La Grande Régression
Nous avons appris à l’école que la Grande Dépression était née d’un krach boursier, d’un excès de spéculation et de l’ivresse d’un capitalisme devenu fou. En 1929, Wall Street avait fait vaciller le monde. Presque un siècle plus tard, c’est encore des États-Unis que nous vient la secousse, mais cette fois elle n’est pas le fruit des turpitudes d’un groupe de traders. Elle porte un nom, un visage, une voix. Un seul homme a entrepris de faire exploser, pièce par pièce, ce qui tenait encore la société mondiale debout. Non pas l’économie seulement, mais l’idée même que les peuples pouvaient coexister autrement que dans la brutalité de la loi du plus fort.
Donald Trump n’est pas en train de dérégler quelques curseurs diplomatiques. Il est en train de pulvériser l’équilibre fragile du multilatéralisme, de piétiner la solidarité, de ridiculiser la tolérance et de transformer la coopération en faiblesse. Là où, après 1945, l’Occident avait patiemment construit des garde-fous pour éviter le retour du chaos, il impose désormais un darwinisme géopolitique assumé. Les alliances deviennent des marchés, les principes des options, et la démocratie une variable d’ajustement.
Pour faire accepter ce grand retour en arrière, il fallait un récit. Il l’a trouvé. Une immense opération de réécriture du réel et de l’histoire est en cours, dans laquelle les « wokistes », ce mot fourre-tout forgé pour disqualifier celles et ceux qui défendent les minorités, l’égalité, l’ouverture et la planète, sont décrits comme des fanatiques dangereux. Dans cette fiction politique, ce ne sont plus les discriminations qui menacent la société, mais ceux qui les dénoncent. Ce ne sont plus les inégalités qui la minent, mais ceux qui veulent les corriger. Ce ne sont plus les crises climatiques qui la condamnent, mais les écologistes qui osent dire que le modèle actuel nous mène droit dans le mur. Le monde d’hier, pourtant déjà largement abîmé, est vendu comme un paradis que de sinistres progressistes auraient saboté.
Mais croire que Trump est la cause de tout serait une erreur presque rassurante. Il n’est que le symptôme. La maladie, comme la Grande Dépression en son temps, s’est propagée bien au-delà de son point d’origine. Elle a traversé l’Atlantique et elle ronge aujourd’hui l’Europe. Partout, le rejet de l’autre, le repli sur soi et la nostalgie d’un ordre imaginaire nourrissent des partis qui prospèrent sur la peur et la colère. Nous regardons l’Amérique avec effroi, mais nous feignons de ne pas voir que la même fièvre nous gagne.
Le rapport publié ce mercredi par le Haut Conseil à l’égalité en est une illustration glaçante. Il décrit une société française où le sexisme hostile touche 17 % de la population, soit près de dix millions de personnes, et où un sexisme paternaliste, plus insidieux mais tout aussi structurant, concerne près d’un quart des individus. Il montre comment les discours masculinistes, qui prétendent que les hommes seraient désormais les victimes d’une égalité « allée trop loin », se diffusent massivement, notamment via les réseaux sociaux, et reconfigurent la lecture même des inégalités. Nous sommes en pleine inversion morale. Dans cette logique, les femmes, les personnes LGBTQ+, les minorités deviennent les coupables idéales d’un malaise social dont elles sont pourtant les premières victimes.
C’est exactement la même mécanique que celle à l’œuvre dans la politique trumpienne. On se range du côté du plus fort, on frappe les plus faibles, puis on les accuse d’être la source de tous les malheurs. Les migrants voleraient le travail, les féministes détruiraient la famille, les écologistes ruineraient l’économie, les minorités menaceraient la nation. La réalité est renversée, et cette réalité alternative devient la seule audible.
Ce poison n’est pas tombé du ciel. Il a été distillé pendant des décennies. Le chacun pour soi et la fable du self-made man ont été érigés en idéologie dominante dans les années 1980. Depuis, même celles et ceux qui prétendaient défendre la solidarité ont renoncé à remettre en cause un système par essence inégalitaire. Ils ont laissé prospérer l’idée que la réussite est toujours individuelle et l’échec toujours personnel. Dans un tel cadre, il n’est pas surprenant que la frustration se transforme en ressentiment et que ce ressentiment cherche des boucs émissaires.
La grande régression ne se contente plus de fracturer les sociétés. Elle met aussi la planète en sursis. En niant l’urgence climatique, en criminalisant celles et ceux qui alertent, en sacralisant un modèle de prédation sans limites, ce mouvement condamne l’avenir lui-même. Ce n’est plus seulement un recul des droits, c’est un pari contre la survie.
Dans les années 1930, la Grande Dépression a ouvert la voie aux pires déchaînements de violence que le monde ait connus. La nôtre, cette Grande Régression, pourrait bien suivre le même chemin si rien ne l’arrête. Guerre, chaos, effondrement écologique. La fin d’un monde, peut-être, en tout cas la fin de celui que nous connaissions. Reste à savoir si nous accepterons de regarder cette pente fatale en silence ou si nous trouverons, enfin, le courage de la remonter.
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