Trump veut imposer « sa » paix, racketter les États et enterrer l’ONU
Avec son « Conseil de la paix », le président américain teste une idée simple et terrifiante : remplacer le droit international par un club payant, présidé par un seul homme.
Donald Trump n’a jamais caché ce qu’il pense des Nations unies. Trop de règles, trop de diplomates, trop de pays qui parlent au lieu d’obéir. Depuis son retour au pouvoir, ce mépris est devenu un projet politique global. Après avoir méthodiquement affaibli les contre-pouvoirs aux États-Unis, il s’attaque désormais à ce qui reste, sur la scène mondiale, d’un cadre collectif de régulation. Son « conseil de la paix », présenté comme un outil pragmatique né du cessez-le-feu à Gaza, n’est pas une initiative de coopération. C’est une tentative de substitution.
La méthode est désormais bien rodée. Trump invoque l’échec supposé de l’existant pour justifier un dispositif « nouveau », « efficace », débarrassé des lourdeurs institutionnelles. À l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre, il résumait déjà sa pensée par une formule brutale : « Les Nations unies n’ont pas tenu leurs promesses. Elles parlent pendant que le monde brûle » (1). Dans la foulée, il suggérait que les États-Unis avaient fait « plus pour la paix que n’importe quelle organisation internationale ». Une manière de préparer le terrain à ce qu’il assume aujourd’hui ouvertement : créer une structure parallèle, sous contrôle américain, avec lui comme arbitre final.
Le péage d’un milliard et la diplomatie à la matraque
Le détail qui concentre toute la philosophie du projet est aussi indécent qu’éclairant. Selon la charte transmise à une soixantaine de pays, l’accès à un siège permanent au sein du « Board of Peace » passerait par une contribution d’un milliard de dollars, assortie d’un droit de regard accru et d’une relation directe avec la présidence américaine (2). Une paix à péage. Une gouvernance internationale transformée en abonnement premium.
Interrogée, la Maison Blanche a tenté de minimiser, affirmant qu’il n’existerait « pas de seuil financier obligatoire » et dénonçant une « lecture trompeuse » du document. Mais l’idée même d’un paiement conditionnant la place dans une instance censée décider de la paix mondiale dit tout. Trump l’a d’ailleurs assumée à sa manière, déclarant devant des journalistes que « ceux qui veulent être à la table doivent montrer qu’ils sont sérieux », ajoutant que « l’Amérique ne paiera plus pour les autres ».
Lorsque certains États refusent, la menace surgit aussitôt. La France, qui a fait savoir qu’elle n’entendait pas donner suite à l’offre, s’est vu promettre des représailles commerciales. « Ils finiront par comprendre », a lancé Trump, évoquant des droits de douane de 200% sur les vins et les champagnes français (3). La paix, selon cette logique, n’est pas un bien commun. C’est un levier de chantage.
L’ONU asphyxiée, puis contournée
Ce projet ne peut être compris qu’à la lumière d’une stratégie plus large. Depuis des années, Trump s’emploie à affaiblir l’ONU financièrement et politiquement. Réductions drastiques des contributions américaines, retraits ciblés de programmes, attaques répétées contre les agences jugées « hostiles » aux intérêts de Washington. Quand il ne peut pas faire plier une institution, il l’asphyxie. Quand cela ne suffit pas, il la contourne.
António Guterres ne s’y est pas trompé. Sans jamais citer directement Trump, le secrétaire général de l’ONU a récemment mis en garde contre ceux qui placent la coopération internationale « sous assistance respiratoire ». « Le multilatéralisme est mis à l’épreuve comme jamais auparavant », a-t-il déclaré, en dénonçant des choix politiques qui affaiblissent volontairement la capacité collective à répondre aux crises mondiales (4). Pour lui, ce n’est pas l’ONU qui échoue seule, ce sont certains États puissants qui organisent son affaiblissement.
En créant un « conseil de la paix » concurrent, Trump franchit un cap supplémentaire. Il ne s’agit plus seulement de critiquer ou de réformer, mais de remplacer. Remplacer une organisation universelle, imparfaite mais fondée sur l’égalité juridique des États, par un cénacle restreint, sélectif, dominé par l’argent et la loyauté politique.
La CPI, Netanyahou et l’impunité revendiquée
L’attaque contre la Cour pénale internationale complète ce tableau inquiétant. Lorsque la CPI a émis des mandats visant des responsables israéliens, Donald Trump a réagi avec une violence assumée. Par décret, il a imposé des sanctions contre la Cour, l’accusant de mener une action « illégitime » et de s’en prendre « aux États-Unis et à leurs alliés » (5). « Nous ne tolérerons pas que des bureaucrates non élus jugent nos amis », a-t-il martelé.
La CPI a dénoncé une tentative d’intimidation sans précédent contre une institution judiciaire indépendante. Plusieurs États ont également exprimé leur inquiétude face à ce qu’ils considèrent comme une remise en cause frontale du principe même de justice internationale. Même aux États-Unis, un juge fédéral a suspendu certaines dispositions du décret, estimant qu’elles posaient un problème constitutionnel majeur (6).
Là encore, la logique est limpide. Le droit est acceptable tant qu’il s’applique aux autres. Dès qu’il menace les puissants, il devient une cible. Trump ne défend pas seulement un allié. Il défend un monde où l’impunité est un privilège réservé aux dominants.
Ce que le président américain est en train de construire, pièce après pièce, c’est un ordre international où les règles communes deviennent optionnelles, où les institutions indépendantes sont remplacées par des structures privées de légitimité démocratique et où la paix se négocie sous contrainte. Il ne s’agit plus d’une provocation de plus. C’est un risque systémique.
Face à cette dérive, si aucune réponse mondiale forte et coordonnée ne se met en place, alors le futur est déjà en train de s’écrire sous nos yeux. Un monde où la paix devient un privilège négociable, où les institutions communes ont cédé la place à des cercles fermés dominés par quelques puissances, où la justice internationale est réduite au silence dès qu’elle dérange. Un monde de rapports de force permanents, sans règles partagées ni contre-pouvoirs, qui ne doit rien à la science-fiction mais tout à des choix politiques bien réels. Les pires dystopies n’annonçaient pas des monstres, mais des dirigeants persuadés que leur volonté pouvait tenir lieu de loi. C’est précisément ce risque qu’il serait irresponsable de continuer à sous-estimer.
(Photo Gage Skidmore – CC)
Notes
1 – U.S. Department of State sur YouTube, President Trump delivers remarks to the United Nations General Assembly.
2 – Reuters, Trump’s Gaza peace board charter seeks $1 billion for extended membership, document says.
3 – Le Monde, 20 janvier 2025, Gaza : le « conseil de la paix » de Donald Trump n’enflamme pas les leaders mondiaux.
4 – Euronews, Antonio Guterres warns world leaders against putting international cooperation “on deathwatch”.
https://www.euronews.com/2026/01/15/un-chief-attacks-world-leaders-putting-cooperation-on-deathwatch-in-final-annual-speech
5 – Maison-Blanche, Imposing Sanctions on the International Criminal Court.
6 – Reuters, U.S. federal judge blocks enforcement of Trump order targeting ICC
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