Budget Lecornu : et si la politique de l’offre n’était pas la seule voie possible ?
Derrière le nouveau budget, le gouvernement reconduit une stratégie qui mise sur la compétitivité, les exportations et la compression du coût du travail. Pourtant, d’autres modèles économiques existent. Certains sont plus efficaces, plus justes et surtout beaucoup plus soutenables.
Le budget présenté par Sébastien Lecornu est dans la continuité, presque mécanique, d’un choix politique fait depuis plus de quinze ans en France et dans l’Union européenne : la politique dite de l’offre. Moins d’impôts pour les entreprises, moins de « charges » sur le travail, plus de « compétitivité », et l’espoir que les bénéfices finiront par « ruisseler » vers l’économie réelle et les ménages. Ce modèle est désormais bien connu. Mais il n’a jamais prouvé son efficacité.
Car cette stratégie a un coût. Elle creuse la dette publique à coups d’exonérations fiscales, elle pousse les entreprises à chercher la rentabilité à l’export plutôt qu’à répondre aux besoins sociaux internes, et elle met en concurrence les travailleurs à l’échelle mondiale. Surtout, elle repose sur une absurdité écologique : faire parcourir des milliers de kilomètres à des marchandises pour soutenir artificiellement la croissance.
Pourtant, contrairement au récit dominant, la politique de l’offre n’est pas une fatalité. Elle n’est qu’une option parmi d’autres, qui méritent que l’on s’y attarde.
La politique de la demande, ou remettre l’économie au service des besoins
La première alternative est aussi la plus ancienne. Elle s’inspire du keynésianisme, cette idée simple selon laquelle l’économie tourne d’abord parce que des gens consomment, pas parce que des actionnaires spéculent.
Quand l’État augmente les revenus des ménages modestes, ceux qui dépensent chaque euro gagné (1), l’argent revient immédiatement dans l’économie réelle. Les commerces vendent plus, les entreprises reçoivent plus de commandes, elles embauchent, investissent, et l’activité repart. Ce mécanisme, appelé multiplicateur keynésien, est bien documenté (2). Il fonctionne d’autant mieux que les aides ciblent les revenus populaires et les classes moyennes, pas les plus riches.
Contrairement à la politique de l’offre, cette logique ne pousse pas à produire toujours plus pour des marchés extérieurs. Elle alimente d’abord la demande intérieure. Moins de transports internationaux, moins de pression à la baisse sur les salaires, plus de stabilité pour les travailleurs.
Investir dans l’offre de demain plutôt que subventionner celle d’hier
Il existe une autre forme de politique de l’offre, très différente de celle que pratique le gouvernement. Elle ne consiste pas à baisser indistinctement les impôts, mais à investir stratégiquement.
Plutôt que de distribuer des milliards sans condition, l’État peut orienter l’économie. En finançant l’éducation, la recherche, la formation, il augmente la productivité future sans exploiter davantage les travailleurs. En soutenant uniquement les entreprises qui décarbonent leur production, il transforme l’appareil productif au lieu de l’entretenir artificiellement.
C’est une politique de planification écologique et industrielle. Elle ne cherche pas à rendre les entreprises françaises « moins chères » que leurs concurrentes asiatiques ou africaines, mais plus utiles, plus propres et plus résilientes.

Sortir du fétichisme du PIB
Une troisième voie remet en cause l’objectif lui-même. Et si le problème n’était pas seulement comment produire, mais pourquoi produire autant ?
La réduction du temps de travail, par exemple, vise à transformer les gains de productivité technologiques en temps libre pour les salariés plutôt qu’en seuls profits financiers. Ce mécanisme permet de répartir plus équitablement la richesse produite en favorisant la création d’emplois et l’augmentation du salaire horaire réel.
Parallèlement, le développement de l’économie circulaire, de la réparation et des circuits courts, permet de satisfaire les besoins sans exploser l’empreinte carbone. Ce modèle n’est pas celui de la croissance infinie, mais celui du bien-être soutenable. Il est infiniment plus cohérent avec les limites planétaires que la course aux exportations.
Refaire de l’État un stratège industriel
Enfin, il y a la politique industrielle et de souveraineté. Elle part d’un constat simple : tout ne peut pas être laissé au marché mondial.
Protéger certaines industries, subventionner des relocalisations, sécuriser des filières stratégiques, ce n’est pas du protectionnisme archaïque. C’est la condition pour produire localement, avec des normes sociales et environnementales élevées, plutôt que de dépendre d’usines lointaines alimentées au charbon et au dumping social. C’est aussi une manière de réduire le transport de marchandises, l’un des premiers contributeurs aux émissions mondiales.
Ce que la politique de l’offre refuse de voir
La politique de l’offre repose sur une vision du monde où les travailleurs sont des coûts, l’environnement une variable d’ajustement, et la mondialisation un horizon indépassable. Elle fabrique de la dette publique, de la précarité sociale et une dépendance industrielle dangereuse.
Les alternatives existent. Elles ne promettent pas des miracles, mais elles reposent sur une logique autrement plus rationnelle : produire ce dont nous avons besoin, là où nous vivons, dans des conditions dignes et soutenables.
Le budget Lecornu, lui, fait un autre choix.
Notes
1 – Insee, Les ménages les plus aisés épargnent un quart de leur revenu, les plus modestes n’épargnent pas.
2 – Haut conseil des Finances publiques, Le coût net des mesures de soutien aux revenus des ménages et des entreprises en 2020 et Bulletin de la Banque de France, La composition du revenu aide à comprendre l’évolution du taux d’épargne des ménages en France.
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