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Libre-échange : un non-sens social et environnemental

Sous couvert d’ouverture des marchés, les accords commerciaux organisent la mise en concurrence des travailleurs, sapent les normes sanitaires et accélèrent le chaos climatique.

Le libre-échange continue d’être présenté comme une évidence économique, presque comme une loi naturelle. Il serait synonyme de croissance, de prospérité partagée et de coopération pacifiée entre les nations. Pourtant, à mesure que les accords se multiplient, leurs effets délétères deviennent impossibles à ignorer. Derrière les discours technocratiques, le libre-échange tel qu’il est pratiqué aujourd’hui apparaît de plus en plus clairement pour ce qu’il est : un système qui bénéficie aux marchés et aux grandes entreprises, au détriment des travailleurs, de la santé publique et de l’environnement.

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L’actualité en offre une illustration frappante. Alors que l’Union européenne s’apprête à conclure de nouveaux accords de libre-échange, aujourd’hui le Mercosur et demain bien d’autres encore, les colères agricoles, sociales et écologiques s’expriment de plus en plus ouvertement (1). Elles ne relèvent pas d’un réflexe passéiste ou protectionniste, mais d’un constat lucide : ce modèle marche sur la tête.

Mettre en concurrence des travailleurs inégaux

Le premier mensonge du libre-échange est de faire comme si les échanges s’opéraient entre économies comparables. En réalité, ces accords mettent directement en concurrence des travailleurs qui ne vivent ni dans les mêmes conditions sociales, ni avec les mêmes protections, ni avec les mêmes coûts de la vie.

Un salarié européen, protégé par un droit du travail, par un salaire minimum et un système de cotisations sociales, est sommé de rivaliser avec des travailleurs de pays où les salaires sont bien plus faibles et les protections largement insuffisantes. Cette concurrence n’élève pas les standards : elle exerce une pression constante à la baisse. Les délocalisations, le dumping social et la précarisation de l’emploi ne sont pas des dérives du libre-échange, mais des mécanismes structurels largement documentés (2).

Même au sein de l’Europe, cette logique est à l’œuvre. Les différences de niveaux de salaires et de protections sociales alimentent une compétition interne qui profite avant tout aux grandes entreprises capables d’optimiser leurs chaînes de valeur, pendant que les travailleurs, eux, sont sommés de s’adapter.

Exporter coûte que coûte, au mépris de la santé

Les accords de libre-échange encouragent chaque pays à devenir un champion de l’exportation afin d’améliorer sa balance commerciale. Peu importe la nature des produits, pourvu qu’ils se vendent. Cette logique conduit à des situations absurdes et dangereuses, dans lesquelles des biens fabriqués selon des normes sanitaires ou environnementales moins strictes entrent sur des marchés plus réglementés.

L’accord UE-Mercosur cristallise cette dérive. Il permet l’importation de produits agricoles issus de systèmes utilisant des pesticides ou des pratiques interdites en Europe, créant une concurrence déloyale pour les producteurs européens et un risque sanitaire pour les consommateurs. Cette asymétrie est clairement identifiée par le Parlement européen et par plusieurs organisations indépendantes.

Cette situation nourrit une colère légitime dans le monde agricole. Mais au lieu de remettre en cause le libre-échange, ce sont souvent les normes sanitaires et environnementales qui sont désignées comme responsables. Ce qui protège devient alors l’ennemi, pendant que les marchés, eux, continuent de prospérer.

Quand la protection devient un « obstacle au commerce »

Dans la logique des accords commerciaux contemporains, toute règle est suspecte. Qu’il s’agisse de normes environnementales, sanitaires ou sociales, elles sont régulièrement considérées comme des entraves à la libre circulation des marchandises.

Les mécanismes d’arbitrage entre investisseurs et États, intégrés à de nombreux accords, renforcent cette tendance. Ils permettent à des multinationales de contester des politiques publiques dès lors qu’elles estiment que leurs profits sont menacés. Plusieurs analyses montrent que les chapitres dits de « développement durable » des accords commerciaux européens sont peu contraignants et largement dépourvus de mécanismes de sanction efficaces (3). Ce renversement est profondément politique. Il transforme les choix collectifs en risques juridiques et subordonne l’intérêt général aux intérêts privés.

Une absurdité climatique assumée

À l’heure de l’urgence climatique, le libre-échange repose sur une contradiction majeure. Il multiplie les flux de marchandises sur de longues distances, mettant en concurrence des produits locaux avec des biens fabriqués à l’autre bout du monde, sans jamais intégrer sérieusement leur empreinte carbone.

De nombreuses études scientifiques montrent que le commerce international contribue à externaliser les impacts environnementaux des pays riches vers les pays producteurs, aggravant les émissions globales de gaz à effet de serre (4). Le transport international, maritime comme aérien, représente une part croissante des émissions mondiales, ce que ne prennent absolument pas en compte les règles commerciales.

On préfère signer des accords plutôt que d’organiser la relocalisation, de soutenir la production locale et d’utiliser la fiscalité pour encourager des modèles plus sobres. Le résultat est un système où l’on parle de transition écologique tout en institutionnalisant des pratiques qui la rendent impossible.

Une idéologie, pas une fatalité

Le libre-échange n’est pas une nécessité historique. Il est le produit de choix politiques assumés, portés depuis des décennies par les institutions internationales et l’Organisation mondiale du commerce. Le cycle de Doha, censé placer le développement au cœur du commerce mondial, s’est soldé par un échec retentissant, révélant l’incapacité du système à corriger ses propres déséquilibres (5).

D’autres voies existent. Différencier les biens selon leurs conditions de production, protéger les secteurs stratégiques, relocaliser l’industrie et l’agriculture, coopérer autrement que par la mise en concurrence généralisée : tout cela relève de décisions politiques, de choix de société, pas d’utopies.

Persister dans le libre-échange intégral, malgré ses effets délétères, alimente le rejet démocratique, la défiance envers les institutions européennes et la montée des discours autoritaires. Ce n’est pas le protectionnisme qui menace nos sociétés, mais l’aveuglement idéologique face à un modèle qui ne tient plus.

(Photo Jean-Pierre Dalbera – CC)

Notes :
(1) Alternative Économiques, L’Europe dans le piège des accords de libre-échange.
(2) Trade, Employment and Global Value Chains – OCDE
(3) Institut Veblen, The EU’s trade policy and sustainable development
(4) GIEC (IPCC) – Working Group III, Transport and Trade Emissions – GIEC (IPCC)
 https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/
(5) World Trade Organization, Doha Development Agenda.

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