En promettant d’assouplir encore les règles avant le Salon de l’agriculture, Sébastien Lecornu choisit les lobbies productivistes contre l’eau potable, la santé publique et le vivant.
L’annonce est passée presque comme une formalité politique. Un communiqué de plus, quelques éléments de langage sur la « simplification », la « souveraineté agricole » et le « bon sens ». Pourtant, ce que vient d’annoncer sur le réseau social X le Premier ministre, Sébastien Lecornu, est tout sauf anodin. En promettant une loi d’urgence agricole taillée sur mesure pour répondre aux revendications de la FNSEA, il ouvre explicitement la porte à de nouvelles dérogations sur l’eau, sur les contrôles et sur les nitrates. Autrement dit : à davantage de pollution, dans un pays déjà accusé d’avoir laissé son eau potable devenir impropre à la consommation.C’est un choix politique lourd, assumé, et profondément dangereux.
Les nitrates, un polluant structurel du modèle agricole dominant
Les nitrates sont souvent présentés comme un problème « complexe », « technique », presque abstrait. En réalité, leur origine est parfaitement identifiée. Ils proviennent massivement de l’agriculture intensive : engrais azotés de synthèse, épandages excessifs, élevages hors-sol concentrant des volumes d’effluents que les sols ne peuvent absorber.
Contrairement à ce que laisse entendre le discours gouvernemental, il ne s’agit pas d’un mauvais usage marginal ou d’excès isolés. C’est le fonctionnement normal du modèle productiviste. L’azote chimique est soluble, mobile, instable. Une partie nourrit les cultures, mais une autre s’infiltre dans les sols, rejoint les nappes phréatiques, les rivières, puis les captages d’eau potable. Une fois dans le cycle de l’eau, il est extrêmement difficile, et coûteux, de l’en extraire.
Les chiffres sont connus : environ 88 % des nitrates présents dans l’eau potable sont d’origine agricole. Et malgré sept plans « nitrates » successifs depuis les années 1990, la situation ne s’améliore pas. Elle s’aggrave même dans certains territoires.
Une mise en danger avérée de la population
Ce n’est plus une alerte militante. Ce n’est plus un débat entre écologistes et productivistes. C’est désormais un constat juridique et sanitaire posé par les institutions européennes elles-mêmes.

La Commission européenne a en effet saisi la Cour de justice de l’Union européenne pour non-respect des normes de qualité de l’eau potable. Elle pointe des dépassements chroniques du seuil maximal de nitrates (50 mg par litre) dans 107 unités de distribution d’eau réparties sur sept régions françaises. Et elle parle explicitement d’un « danger potentiel pour la santé humaine ».
Ce danger n’est pas théorique. L’Agence nationale de sécurité sanitaire, l’Anses, a établi des liens entre exposition aux nitrates et risques sanitaires, notamment chez les nourrissons (méthémoglobinémie, dite « maladie bleue (2)») mais aussi chez les adultes, avec une association documentée avec le cancer colorectal. Les nitrates participent aussi à la prolifération des cyanobactéries dans les plans d’eau et aux marées d’algues vertes sur les littoraux, avec leurs cortèges de gaz toxiques et de mortalité animale.
L’eau, bien vital par excellence, est ainsi transformée en vecteur de pollution chronique. Et ce sont les consommateurs qui en paient le prix : par leur santé, par leurs impôts, par des captages fermés, par des traitements de plus en plus coûteux.
Assouplir les règles quand il faudrait les renforcer
Face à ce constat, la réaction attendue d’un gouvernement responsable serait claire : réduire drastiquement les sources de pollution, protéger les captages, conditionner les aides publiques à des résultats environnementaux réels, accompagner les agriculteurs vers des pratiques moins destructrices.
C’est exactement l’inverse que propose Sébastien Lecornu. Moratoire sur les décisions liées à l’eau. Suspension de certains volumes prélevables. Contrôles « avec discernement ». Mobilisation maximale des possibilités de dérogation sur les nitrates. Et, cerise sur le gâteau, la promesse de demander à Bruxelles d’assouplir encore le cadre européen.
Ce discours repose sur une inversion totale des responsabilités. Ce ne seraient plus les règles qui protègent la population contre une pollution avérée, mais les règles qui poseraient problème aux pollueurs. Ce ne serait plus la santé publique qu’il faudrait défendre, mais la compétitivité à court terme d’un modèle agricole à bout de souffle.
Car l’agriculture intensive ne détruit pas seulement l’eau. Elle détruit les sols, la biodiversité, le climat. En saturant les terres d’azote, elle appauvrit la vie microbienne, favorise l’érosion, rend les cultures dépendantes d’intrants toujours plus nombreux. En concentrant les élevages, elle transforme des territoires entiers en zones d’épandage, incapables d’absorber ce qu’on y déverse.
Ce modèle est présenté comme une fatalité économique. Il ne l’est pas. Il est le produit de choix politiques répétés, soutenus par les syndicats les plus puissants, protégés par des aides publiques massives et sanctuarisés par la peur permanente du « désordre » agricole.
Les solutions existent, le courage politique manque

Contrairement au discours dominant, il existe des alternatives crédibles, éprouvées, efficaces. Elles ne relèvent ni de l’utopie ni du retour à la bougie.
Réintroduire massivement les légumineuses dans les rotations permet de fixer naturellement l’azote de l’air. Allonger et diversifier les rotations réduit les besoins en engrais. Couvrir les sols en permanence limite le lessivage des nitrates. Rééquilibrer l’élevage avec les surfaces disponibles évite les concentrations toxiques. Protéger strictement les aires de captage garantit une eau potable de qualité à long terme.
Ces pratiques demandent du temps, de la formation, des investissements. Elles demandent surtout une chose : que l’argent public cesse de soutenir les pratiques les plus polluantes et finance réellement la transition. Aider les agriculteurs à changer de modèle, plutôt que les encourager à contourner les règles.
Gouverner, ce n’est pas céder au chantage
En cédant une fois de plus aux pressions des agricultures les plus puissantes, le gouvernement fait un choix clair : celui de la facilité politique, du court terme et du renoncement. Il accepte que la menace du blocage l’emporte sur le droit à une eau saine. Il accepte que la santé publique soit négociable. Il accepte que le vivant soit sacrifié sur l’autel du rendement.
Le vrai courage politique serait ailleurs. Il consisterait à dire que l’eau potable n’est pas négociable. Que les règles existent pour protéger la population, pas pour être contournées. Que servir l’intérêt général, ce n’est pas obéir aux lobbies qui jouent le chantage au désordre, mais préparer un avenir vivable. Pour l’instant, ce courage-là fait défaut.
Notes
1 – Le Monde du 23 avril 2025, Nitrates dans l’eau potable : la Commission européenne attaque la France en justice pour non-respect des normes et mise en danger de la santé.
2 – La maladie bleue, ou cyanose congénitale, est une malformation cardiaque provoquant une mauvaise oxygénation du sang qui donne à la peau une coloration bleutée.
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