IA : pourquoi confier le progrès aux milliardaires est une impasse
Derrière la défense de l’innovation, les grands décideurs, ou leurs conseillers, à l’instar de « notre » prix Nobel d’économie, cherchent à imposer une vision du progrès confisquée par le capital et soustraite aux choix démocratique.
Philippe Aghion, prix Nobel d’économie 2025 et ancien conseiller pour l’économie d’Emmanuel Macron s’est intéressé très vite à l’écosystème de l’IA. Il a publié en 2024, et en collaboration avec Anne Bouverot, « IA : notre ambition pour la France » aux éditions Odile Jacob. Ce rapport lui avait été commandé par le gouvernement. Comme souvent chez lui, le diagnostic se veut lucide, la posture raisonnable, l’ambition élevée. L’IA serait une révolution comparable à l’électricité ou à Internet, exigeant des investissements massifs, une prise de risque élevée, et donc une grande indulgence fiscale envers ceux qui mettent l’argent sur la table. Dans ce cadre, les projets de taxation des grandes fortunes, comme la taxe Zucman, deviennent suspects, voire dangereux. Ils menaceraient l’innovation à la racine. L’argument est connu. Il mérite pourtant d’être démonté pièce par pièce.
Car derrière ce discours apparemment pragmatique se cache un choix politique lourd de conséquences : accepter que l’IA, infrastructure décisive du XXIᵉ siècle, soit façonnée par une poignée d’acteurs privés, guidés par la rentabilité, et non par l’intérêt général.
Philippe Aghion part d’un postulat rarement interrogé : l’innovation radicale ne pourrait venir que du capital privé concentré, autrement dit des milliardaires. Sans eux, pas d’IA. Sans la promesse de profits colossaux, pas de prise de risque. Sans rendements exceptionnels, pas de progrès. Ce raisonnement qu’il entend inscrire dans le marbre transforme un état de fait historique récent en loi économique. Or rien n’est plus discutable.

L’État innovateur, grand absent du récit
Il est pourtant difficile de soutenir sérieusement que l’innovation technologique moderne serait née spontanément du marché. Internet, le GPS, les semi-conducteurs, le cloud, la reconnaissance vocale, l’apprentissage profond : tous ces piliers de l’IA contemporaine sont issus de décennies de recherche publique, financée par les états, souvent dans des cadres planifiés, universitaires ou militaires. Le secteur privé est intervenu ensuite, pour industrialiser, capter et monétiser.
Ce que l’on observe aujourd’hui avec l’IA générative n’est pas une rupture, mais une continuité : une technologie construite sur des communs scientifiques et informationnels que quelques firmes géantes se sont ensuite approprié. Aghion le sait. Mais il refuse d’en tirer les conséquences politiques. Pour lui, l’État doit financer la recherche en amont, former la main-d’œuvre, corriger les défaillances marginales du marché. Jamais il ne doit piloter directement la trajectoire technologique. Ce refus n’est pas technique. Il est idéologique.
L’IA n’est pas un secteur, c’est une infrastructure de pouvoir
L’erreur majeure d’Aghion est de traiter l’IA comme un secteur économique parmi d’autres. Or l’IA n’est pas une innovation ordinaire. C’est une infrastructure transversale qui façonne l’ensemble du champ social : le travail, l’éducation, la santé, l’information, la sécurité, la culture, la guerre. Elle repose sur deux ressources fondamentales, en l’occurrence les données et l’énergie. Deux ressources profondément politiques.
Confier cette infrastructure à des acteurs privés, souvent extra-européens, revient à déléguer des pans entiers de la souveraineté collective. Qui contrôle les données ? Qui décide des usages légitimes ? Qui arbitre entre performance et respect de la vie privée ? Qui fixe les priorités entre automatisation, sobriété énergétique et utilité sociale ? Le marché ne répond pas à ces questions. Il les évacue.
La défense obsessionnelle des investisseurs privés conduit ainsi à un paradoxe : au nom de l’innovation, on accepte une concentration inédite du pouvoir économique, informationnel et politique.
La fiscalité comme ligne de fracture
C’est dans ce contexte que la taxe Zucman devient, pour Aghion, un ennemi à abattre. Non parce qu’elle serait inefficace, mais parce qu’elle remet en cause un principe fondamental : la primauté du capital privé dans l’orientation du progrès. Taxer les grandes fortunes, même modestement, c’est réduire leur capacité à décider seules de ce qui mérite d’être développé, financé, déployé.
L’argument selon lequel une taxe sur le patrimoine découragerait l’investissement innovant repose sur une confusion. Il suppose que l’investissement en IA serait nécessairement privé. Or rien n’interdit, techniquement ou économiquement, un investissement public massif, coordonné, planifié. Ce qui manque, ce n’est pas l’argent. C’est la volonté politique.
Une autre voie est possible
Imaginer une IA souveraine européenne, sous contrôle démocratique, respectueuse des données et de l’environnement, n’a rien d’utopique. Cela suppose un choix clair : mutualiser les infrastructures de calcul, planifier les usages prioritaires, fixer des contraintes écologiques strictes, traiter les données comme un bien commun et non comme une matière première à extraire.
Des alternatives existent déjà, à petite échelle. Des acteurs comme le Suisse Infomaniak (lire ci-dessous) montrent qu’il est possible de concevoir des infrastructures numériques plus sobres, transparentes et respectueuses des utilisateurs. Ce modèle reste marginal non parce qu’il serait inefficace, mais parce qu’il est écrasé par la puissance financière et politique des géants du numérique.
Sans planification, chacun développe ses modèles dans son coin, multiplie les centres de données, capte ses propres flux d’information, optimise pour lui-même. Le résultat est prévisible avec une explosion énergétique, une fragmentation technologique, une dépendance accrue et un accaparement privé de ressources collectives (1).
Planifier pour libérer
Contrairement au discours dominant, la planification n’est pas l’ennemie de l’innovation. Elle en est désormais la condition. Planifier, ce n’est pas tout centraliser. C’est hiérarchiser, coordonner, mutualiser, orienter. C’est décider collectivement de ce qui vaut la peine d’être développé et de ce qui ne l’est pas. C’est refuser que des choix structurants pour la société soient laissés aux seuls détenteurs de capital.
En défendant les milliardaires investisseurs contre toute remise en cause fiscale, Philippe Aghion ne protège pas l’innovation. Il protège un ordre social dans lequel la décision reste privée et la puissance concentrée. La taxe Zucman, ou tout autre imposition permettant de renforcer les moyens de l’État et donc sa capacité à investir, ne menace pas l’IA. Elle menace la confiscation de l’IA par une minorité.
Le débat n’oppose donc pas efficacité et justice. Il oppose deux visions du progrès. L’une accepte que l’avenir technologique soit façonné par ceux qui ont les moyens d’investir. L’autre affirme que l’IA, parce qu’elle structure nos vies, doit être un choix collectif, démocratique et écologiquement contraint.
(Illustration DR – CC)
Note :
1 – Le Monde : Comment l’IA détruit la planète.
Infomaniak, ou comment reprendre le numérique par le bon bout
Quand l’infrastructure devient un service public de fait, au lieu d’un puits sans fond énergétique.

(Prise d’écran du site Infomaniak)
On présente souvent le numérique comme immatériel. C’est l’un de ses plus grands mensonges. Derrière chaque mail, chaque vidéo, chaque requête d’IA, il y a des serveurs, de l’électricité, de la chaleur, du béton, du foncier. Et derrière ces infrastructures, des choix politiques. L’entreprise genevoise Infomaniak (1), créée en 1994, en apporte une démonstration concrète : le numérique peut être pensé autrement, à condition de sortir de la logique extractiviste dominante.
Le projet le plus emblématique est son nouveau centre de données D4, inauguré en 2025 à Plan-les-Ouates, dans le canton de Genève. Là où la quasi-totalité des data centers mondiaux gaspillent leur chaleur en la dissipant dans l’atmosphère, Infomaniak a fait le choix inverse : transformer cette « chaleur fatale » en ressource collective.
Le principe est simple, mais radical. La chaleur dégagée par près de 10 000 serveurs est captée via un échangeur air-eau, puis portée à une température exploitable grâce à des pompes à chaleur. Elle est ensuite injectée directement dans le réseau de chauffage à distance genevois. À pleine capacité, prévue pour 2028, le site fournira près de 14,9 GWh par an, soit de quoi chauffer environ 6 000 logements. Une double victoire : plus besoin de climatisation énergivore pour refroidir les serveurs et une réduction massive de l’usage du gaz ou du bois pour le chauffage urbain.
Ce projet n’est pas un coup de communication. Il s’inscrit dans une stratégie de durabilité globale, pensée à l’échelle de toute la chaîne de valeur. Infomaniak fonctionne exclusivement à l’électricité renouvelable, issue principalement de l’hydraulique et du solaire, et développe ses propres installations photovoltaïques avec un objectif clair : atteindre 50 % d’autoconsommation d’ici 2030.
L’entreprise agit aussi là où le numérique pollue le plus, mais où l’on regarde rarement : le matériel. Là où le secteur renouvelle ses serveurs tous les trois à cinq ans, Infomaniak prolonge leur durée de vie jusqu’à quinze ans, grâce à une maintenance exigeante et à des choix logiciels adaptés. Résultat : une réduction drastique de l’empreinte carbone liée à la fabrication, qui reste le principal poste d’émissions du numérique.
Même la compensation est pensée différemment. Infomaniak revendique une compensation carbone à 200 % de ses émissions résiduelles, finançant des projets écologiques au-delà de son propre périmètre. Quant à l’impact urbain, il est traité comme un sujet politique à part entière : le data center D4 est construit en sous-sol, dans une zone résidentielle, sans nuisance visuelle ni accaparement de foncier.
Pourquoi cet exemple est-il crucial dans le débat sur l’IA et la souveraineté numérique ? Parce qu’il prouve une chose essentielle : la trajectoire actuelle du numérique n’est pas une fatalité. La concentration des données, l’explosion énergétique et la privatisation des infrastructures ne relèvent pas de lois naturelles, mais de choix économiques et politiques.
Infomaniak montre qu’un autre modèle est possible, mais qu’il a aussi ses limites. Une entreprise, aussi vertueuse soit-elle, ne peut à elle seule structurer une politique numérique cohérente. Ce type d’approche appelle un changement d’échelle : mutualisation des infrastructures, planification des usages, contraintes environnementales intégrées dès la conception. Autrement dit, exactement ce que refuse le récit dominant qui sacralise l’investissement privé non contraint.
L’IA et le numérique sont trop stratégiques pour être abandonnés aux seuls intérêts du capital. Infomaniak n’est pas une solution miracle. C’est une preuve. Et une invitation à reprendre collectivement la main.
Notes :
1 – Infomaniak est une entreprise suisse fondée en 1994, spécialisée dans l’hébergement web, les services cloud et une suite d’outils en ligne présentés comme une alternative européenne aux grands groupes américains du numérique. Elle appartient à 100% à ses fondateurs et à ses employés, et sa direction opérationnelle est historiquement associée à ses cofondateurs dont Boris Siegenthaler, au sein de la société Infomaniak Network SA basée à Genève.
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