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Tazreen Fashions, treize ans après : les victimes oubliées de l’industrie textile mondiale

Au Bangladesh, des ouvriers brûlés ou mutilés pour produire nos vêtements vivent toujours dans la misère et l’abandon.

Le 24 novembre 2012, un incendie ravage l’usine textile Tazreen Fashions, à Ashulia, dans la banlieue industrielle de Dhaka. En quelques minutes, le feu se propage dans le bâtiment où travaillent plusieurs centaines d’ouvrières et d’ouvriers. Les issues sont verrouillées, les alarmes ignorées, il n’existe aucune voie d’évacuation sécurisée. Pris au piège, certains meurent asphyxiés, d’autres brûlés vifs, d’autres encore sautent par les fenêtres pour tenter d’échapper aux flammes.

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Le bilan est l’un des plus lourds de l’histoire industrielle du Bangladesh : plus d’une centaine de morts, plus de deux cents blessés. L’usine produisait pour de grandes marques internationales bien connues des consommateurs européens et nord-américains. L’émotion est alors mondiale. Les promesses de justice, de compensations et de réformes se multiplient. Puis, lentement, le silence retombe.

Treize ans plus tard, les employés blessés et les familles des disparus vivent toujours avec les conséquences de ce drame, dans une indifférence quasi générale (1).

Khadija Akhter Shimu avait 13 ans lorsqu’elle travaillait à Tazreen Fashions. Elle a survécu en sautant du troisième étage. (Photo Pedro Teres)

Des vies figées en 2012

Aujourd’hui, beaucoup portent des séquelles irréversibles. Brûlures graves, handicaps physiques, douleurs chroniques, troubles psychiques profonds : pour nombre d’entre eux, retravailler est devenu impossible. Sans salaire, sans véritable accès aux soins, certains ont même été rejetés par leurs familles, car considérés comme « trop coûteux » dans un pays où la protection sociale est quasi inexistante.

Pedro Teres, enseignant-chercheur à l’Imperial College London, mène actuellement une enquête de terrain à Dhaka auprès de ces personnes marquées à vie. Il recueille leurs témoignages et observe leurs conditions de vie : « Tous disent la même chose : ils ont survécu à l’incendie, mais leur vie s’est arrêtée ce jour-là », explique-t-il.

Parmi ces rescapés figure Khadija Akhter Shimu. Elle avait 13 ans lorsqu’elle a commencé à travailler à l’usine Tazreen. Le soir de l’incendie, elle a survécu en sautant du troisième étage. Mais cette survie a eu un prix. La chute lui a causé des lésions cérébrales. Sa famille a dû assumer des frais médicaux très lourds. Depuis, Khadija souffre de maux de tête chroniques, de douleurs dorsales et de troubles psychiques sévères. Un trouble bipolaire a été diagnostiqué. Lorsqu’elle s’exprime, elle est extrêmement nerveuse, son attention se disperse rapidement et il lui est difficile de mettre des mots sur le traumatisme qu’elle a subi.

Après la tragédie, son comportement a radicalement changé. Selon les témoignages, elle est devenue très agressive, dépassée par des troubles qu’elle ne maîtrisait plus. (Photo Pedro Teres)

Impunité et responsabilités diluées

Sur le plan judiciaire, l’affaire Tazreen est emblématique de l’impunité qui règne dans l’industrie textile bangladaise. Le propriétaire de l’usine a été poursuivi pour négligence, mais n’a jamais été emprisonné. Les responsabilités se sont diluées dans la chaîne de sous-traitance, entre fournisseurs locaux, donneurs d’ordre internationaux et autorités complaisantes (2 et 3).

Tazreen Fashions produisait alors pour plusieurs grandes marques, dont Walmart, C&A, KiK, El Corte Inglés, Sears/Kmart et Disney. Toutes ont reconnu, à des degrés divers, avoir eu recours à cette usine via leurs chaînes d’approvisionnement. Certaines ont participé à des dispositifs de compensation. Mais ces indemnisations sont restées partielles, tardives et largement insuffisantes. De nombreux anciens ouvriers et ouvrières n’ont jamais reçu l’aide promise.

« Les personnes concernées ont entendu parler de fonds, d’accords, de commissions internationales, constate Pedro Teres. Mais dans leur quotidien, rien n’a réellement changé. »

Menaces, pressions et désespoir

Face à l’inaction prolongée, quelques victimes ont installé un campement de protestation sur les ruines mêmes de l’usine. Une manière de rester visibles, de rappeler que le drame ne relève pas du passé. Mais ce campement est désormais sous pression. Les manifestants dénoncent des menaces et des intimidations répétées, attribuées à des hommes liés à l’ancien propriétaire. Les autorités locales, elles, gardent le silence.

Treize ans après, les survivants ne demandent pas la pitié. Ils demandent justice, reconnaissance et dignité. (Photo Pedro Teres)

Le désespoir est profond. Plusieurs d’entre eux ont déclaré être prêts à s’immoler par le feu si rien ne change. Une menace terrible, qui dit l’extrême sentiment d’abandon après treize années de promesses non tenues et d’inaction politique.

La fast fashion en toile de fond

L’histoire de Tazreen Fashions n’est pas un cas isolé. Elle incarne un modèle économique mondialisé : la fast fashion. Pression constante sur les coûts, délais toujours plus courts, salaires écrasés. Dans ce système, la sécurité devient une variable d’ajustement.

Depuis 2012, des audits et des chartes ont été mis en place. Mais sur le terrain, les améliorations restent fragiles, souvent cosmétiques. Les drames continuent, simplement moins visibles. (Photo Pedro Teres)

Rendre visibles les invisibles

En donnant la parole aux oubliés de Tazreen, l’enquête de Pedro Teres rappelle une vérité dérangeante : la fast fashion a un coût humain immense. Et ce coût est payé loin des vitrines occidentales. Les victimes ne demandent pas la pitié. Elles exigent justice, reconnaissance et dignité. Le droit de vivre, simplement. Les oublier, c’est accepter que nos vêtements valent plus que des vies humaines.

Pedro Teres et Rédaction LNP

Notes :
1- Tazreen fire tragedy: Workers still suffering years later – Clean Clothes Campaign
 Tazreen fire – Clean Clothes Campaign (cas documenté)
2-Bangladesh: Tazreen factory fire survivors still waiting for justice – Amnesty International
 The Rana Plaza collapse and Tazreen Fashions fire – Amnesty International (interview & contexte)
3- Rana Plaza collapse and Tazreen fire: a decade of impunity – Human Rights Watch
 Bangladesh: After Fire, Companies Evade Compensation – Human Rights Watch

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