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Des villes habitables ou des villes invivables : l’urbanisme à l’épreuve du climat

Municipales 2026 – Épisode 4

Face aux canicules, aux inondations et à la bétonisation, l’urbanisme est devenu une question de survie sociale. Et les communes sont en première ligne.

Pendant longtemps, l’urbanisme a été présenté comme une affaire de plans, de normes et de permis. Un domaine technique, réservé aux spécialistes, éloigné des préoccupations quotidiennes. Cette époque est révolue. Chaque été caniculaire, chaque épisode de pluies intenses, chaque quartier transformé en fournaise rappelle une évidence brutale : la manière dont une ville est construite détermine sa capacité à protéger ou à exposer ses habitants.

À Bordeaux, Lyon, Marseille ou Toulouse, des quartiers entiers dépassent désormais régulièrement les 40 °C au sol. Les personnes âgées y vivent enfermées derrière des volets clos, les enfants jouent sur du bitume brûlant, les travailleurs précaires encaissent la chaleur sans possibilité de s’en protéger. À l’autre extrême, des pluies violentes transforment des rues entières en torrents, inondent des rez-de-chaussée, endommagent les réseaux et polluent les cours d’eau.

Ces phénomènes ne sont pas des fatalités naturelles. Ils sont la conséquence directe de choix d’aménagement répétés pendant des décennies.

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Le béton contre le vivant

L’artificialisation des sols est l’un des grands angles morts des politiques municipales. Zones commerciales périphériques, parkings géants, voiries surdimensionnées, lotissements sans arbres. Partout, la même logique : construire vite, rentable et visible. Le sol devient une simple surface à exploiter.

Or un sol vivant est un allié climatique. Il absorbe l’eau, stocke du carbone, limite la chaleur, nourrit la biodiversité. Un sol bétonné fait exactement l’inverse puisqu’il renvoie la chaleur, empêche l’infiltration de l’eau, accélère le ruissellement et aggrave les inondations.

Certaines villes ont pourtant commencé à inverser cette logique. À Strasbourg, la municipalité a lancé depuis plusieurs années un vaste programme de désimperméabilisation des cours d’école et des places publiques, remplaçant le bitume par des sols filtrants, des arbres et des zones végétalisées. Résultat : jusqu’à 8 à 10 °C de moins, en ressenti, ont été constatés en période de canicule dans certains espaces réaménagés. À Lille, des parkings et des friches sont transformés en parcs urbains et jardins publics. À Paris, des dizaines de cours d’école ont été ouvertes et végétalisées pour devenir des « oasis » de fraîcheur accessibles au public l’été. Ce sont des choix politiques : rendre de l’espace au vivant plutôt qu’au béton.

L’ombre comme bien commun

Dans une ville soumise aux canicules, l’ombre devient une ressource vitale. Pourtant, elle est  inégalement répartie. Les quartiers aisés concentrent souvent les rues arborées et les grands parcs. Les quartiers populaires cumulent minéralité, chaleur et manque d’espaces verts.

Pourtant, planter des arbres n’est pas un luxe. C’est une politique de santé publique. Un alignement d’arbres peut faire baisser la température ressentie de 5 à 10 °C, réduire la pollution de l’air et diminuer les risques cardiovasculaires.

Des villes ont décidé d’en faire une priorité. À Barcelone, le programme des « superilles » (super-îlots) transforme des quartiers entiers en zones apaisées, largement végétalisées, où l’espace libéré des voitures devient des places, des jardins et des zones ombragées. La température y est plus basse, la pollution chute, la vie de quartier renaît.

Ecole La Fontaine à Grenoble

L’école maternelle La Fontaine à Grenoble. (Photo La Binette)

À Nantes, la municipalité plante des milliers d’arbres chaque année et crée des continuités vertes reliant parcs, rues et berges, permettant à la ville de respirer même en pleine chaleur.

L’eau, ennemie ou alliée

Les épisodes de pluies intenses révèlent l’autre face de la même erreur : en imperméabilisant les sols, les villes ont transformé l’eau en menace. Là où elle pourrait s’infiltrer, rafraîchir l’air et recharger les nappes, elle est chassée le plus vite possible vers des réseaux saturés.

D’autres villes ont fait le choix inverse. À Copenhague, après de graves inondations, la ville a adopté un plan de gestion des eaux pluviales à ciel ouvert : rues transformées en canaux temporaires, parcs capables de stocker l’eau, places publiques conçues pour être inondées sans dégâts. Résultat : moins de destructions, plus de fraîcheur et des espaces publics plus agréables au quotidien.

En France aussi, des communes installent des noues (fossés) végétalisées, des revêtements perméables, des bassins paysagers. Ces solutions sont souvent moins coûteuses que des tuyaux géants et beaucoup plus utiles aux habitants.

L’urbanisme comme politique sociale

L’urbanisme n’est jamais neutre. Il décide qui bénéficie de la fraîcheur, du calme, de l’air propre et qui subit la chaleur, le bruit et la pollution. L’injustice climatique est une injustice urbaine.

Une commune réellement sociale et écologique commence donc par là : cibler les quartiers les plus exposés, là où les arbres manquent, où les logements sont mal isolés, où l’espace public est minéral.

À Grenoble, des programmes de rénovation urbaine intègrent désormais systématiquement la végétalisation, l’ombre et la désimperméabilisation dans les quartiers populaires. Ce n’est pas du décor, c’est de la protection climatique.

L'écoquartier Vauban à Fribourg-en-Brisgau

L’écoquartier Vauban à Fribourg-en-Brisgau. (Photo CC)

Refaire la ville plutôt que l’étendre

Face au dérèglement climatique, continuer à étaler la ville est une impasse. Plus de kilomètres, plus de routes, plus de dépendance à la voiture, plus de sols artificialisés. Une commune écologique privilégie la transformation de l’existant en rénovant les bâtiments plutôt que d’en construire d’autres toujours plus loin, en densifiant intelligemment au plus près des transports et en transformant les friches et les parkings en quartiers vivants.

À Fribourg-en-Brisgau, des quartiers entiers ont été conçus autour de cette logique : peu de voitures, beaucoup d’espaces verts, des services accessibles à pied, une forte qualité de vie malgré la densité.

L’urbanisme est le lieu où le climat, la santé, la justice sociale et la démocratie se rencontrent. Il grave dans le sol et dans la pierre les choix politiques d’une époque. Face au dérèglement climatique, la question n’est plus de savoir si l’on peut se permettre de changer l’urbanisme, mais si l’on peut se permettre de ne pas le faire.

Car une ville minérale, étalée, dépendante de la voiture et hostile au vivant n’est pas seulement écologiquement absurde. Elle est socialement invivable. La manière dont elle est dessinée conditionne aussi directement la manière dont on s’y déplace. Quand les services sont loin, quand les quartiers sont fragmentés, quand tout est pensé pour la voiture, la mobilité devient une contrainte.

Après avoir interrogé la façon dont nos villes sont construites et exposées au dérèglement climatique, le prochain épisode s’intéressera donc à la question des déplacements. Car une commune réellement sociale et écologique ne peut pas demander aux habitants de changer leurs pratiques si elle ne leur offre pas les moyens concrets de se déplacer autrement.

(Photo du haut signée Cataleirxs-CC : Superilla del barri de Sant-Antoni, à Barcelone)

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