Éditos

Boris Vallaud, Olivier Faure et François Hollande
Éditos

Cette « raison » qui pave la route du RN

À force de confondre responsabilité et résignation, la social-démocratie transforme la colère sociale en carburant électoral pour l’extrême droite.

Ils se voient comme « le parti de la raison ». Les socialistes n’ont pas voulu « plonger le pays dans l’instabilité » et ont préféré « améliorer le texte plutôt que bloquer » afin « d’obtenir des avancées concrètes » pour, in fine, « être utiles aux Français ». C’est ainsi qu’il ont justifié leur choix de ne pas censurer le gouvernement après l’adoption du budget de la Sécurité sociale, puis celui de l’État. Deux budgets austéritaires, deux passages en force, deux renoncements historiques. Avec, à chaque fois, la même fable : quelques concessions arrachées au Premier ministre vaudraient mieux qu’un bras de fer. La gauche serait enfin adulte. Responsable. En réalité, elle est surtout devenue la meilleure alliée du statu quo.

Le résultat est sous nos yeux. Le gouvernement Lecornu a fait passer, grâce au 49.3 et à la non-censure du PS, un budget qui n’affronte ni l’explosion des inégalités, ni l’effondrement des services publics, ni l’urgence climatique. Un budget qui ne réforme rien, qui ne transforme rien. Il organise juste la survie d’un système en faillite.

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La Sécurité sociale reste sous-financée, l’hôpital public continue de s’asphyxier, les EHPAD manquent de tout, les prestations sociales sont comprimées pendant que les profits explosent. Le budget de l’État supprime 4 000 postes d’enseignants, rabote la transition écologique, étrangle la recherche, sacrifie l’aide au développement. Pendant ce temps-là, les ultrariches sont toujours protégés, la taxe Zucman est enterrée, l’impôt sur la fortune ne revient pas, les niches fiscales du capital sont intactes. On fait mine de taxer quelques grandes entreprises, mais on laisse les milliardaires jouer à cache-cache avec le fisc.

La logique est implacable. On ne touche pas à la structure du système, on colmate les brèches avec des rustines sociales, on distribue quelques milliards de primes et d’aides pour éviter l’explosion, et on appelle ça de la « gauche de gouvernement ». C’est exactement cette mécanique qui fabrique la désespérance politique.

Car pendant que le PS négocie des miettes (une prime d’activité un peu plus élevée, des APL revalorisées, des repas étudiants à un euro), les classes populaires, elles, continuent de voir leur vie se dégrader. Les salaires stagnent, les loyers flambent, les hôpitaux ferment des lits, les écoles manquent de profs, les transports publics se délitent. Et surtout, rien ne change structurellement. Rien ne dit aux travailleurs que demain sera vraiment différent d’hier.

La social-démocratie prétend être la gauche « réaliste ». En réalité, elle est devenue la gauche de l’impuissance organisée. Elle accepte les contraintes budgétaires européennes comme une fatalité. Elle accepte que la richesse ne soit jamais réellement mise à contribution. Elle accepte que la transition écologique soit reportée. Elle accepte que l’austérité soit la norme. Et elle appelle ça la responsabilité.

Mais lorsqu’on empêche toute alternative crédible d’émerger, lorsqu’on verrouille le système en le repeignant légèrement en rose pâle, on ne neutralise pas la colère. On la déplace. On la rend plus brutale, plus désespérée, plus dangereuse.

C’est là que le Rassemblement national prospère. Il se nourrit de cette stagnation politique. Il prospère sur l’humiliation sociale. Il prospère sur le sentiment que « plus rien ne peut changer » dans le cadre actuel. Et paradoxalement, il se nourrit d’un système qu’il prétend combattre, mais qu’il défend sur l’essentiel : pas de remise en cause du capital, pas de justice fiscale sérieuse, pas de rupture écologique.

Pour des millions de personnes, le RN apparaît comme le seul parti qui promet de tout faire exploser. Peu importe que ce soit une illusion. Peu importe que ce soit une impasse autoritaire et ségrégationniste. Quand la gauche institutionnelle se contente de gérer la pénurie, la colère cherche une sortie, et l’extrême droite la lui offre.

La gauche radicale — LFI, les communistes, les écologistes — a voté contre ces budgets. Elle a dénoncé leur injustice sociale, leur austérité déguisée, leur abandon des services publics, leur soumission aux dogmes budgétaires. Mais elle n’arrive plus, aujourd’hui, à transformer cette critique en espérance majoritaire. Elle parle juste, mais elle ne fait plus rêver au-delà de ses propres rangs.

Pourtant, c’est sa radicalité qui est la seule réponse à la situation actuelle. Non pas la radicalité des slogans, mais celle des choix : faire payer la richesse, investir massivement dans les services publics, planifier la transition écologique, sortir de la logique de l’austérité permanente, reconstruire une protection sociale digne du XXIᵉ siècle. Bref, offrir un futur qui ne soit pas une version dégradée du présent.

La « raison » telle que la pratique aujourd’hui la social-démocratie ne nous protège pas du RN. Elle lui déroule le tapis rouge. Car un système qui ne se réforme pas finit toujours par être balayé. Et s’il ne l’est pas par la gauche, il le sera par pire.

Le danger n’est pas que la gauche soit trop radicale. Le danger, c’est qu’elle ne le soit plus assez.

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