Non, LFI n’est pas d’extrême gauche (contrairement à ce qu’on veut nous faire croire)
Depuis des années, La France insoumise est qualifiée de parti d’« extrême gauche » par ses adversaires, au mépris de toute définition historique ou scientifique. Jusqu’à ces derniers jours, cette rhétorique se heurtait encore à la classification officielle de l’administration, qui rangeait LFI parmi les partis de gauche. En décidant ce mercredi 4 février de l’étiqueter administrativement comme tel pour les élections municipales, le ministère de l’Intérieur aligne l’État sur un discours dominant destiné à discréditer la gauche radicale et à banaliser l’extrême droite.
Il est important de rappeler le contexte. Pendant des années, malgré les attaques verbales de responsables politiques, la classification administrative de La France Insoumise ne les suivait pas. Dimanche 26 janvier 2025, à l’issue d’une élection partielle en Île-de-France, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bruno Retailleau, appelait ainsi à une union la plus large possible pour « faire battre l’extrême gauche »à Villeneuve-Saint-Georges : une appellation en contradiction flagrante avec le classement officiel de l’État de l’époque (1).
L’administration électorale rangeait alors LFI parmi les partis de gauche, et non à l’extrême gauche, une catégorie réservée à Lutte ouvrière, au Parti des Travailleurs ou au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Ce classement avait été confirmé en 2024 par le Conseil d’État, qui jugeait « non contestable » la position du Rassemblement national à l’extrême droite et celle de LFI dans le bloc de gauche.
Depuis plusieurs années pourtant, le récit gouvernemental et médiatique tend à amalgamer LFI et le RN sous le label commode des « extrêmes ». Dès 2022, dans un Parlement sans majorité absolue, Emmanuel Macron invitait à éviter « les extrêmes » de droite comme de gauche. Ses ministres ont repris cette antienne : en 2024, Bruno Le Maire justifiait le mot d’ordre « ni RN ni LFI », renvoyant dos à dos le parti lepéniste et les Insoumis. La formule s’est diffusée dans le langage médiatique au point qu’un footballeur comme Kylian Mbappé l’emploie en juin 2024 dans un appel à « voter contre les extrêmes ».
Assimiler LFI à un « extrême » permet de discréditer ses propositions sociales en les présentant comme dangereuses ou illégitimes. Pendant ce temps, le Rassemblement national bénéficie d’une normalisation médiatique : ses cadres sont reçus sur les plateaux télé sans que leur ancrage idéologique soit toujours rappelé. Le véritable extrême, l’extrême droite, se banalise, tandis qu’une force de gauche est traitée en paria.
Un changement administratif lourd de sens
Dans ce contexte, le ministère de l’Intérieur a franchi un cap en ce début février 2026. Dans une circulaire publiée mercredi, LFI est désormais classée dans la catégorie « extrême gauche » pour les municipales, aux côtés de LO ou du NPA. Jean-Luc Mélenchon a immédiatement dénoncé une décision politique visant à « truquer » le débat démocratique, évoquant même sur le réseau social X « une république bananière », avant d’annoncer qu’un recours serait déposé devant le Conseil d’État (2).
Car ce changement ne repose sur aucune évolution idéologique de LFI. Il ne matérialise pas une réalité politique nouvelle, mais entérine administrativement un discours déjà dominant. En ce sens, il est profondément inique : il met la puissance symbolique de l’État au service d’une stratégie de disqualification de la gauche radicale, en la plaçant artificiellement hors du champ démocratique légitime. « Il existe bien une extrême gauche en France. Elle se revendique comme telle et elle est tout à fait respectable. Elle considère les élections comme une tribune et non pas comme un moyen de conquête du pouvoir. Ce n’est pas le cas de la France insoumise », expliquait à raison le numéro 2 de LFI, Manuel Bompard, une fois ce nouveau « classement » rendu public.
L’extrême gauche : une histoire révolutionnaire
En France, le terme « extrême gauche » a une signification bien précise en science politique. Le dictionnaire Larousse la définit comme « l’ensemble des mouvements situés à gauche des partis communiste et socialiste, récusant la démocratie parlementaire libérale et prônant la révolution totale ».
Autrement dit, l’extrême gauche se caractérise par un refus des voies institutionnelles jugées bourgeoises et par l’objectif d’un renversement complet du capitalisme.
Historiquement, cette mouvance revêt plusieurs visages : trotskistes, maoïstes, anarchistes…, tous partagent un profond anticapitalisme révolutionnaire. Le politologue Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l’université de Lille et spécialiste des partis de gauche, la définit ainsi : « L’extrême gauche se caractérise par une volonté de rupture globale avec le système, là où la gauche de gouvernement cherche à l’aménager ». En pratique, leurs programmes défendent des mesures en rupture frontale avec l’ordre établi : réquisition des banques, régularisation de tous les sans-papiers, désarmement de la police.
On est loin, on le verra, des positions de LFI.
Autre fait historique notable, peut être même paradoxal, l’extrême gauche s’est construite en opposition au… Parti communiste lui-même. Dès la fin des années 1920, au sein de l’Internationale communiste, l’opposition de Léon Trotsky à Staline donne naissance à une branche dissidente. Exclus des partis communistes officiels, les partisans de Trotsky fondent leurs propres organisations révolutionnaires – jusqu’à créer en 1938 la IVᵉ Internationale. En URSS comme en France, les communistes staliniens vouent alors une haine farouche à ces « communistes antistaliniens ».
Le PCF traque ses dissidents trotskistes, les accusant de trahison. Après la Seconde Guerre mondiale, les trotskistes français sont traités d’« hitléro-trotskistes » par le PCF, en avançant qu’ils sont des complices du fascisme ou de la CIA. L’extrême gauche ne désigne donc pas les communistes en général, mais bien les groupes situés à la gauche du PCF, souvent en inimitié directe avec lui.

Leon Trotsky en 1938 aux côté du peintre mexicain Diego Rivera, alors conjoint de Frida Kahlo, et du poète et écrivain communiste André Breton (à droite). (Photo CC)
Les années 1960-70 voient un renouveau de cette extrême gauche française (3). Le bouillonnement de Mai 68 s’accompagne d’une floraison de groupuscules révolutionnaires. Aux côtés des trotskistes – incarnés notamment par la Jeunesse communiste révolutionnaire d’Alain Krivine, puis la Ligue communiste et Lutte ouvrière – émergent de nouveaux maoïstes, inspirés par la Chine de Mao Tsé-toung, qui dénoncent le « révisionnisme » de l’URSS et du PCF.
Ces militants maoïstes (tels la Gauche prolétarienne fondée en 1969, à laquelle était étroitement lié Jean-Paul Sartre) prônent l’insurrection prolétarienne et la radicalisation des luttes ouvrières et étudiantes.
À l’extrême gauche, trotskistes et maoïstes s’opposent parfois violemment, leurs inimitiés réciproques n’ayant rien à envier à celle qui les opposait au PCF.
Malgré ces querelles, l’extrême gauche dans son ensemble se voit marginalisée dans les décennies suivantes, du fait de son refus du jeu parlementaire. Quelques figures trotskistes connaissent des succès électoraux d’estime, notamment Arlette Laguiller (LO) et Olivier Besancenot (LCR), dépassant chacun les 5 % à la présidentielle dans les années 1990-2000. Mais ces mouvements restent hors des alliances de gouvernement. Aujourd’hui, les principaux partis se revendiquant de l’extrême gauche en France sont Lutte ouvrière et le NPA, héritiers directs du courant trotskiste révolutionnaire.
Le cas particulier des Lambertistes
Un autre courant majeur du trotskisme français mérite mention : les Lambertistes, du nom de Pierre Lambert (1920-2008), fondateur de l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI) puis du Parti Ouvrier Indépendant (POI).
Issus du même tronc révolutionnaire, ils se réclament d’une stricte orthodoxie marxiste et d’une indépendance absolue du mouvement ouvrier. Contrairement à d’autres groupes plus libertaires ou autogestionnaires, les Lambertistes ont toujours valorisé la discipline d’appareil et pratiqué une stratégie dite d’entrisme, consistant à investir des syndicats, des partis existants et des institutions républicaines pour y diffuser leurs idées.
Cette approche leur a permis d’acquérir une influence discrète mais réelle. Lionel Jospin a été membre de l’OCI avant de rejoindre le PS ; Jean-Luc Mélenchon, étudiant à Besançon dans les années 1970, a brièvement fréquenté ce courant avant d’intégrer durablement le Parti socialiste.
Sur le plan doctrinal, les Lambertistes sont bel et bien classés à l’extrême gauche : révolution prolétarienne, collectivisation des moyens de production, rupture avec le capitalisme. Mais leur pratique d’entrisme les distingue des courants insurrectionnels. Ils incarnent une forme d’extrême gauche organisée, institutionnelle, paradoxalement intégrée au système qu’elle prétendait renverser.
Et c’est précisément ce qui rend l’assimilation de LFI à ce courant absurde : Mélenchon s’en est détaché depuis plus de quarante ans, pour fonder un mouvement clairement parlementaire, écologiste et républicain.
La France insoumise n’appartient pas à l’extrême gauche
Fondée en 2016, La France insoumise est un mouvement électoral qui vise la conquête démocratique du pouvoir. Son programme propose des transformations sociales et écologiques profondes dans le cadre républicain. La France insoumise, même si elle porte un discours fort contre le néolibéralisme, n’est pas un groupuscule révolutionnaire. Politologues et chercheurs la classent majoritairement dans la gauche radicale, au même titre que le Parti Communiste Français, pas dans l’extrême gauche révolutionnaire.
Avec plus de 20 % des voix à deux présidentielles et un groupe parlementaire significatif depuis 2022, LFI est une force démocratique à part entière. Elle ne prône ni l’abolition de la propriété privée, ni la rupture avec la démocratie représentative, soit une distinction fondamentale vis-à-vis des mouvements historiques d’extrême gauche.
Diaboliser LFI, banaliser le RN : quand les étiquettes effacent l’histoire
L’usage inflationniste du terme « extrême » produit un effet profond : il efface progressivement les différences entre des projets politiques radicalement opposés. En accolant indistinctement cette étiquette à des forces très diverses, le débat public perd ses repères historiques et conceptuels, privant le public des outils pour comprendre ce qu’ils signifient réellement.
La décision de 2026 transforme un abus de langage médiatique en catégorie officielle, donnant à une construction discursive une apparence de neutralité bureaucratique , ce qui pose de sérieux problèmes de compréhension démocratique.
Plus LFI est présentée comme une menace « extrémiste », plus l’extrême droite se banalise. Héritier du Front national, le RN se voit relégué à une force quasi-normale dans le débat public, malgré l’histoire de ses idées et de ses cadres.
Assimiler LFI à l’extrême gauche, ce n’est donc pas seulement fausser le débat à court terme, c’est contribuer à une amnésie politique collective, où les mots perdent leur sens et où l’histoire cesse d’éclairer le présent. C’est aussi un excellent moyen donné aux sociaux-démocrates de faire passer LFI pour un épouvantail. Il reste à espérer que les Insoumis, les Communistes, les Écologistes et plus globalement tous les militants sincères sauront éviter un piège destiné à éviter toute tentative de rassemblement de la vraie gauche.
(Photo du haut, signée MathieuMD – CC : meeting de Jean-Luc Mélenchon en 2017 à Toulouse)
1 – HuffPost, 5 février 2026 – « LFI « d’extrême gauche » ? Ce que dit la circulaire attaquée par les insoumis ».
2 – Le Monde, 6 févr. 2026 – Municipales 2026 : LFI étiqueté à « l’extrême gauche » par le ministère de l’intérieur.
3 – Lire Histoire des gauches en France (Volume 2 : XXe siècle : à l’épreuve de l’histoire), sous la direction de Jean-Jacques Becker et Gilles Candar.
Notre site est accessible, sans abonnement, sans mur payant, sans publicité, parce que nous voulons que tous ceux qui le souhaitent puissent lire et partager nos articles.
Mais ce choix a une contrepartie : sans vos dons, déductibles des impôts,
Le Nouveau Paradigme ne peut pas exister.
Nous dépendons donc exclusivement du soutien de nos lectrices et lecteurs.
