Inflation ultra-faible, salariés sous pression : cette « compétitivité » dont il faudrait se féliciter
Quoi qu’en disent les économistes orthodoxes à longueur de plateau télé, la victoire économique actuelle consiste surtout à faire baisser les salaires et à alourdir la dette.
La France serait en train de « redevenir très compétitive ». C’est en tout cas ce que proclame BFM Business, graphiques à l’appui, dans un article enthousiaste publié le 12 janvier. Grâce à une inflation contenue à 0,7 % sur un an en décembre, très en dessous de la moyenne de la zone euro, l’Hexagone aurait commencé à rattraper son retard sur ses voisins, en particulier sur l’Allemagne. Une bonne nouvelle, vraiment ? À condition d’aimer les victoires économiques obtenues sur le dos des salariés et financées à crédit.
Les chiffres sont exacts. Depuis la crise sanitaire, la France figure parmi les pays à l’inflation la plus faible de la zone euro, à l’exception de 2023. Selon Rexecode, cité par Les Échos et BFM Business, cette performance repose largement sur l’intervention massive de l’État : bouclier énergétique, amortisseurs sur les prix de l’électricité, chèques carburant, parc nucléaire et dispositif Arenh. Autant de mécanismes qui ont effectivement limité la hausse des prix. Mais avec une contrepartie rarement mise en avant : une dégradation marquée des finances publiques.
La compétitivité par la modération salariale
C’est ici que le raisonnement bascule. Toujours selon BFM Business, cette inflation contenue aurait permis d’éviter « l’emballement de la boucle prix-salaires ». Traduction : puisque les prix augmentaient moins vite, les salaires ont été revalorisés plus lentement. Entre 2022 et 2024, le salaire moyen en équivalent temps plein a progressé d’environ 7 % en France, contre 12,7 % en Allemagne et 10,1 % en moyenne dans la zone euro (2).
Autrement dit, les salariés français ont « gagné » en compétitivité parce qu’ils ont moins rattrapé l’inflation que leurs voisins. Travailler autant, parfois plus, mais être augmenté moins vite. Voilà donc le ressort principal de la prétendue renaissance industrielle française.
Cette réalité se retrouve mécaniquement dans les coûts salariaux. Au troisième trimestre 2025, la hausse du coût horaire du travail atteignait seulement 1,3 % en France, contre 3,6 % en Allemagne et 3,5 % dans l’ensemble de l’Union européenne. De quoi nourrir l’enthousiasme de certains économistes. Gilbert Cette, ex-membre du Conseil d’analyse économique (3), évoque même sur BFM Business des « gains de compétitivité considérables » vis-à-vis de l’Allemagne. Considérables, sans doute. Mais pour qui, exactement ?
Dix ans de compression sociale organisée
Cette trajectoire ne date pas d’hier. L’Insee rappelle que depuis plus de dix ans, la hausse du coût du travail est volontairement contenue en France grâce à une succession de dispositifs bien connus : CICE, exonérations de cotisations, aides à l’embauche, extension des allègements sur les bas salaires (4).
Résultat, entre 2014 et 2024, le coût horaire du travail a augmenté de 25,4 % en France, contre 38,2 % en Allemagne et 33,9 % dans l’ensemble de l’Union européenne. La France a donc regagné en « compétitivité » en organisant méthodiquement la modération salariale, avec l’argent public comme levier principal.
Présentée aujourd’hui comme une réussite, cette stratégie correspond en réalité à des transferts massifs vers les entreprises, financés par la dette, sans garantie sur l’investissement, l’innovation ou l’emploi à long terme.

Une inflation trop faible, un piège pour la dette
Ce que le récit dominant passe sous silence, c’est le coût macroéconomique d’une inflation durablement faible. Elle complique le désendettement, pour les ménages comme pour l’État. Quand les salaires progressent lentement et que les prix stagnent, le poids réel des dettes reste élevé. Les remboursements restent proportionnellement élevés, limitant les marges de manœuvre budgétaires.
Historiquement, ce sont des périodes d’inflation modérée mais dynamique qui ont permis aux États de réduire le poids de leur dette. En célébrant aujourd’hui la désinflation comme une victoire, on célèbre surtout la rente du créancier et l’étau qui se resserre sur les finances publiques.
La concurrence des travailleurs érigée en horizon
Des économistes hétérodoxes, comme Les Économistes atterrés, le rappellent depuis longtemps : la compétitivité-coût est une impasse pour une grande économie comme la France. Tous les pays ne peuvent pas simultanément gagner des parts de marché en comprimant les salaires. Cette logique organise une mise en concurrence permanente des travailleurs européens, sans créer de débouchés supplémentaires ni répondre aux urgences sociales et écologiques.
Même ses défenseurs l’admettent à demi-mot : les gains promis « mettront du temps à se voir ». D’abord dans les marges, ensuite peut-être dans l’investissement, un jour dans l’innovation. À condition, précisent-ils, qu’aucune nouvelle mesure fiscale ne vienne perturber ce fragile équilibre. En clair : surtout ne rien changer.
L’alternative soigneusement évitée
L’alternative, pourtant, est connue. Elle repose sur une compétitivité hors coût, fondée sur la qualité, la recherche, l’innovation et la transition écologique. Investir massivement dans la recherche publique et privée, soutenir les filières industrielles de la transition énergétique, développer une croissance capable de créer des emplois qualifiés et non délocalisables. Une telle stratégie suppose des salaires décents, une demande soutenue et une inflation compatible avec la croissance, pas une course permanente vers le moins-disant social.
Ce que l’on nous vend aujourd’hui comme une renaissance compétitive ressemble surtout à une économie sous perfusion, dépendante de l’argent public pour maintenir artificiellement des coûts bas, incapable de se désendetter et sommée d’expliquer aux salariés que leur modération est un acte patriotique. Une économie qui « gagne » parce que ses travailleurs perdent n’est pas compétitive. Elle est simplement résignée.
(Photo DR – CC)
Notes
1 – L’ARENH, Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique, permet à tous les fournisseurs alternatifs de s’approvisionner en électricité auprès d’EDF dans des conditions fixées par les pouvoirs publics. Lire aussi : ARENH : le grand fiasco de la concurrence imposée à l’électricité française.
2 – Eurostat, Hourly labour costs.
3 – Le Conseil d’analyse économique (CAE) est un groupe de réflexion pluraliste qui conseille le Premier ministre français. Il fait partie du réseau France Stratégie qui a pour objectif de concourir à la détermination des grandes orientations pour l’avenir de la nation.
4 – Insee, Le coût du travail en France et en Europe (données 2014-2024).
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