Ces forçats de la fibre au service des profits des opérateurs
Payés à la tâche, pressurisés par la sous-traitance en cascade et les exigences de rentabilité, les techniciens de la fibre portent à bout de bras le très haut débit français, au prix de leur sécurité, de leurs revenus et de la qualité du réseau.
Le technicien « fibre » baisse la tête. Il quitte la maison avec un « Bonne journée » à peine audible. La journée commence mal pour lui. Il a fait plus de trente kilomètres, payé 3,50 euros de péage, passé plus d’une heure à tester la ligne, à ouvrir un point de branchement saturé. Mais il ne sera pas payé et il est déjà en retard sur son planning. La panne vient de l’infrastructure sur laquelle il n’a pas le droit d’intervenir. C’est comme ça. Il le sait. Seules les interventions réussies sont rémunérées, quelle que soit la raison de l’échec.
Ce technicien n’est pas un salarié de Free, d’Orange, de SFR ou de Bouygues Telecom. Il est sous-traitant, parfois auto-entrepreneur, souvent le dernier maillon d’une chaîne opaque. Sans lui, pourtant, pas de fibre, pas de très haut débit, pas de promesses numériques tenues. Mais son travail s’effectue dans des conditions de plus en plus précaires, au cœur d’un système que de nombreux observateurs qualifient d’ « ubérisation » du déploiement de la fibre optique.
Un chantier national colossal confié au privé
Le déploiement de la fibre optique en France repose sur un objectif politique clair : raccorder l’ensemble du territoire au très haut débit. Le Plan France Très Haut Débit, lancé en 2013, représente un investissement global d’environ 20 milliards d’euros, financés par l’État, les collectivités et les opérateurs privés (1). En 2025, grâce à lui, plus de 90 % des locaux français étaient éligibles à la fibre (2).
Mais pour atteindre cet objectif rapidement et à moindre coût, les grands opérateurs ont fait un choix stratégique structurant : celui de la sous-traitance massive. Plutôt que d’embaucher et de former durablement des équipes internes, ils ont externalisé l’essentiel des raccordements finaux à des prestataires privés, eux-mêmes souvent sous-traitants d’autres entreprises.
Ce modèle, appelé STOC (Sous-Traitance de l’Opérateur Commercial), permet aux opérateurs de limiter leurs coûts fixes et d’ajuster la main-d’œuvre en fonction du rythme des raccordements. Mais il transfère l’essentiel des contraintes économiques, sociales et techniques vers l’aval de la chaîne.
Une cascade de sous-traitance… jusqu’à l’épuisement
Dans les faits, un raccordement fibre peut impliquer deux, trois, parfois jusqu’à quatre niveaux de sous-traitance (3). L’opérateur confie le marché à une grande entreprise nationale, qui sous-traite à des PME régionales, lesquelles font appel à des micro-entreprises ou à des indépendants.
À chaque étage, une marge est prélevée. Résultat : le technicien qui effectue réellement le raccordement ne perçoit qu’une fraction dérisoire du montant initial. Selon l’Avicca (Association des collectivités pour le numérique), un raccordement peut être facturé entre 400 et 500 euros, tandis que le dernier intervenant ne touche parfois que 30 à 60 euros (4).
À ce tarif, tout est calculé à la minute près. Les déplacements, le carburant, les péages, l’amortissement du matériel, le temps passé sur une intervention infructueuse : tout cela est à la charge du technicien.
Payé à la réussite, sanctionné à l’échec
La plupart de ces sous-traitants sont rémunérés à l’acte. Une intervention réussie donne droit à un forfait ; une intervention échouée, souvent à rien. Peu importe que l’échec soit dû à un câble bouché, un point de mutualisation endommagé ou une armoire saturée.
Ce mode de rémunération crée une pression permanente au résultat. Selon l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse), le taux moyen d’échec de raccordement en France dépasse encore 25 %, et peut atteindre 50 % dans certaines zones (5). Autrement dit, entre un quart et la moitié des déplacements peuvent être partiellement ou totalement non rémunérés.
Cette logique pousse certains techniciens à des pratiques de contournement : débrancher un autre abonné pour libérer un port, réaliser des raccordements provisoires, bâcler les interventions. Non par malveillance, mais pour survivre économiquement.
Une dégradation massive de la qualité des réseaux
Les conséquences sont aujourd’hui largement documentées. L’Arcep constate depuis plusieurs années une hausse des pannes, des déconnexions et des malfaçons sur les réseaux fibre. Armoires éventrées, câbles emmêlés, étiquetage absent, fibres cassées… les images de points de branchement dégradés se multiplient.
En 2025, le régulateur estimait encore que 7 à 9 % des raccordements présentaient des malfaçons critiques, malgré les plans de reprise engagés. Dans certains réseaux, jusqu’à 80 % des points de branchement nécessitent des réparations. Ce chaos technique est le produit direct d’un modèle où la rapidité prime sur la qualité et où le dernier maillon de la chaîne n’a ni le temps ni les moyens de travailler correctement.
Des conditions de travail à la limite de la légalité
La pression économique se traduit aussi par une dégradation des conditions de travail. Pour tenir les délais et les coûts, certains techniciens interviennent seuls là où les règles imposeraient un travail en binôme, utilisent des échelles à la place de nacelles, interviennent parfois de nuit ou travaillent sans habilitation complète sur des réseaux en tension.
Des enquêtes syndicales et judiciaires ont mis en lumière des situations de travail dissimulé, d’horaires excessifs et d’absence totale de protection sociale. La DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes) a ouvert plusieurs enquêtes sur les déséquilibres contractuels entre opérateurs et sous-traitants, pointant des pratiques susceptibles de contrevenir au droit commercial (10).
Une ubérisation assumée
Chez certains opérateurs, la comparaison avec les plateformes n’est même plus implicite. Bouygues Telecom a été le premier à mettre en place un système de géolocalisation et de notation des techniciens par les clients, sur le modèle d’Uber (7). Une mauvaise note peut suffire à priver un intervenant de futures missions et l’entreprise peut surveiller de façon détournée des travailleurs qui ne sont même pas les siens.
Le technicien devient un prestataire interchangeable, évalué en permanence, sans sécurité de revenus, dépendant d’algorithmes et de plannings qu’il ne maîtrise pas. Une ubérisation pure et simple.
Des tentatives de régulation… encore insuffisantes
Face à l’ampleur du problème, des mesures ont été prises. L’Arcep a renforcé ses indicateurs de qualité et accru la pression réglementaire. Le Sénat a adopté des textes visant à mieux encadrer le mode STOC et à renforcer la responsabilité des opérateurs. Fin 2025, une proposition de loi est même allée jusqu’à envisager la suppression de la sous-traitance pour les raccordements.
Mais sur le terrain, les effets restent limités. Les prix n’ont que marginalement augmenté, la pression demeure et les opérateurs continuent d’afficher des résultats financiers confortables, avec plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel.
Des profits préservés, une précarité invisibilisée
La fibre est un succès industriel et commercial. Mais elle repose sur une armée de travailleurs invisibles, payés à la tâche, exposés aux risques, sommés de faire vite et bien avec toujours moins de moyens. Des forçats modernes, au service d’un modèle qui externalise ses coûts humains tout en internalisant ses profits. Le progrès, oui, mais pas pour tous.
(Photo Nicolas Beck – CC)
Notes
1 – Ministère de l’Économie, Plan France Très Haut Débit.
2 – Arcep, Observatoire du haut et très haut débit.
3 – Sénat, Raccordements à la fibre : le Sénat adopte une proposition de loi pour obtenir un engagement de la filière.
4 – Avicca, Qualité des raccordements à la fibre : sortir enfin du déni de réalité.
5 – Arcep, indicateurs de qualité FttH (2024-2025).
6 – DGCCRF, Enquête sur les relations commerciales dans la fibre.
7 – Phonadroid, Bouygues Telecom, suivi et notation des techniciens.
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