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Trump, Big Pharma et le prix de nos vies

Derrière la guerre commerciale américaine, un basculement brutal se dessine : l’Europe est sommée de payer plus cher, de renoncer à réguler et de s’habituer à attendre les traitements les plus innovants.

Pendant trente ans, même le commerce mondial avait gardé une ligne rouge. Les médicaments, parce qu’ils touchent à la vie, avaient été largement sortis de la logique des droits de douane via un accord sectoriel à l’OMC, le « Pharma Agreement » (1). Ce n’était pas l’idéal, ce n’était pas la justice, mais au moins il restait ce garde-fou minimal qui permettait d’éviter que l’on ajoute une taxe politique sur un produit vital.

Donald Trump vient de le piétiner. Fin septembre 2025, il a annoncé une surtaxe de 100 % sur les produits pharmaceutiques de marque ou brevetés importés aux États-Unis, avec une carotte grossière et un bâton plus gros encore, en l’occurrence l’exemption si l’entreprise construit ou relocalise aux États-Unis (2). Le message est limpide : « Votre accès au marché américain se paie en usines sur notre sol et en hausse de prix ailleurs. »

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Trump organise le chantage, Big Pharma exécute

Il faut regarder l’affaire pour ce qu’elle est : un chantage organisé à l’échelle d’un continent. Trump ne s’attaque pas d’abord aux marges américaines. Il cherche à déporter le coût politique de la baisse des prix… sur les autres. L’idée, répétée ces dernières semaines, est d’une simplicité biblique : si l’Europe paie plus cher, alors les laboratoires pourront baisser les prix aux États-Unis sans perdre en rentabilité (2).

La mécanique est d’autant plus redoutable que les États-Unis pèsent un poids colossal dans le chiffre d’affaires mondial. Les prix y sont nettement plus élevés que dans les autres pays riches, surtout pour les médicaments de marque : selon un rapport  du RAND (pour « research and development », un organisme américain de recherche en politiques publiques), les prix américains étaient en moyenne 2,78 fois ceux de 33 pays comparables en 2022 et 4,22 fois pour les médicaments de marque (4). Dans ce modèle, le marché américain est la « machine à cash » et l’Europe devient la variable d’ajustement.

Et voici le cœur du problème : si vous régulez trop, si vous négociez trop durement, si vous refusez les hausses, on vous fera payer autrement. Comment ? En décalant les lancements, en réservant les volumes, en jouant sur les chaînes d’approvisionnement, en concentrant la production « stratégique » aux États-Unis. Le Financial Times rapportait ainsi des menaces explicites de l’industrie sur l’arrêt ou la restriction de l’approvisionnement de certains pays européens si les prix restent bas (5). Ce n’est pas de la théorie, c’est la traduction brute du rapport de force.

Dans ce contexte, la France part avec un handicap structurel énorme avec sa dépendance industrielle. Quand 80 % des principes actifs utilisés dans les médicaments vendus en France et dans l’UE proviennent de l’étranger, les pénuries cessent d’être un accident et deviennent un mode de fonctionnement. Autrement dit, quand la production est loin, privée, fragmentée et pilotée par la rentabilité, il suffit d’un choc (une taxe, une tension géopolitique, une fermeture temporaire d’usine) pour que l’hôpital et la pharmacie trinquent.

L’Europe risque de payer plus cher… et d’avoir moins

La hausse potentielle des prix n’est qu’une partie du tableau. L’autre, plus grave encore, c’est le risque de se voir priver des molécules les plus récentes ou d’y accéder plus tard, au prix fort. L’écart d’accès à l’innovation est déjà un sujet brûlant : le Pr Alain Fischer, ancien « Monsieur vaccin » du gouvernement alerte sur la dérive des prix des médicaments innovants, vendus parfois à des tarifs « exorbitants », ce qui « favorise une médecine de riches ». Avec comme conséquence que certains traitements peuvent ne pas être disponibles quand les autorités jugent le coût excessif au regard du bénéfice (6).

Voilà la perspective si l’Europe cède : soit elle paie davantage, soit elle accepte l’idée que la solidarité a des limites imposées de l’extérieur, soit elle laisse s’installer un « tri » implicite par le prix. Dans tous les cas, c’est un recul démocratique. Car un système de santé n’est pas un marché, c’est un pacte social.

Ce chantage s’appuie aussi sur un autre angle mort, d’une hypocrisie spectaculaire : la recherche. Les laboratoires adorent raconter qu’ils « prennent tous les risques ». Dans les faits, une part majeure de l’innovation repose sur des financements publics, des laboratoires publics, des universités et des hôpitaux. Même aux États-Unis, la puissance publique irrigue massivement la R&D biomédicale ; et en Europe, les États subventionnent, défiscalisent, remboursent, achètent. Pourtant, quand le médicament arrive, il revient au public comme une facture privée, souvent opaque, parfois indécente. C’est exactement ce que Fischer rappelle : la société paie deux fois.

Pendant ce temps, l’industrie fait monter la pression politique à Bruxelles  en exigeant une fiscalité « plus attractive », des procédures accélérées, la hausse des prix et surtout l’abandon de toute régulation jugée « hostile ». L’EFPIA, European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations, brandit un argument de choc : une part très importante des investissements 2025-2029 serait « potentiellement à risque » si l’Europe n’améliore pas son attractivité. Dit autrement : « Payez plus, régulez moins ou nous partons. »

Reprendre la main, pour de bon

Le problème n’est pas Trump seul. Trump ne fait qu’accélérer une trajectoire déjà dangereuse : la santé livrée à des chaînes de valeur mondialisées, à des monopoles privés et à la stratégie d’actionnaires. Le scandale, c’est que les moyens de soigner puissent dépendre d’un président américain, d’une plateforme, d’un ultimatum, d’un bras de fer tarifaire.

Il faut d’abord dire les choses simplement. Tant que le médicament restera un produit comme un autre, soumis aux arbitrages de rentabilité, nous vivrons sous la menace permanente de la pénurie, du « non-lancement » et du prix punitif. Sortir le médicament du marché ne relève pas d’un slogan, mais d’un constat pratique. Quand une molécule n’est plus jugée rentable, elle disparaît. Quand une chaîne d’approvisionnement est optimisée pour le coût, elle casse au premier choc. Quand la logique financière domine, la santé devient variable d’ajustement.

La première réponse, c’est donc de mettre fin à cette dépendance organisée. Cela passe par la création, immédiate, d’un pôle public du médicament. Une structure capable de produire des molécules d’intérêt général, de sécuriser les principes actifs, de constituer des réserves stratégiques et d’assurer la production quand le privé estime qu’il n’y a « pas assez de marge ».  Ce pôle doit avoir les moyens d’agir, avec des usines publiques, des reprises de sites stratégiques, des réquisitions si nécessaire et une planification assumée de l’approvisionnement. Une politique de santé digne de ce nom ne peut pas reposer sur l’espoir que les marchés « fassent le job ».

Deuxième évidence, tout aussi scandaleuse. Les États financent massivement la recherche, via des laboratoires publics, des universités, des hôpitaux, des subventions et des dispositifs fiscaux, puis ils rachètent au prix fort ce qu’ils ont contribué à rendre possible. Il faut donc conditionner l’argent public. Chaque euro injecté doit créer des droits publics, de la transparence sur les coûts, des clauses de prix, des obligations de mise à disposition et, quand la situation l’exige, des licences obligatoires pour produire ou faire produire à prix maîtrisé. Ce n’est pas une entorse à l’État de droit. C’est un levier prévu pour protéger la santé publique.

Enfin, il faut cesser de jouer chacun dans son coin. Une négociation pays par pays face à des géants mondiaux, c’est la défaite programmée. L’Union européenne représente un marché immense. Elle doit s’en servir. Négocier d’une seule voix, organiser une relocalisation coordonnée, mutualiser certains achats stratégiques, investir dans une capacité publique européenne de recherche et de production. En clair, faire l’Europe adulte.

On nous dira que c’est « impossible ». On disait la même chose de tout ce qui a pourtant existé, l’électricité comme service public, l’hôpital public, la Sécurité sociale. L’impossible, en réalité, c’est de continuer comme avant, en acceptant que nos médicaments dépendent d’un décret douanier à Washington, d’un ultimatum, d’un chantage. Un continent qui accepte cela n’est plus souverain. Il est sous perfusion politique.

Et une perfusion, ça se coupe.

(Photo DR – CC)

Notes
1 – Organisation mondiale du commerce (OMC), Pharmaceutical Agreement.
2 – Alternatives Économiques, 29 janvier 2026, Nathalie Coutinet, Quels seront les effets des droits de douane de 100 % imposés par Trump sur les médicaments ?
3 – Nathalie Coutinet, Quels seront les effets des droits de douane de 100 % imposés par Trump sur les médicaments ?
4 – RAND Corporation, International Prescription Drug Price Comparisons.
5 – Financial Times, US drugmakers threaten to withhold products from Europe over prices.
6 – BFMTV, 16 janvier 2026, « Cela favorise une médecine de riches » : l’ancien “monsieur vaccin” du gouvernement Alain Fischer dénonce les “prix exorbitants” des médicaments innovants.

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