L’avion moins cher que le train : une aberration française
Le système fiscal encourage fortement les airs au détriment du rail. Un non-sens écologique, mais aussi social.
Pour voyager en Europe, l’avion reste souvent plus compétitif que le train, malgré son impact dévastateur sur l’environnement. Une nouvelle étude de Greenpeace révèle que sur plus de la moitié des trajets transfrontaliers européens, l’avion est moins cher que le train. Pire, sur 95 % des liaisons transfrontalières françaises, le rail coûte plus cher que les airs. Entre Paris et Barcelone, le billet d’avion tombe à 15 euros, quand le train frôle les 390. Vingt-six fois plus cher pour un mode de transport pourtant quatre-vingts fois moins polluant.
Un système fiscal taillé sur mesure pour l’aérien
Ce déséquilibre ne doit rien au hasard : il résulte de choix politiques répétés. L’aérien profite d’avantages fiscaux massifs : pas de taxe sur le kérosène, pas de TVA sur les vols internationaux et des redevances aéroportuaires allégées pour les compagnies low-cost. À l’inverse, le rail assume une lourde charge. Les péages ferroviaires représentent jusqu’à 40 % du prix d’un billet TGV, les billets supportent la TVA et la SNCF finance seule l’entretien des infrastructures.
Des milliards pour voler, des miettes pour rouler
La crise sanitaire a aggravé encore le déséquilibre : en 2020, l’État a versé 7 milliards d’euros à Air France-KLM, suivis de 4 milliards en 2021, sans exiger de contreparties écologiques. Dans le même temps, l’offre ferroviaire s’est réduite. Les trains de nuit, plus de 300 dans les années 1980, ne sont plus que 6 en 2025. Les lignes régionales dépendent des financements des collectivités, accentuant les inégalités territoriales.
L’injustice écologique et sociale
Selon l’Agence européenne pour l’environnement 1, un trajet en avion émet jusqu’à 80 fois plus de gaz à effet de serre qu’un trajet équivalent en train. Pourtant, les prix incitent massivement à prendre l’avion. Pour les familles modestes, le rail reste hors de portée. Résultat : les catégories populaires paient doublement la note, exclues du train et exposées aux impacts climatiques. Ceux qui choisissent le rail le font au prix de sacrifices individuels, alors que c’est le système qui devrait garantir une mobilité équitable et durable.
Changer de cap
Greenpeace propose plusieurs leviers : mettre fin aux exonérations fiscales injustes, instaurer une taxe « grands voyageurs », interdire les vols courts lorsqu’une alternative ferroviaire existe, et relancer le train de nuit. En France, la baisse des péages ferroviaires, une TVA allégée et des investissements massifs dans les lignes interurbaines figurent parmi les mesures urgentes.
Ce déséquilibre n’est pas une fatalité. Il est le fruit de décisions politiques que l’on peut inverser. Reste une question essentielle : veut-on continuer à subventionner la pollution ou donner enfin aux citoyens les moyens de voyager plus proprement à des prix raisonnables ?
Notes :
1 Agence européenne pour l’environnement
Les mesures européennes pour rééquilibrer avion et train

Face à l’urgence climatique et à la concurrence inégale entre l’avion et le train, plusieurs pays européens expérimentent ou déploient des mesures pour favoriser le rail :
France : Depuis 2023, la France est devenue le premier pays au monde à interdire certains vols courts intérieurs lorsqu’une alternative ferroviaire directe de moins de 2h30 existe. Cette mesure, inscrite dans la loi Climat et Résilience, visait à favoriser le repport modal vers le train pour des raisons écologiques, une proposition initiale de la Convention citoyenne pour le climat. Mais dans sa forme finale, la portée de cette mesure est limitée : seules trois liaisons sont effectivement concernées — Paris-Orly/Bordeaux, Paris-Orly/Lyon et Paris-Orly/Nantes. Ces trois liaisons ne représentaient qu’environ 2,5% du trafic total des vols intérieurs en France, soit environ 500 000 passagers sur 16 millions par an, pour seulement 0,01% des émissions nationales de CO₂. L’impact est donc plus symbolique que structurel, d’autant que ces lignes avaient déjà été supprimées par Air France dès 2020 en échange des aides d’État.
Allemagne : Adoption du « Deutschlandticket », un abonnement national à 49 € par mois valable sur tous les trains régionaux et locaux, boostant la fréquentation et l’accessibilité du train. Des investissements massifs visent également à moderniser le réseau.
Autriche : Mise en place du « Klimaticket », un abonnement annuel permettant de circuler sur tous les réseaux ferroviaires, bus et tram pour environ 1 000 € par an, avec un fort succès populaire.
Espagne : Gratuité temporaire sur de nombreuses lignes régionales et de banlieue pour encourager les alternatives décarbonées dans un contexte d’inflation.
Tendances européennes : Suppression progressive de certains avantages fiscaux pour l’aérien ; débats sur la création d’un « ticket climat européen » pour faciliter les voyages transfrontaliers en train ; efforts en cours pour améliorer la connectivité ferroviaire entre pays et simplifier les systèmes de réservation.