Et si la gauche n’avait pas pris le « tournant de la rigueur » en 1983 ?
Alors qu’une (petite) délégation de socialistes commémore en ce 8 janvier les trente ans de la mort de François Mitterrand, nous nous sommes interrogés sur ce que serait devenu le pays si la gauche n’avait pas tourné le dos à ses promesses.
En mars 1983, la gauche au pouvoir fait un choix dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. Défendre le franc coûte que coûte, rester dans le cadre monétaire européen, accepter la rigueur comme horizon indépassable. Depuis quarante ans, cette décision est racontée comme un passage obligé, une parenthèse de lucidité après les élans supposément irréalistes de 1981. À force d’être répétée, cette version est devenue une évidence. Elle ne l’est pourtant pas. Le tournant de 1983 n’est pas une fatalité économique. C’est un choix politique précis, inscrit dans un cadre précis, celui du Système monétaire européen (1).
Et ce choix a eu des conséquences très concrètes dans la vie des Français. Pas seulement à court terme, mais sur plusieurs décennies. Imaginer ce qui aurait changé si la France avait quitté le Système monétaire européen (SME), ce n’est pas refaire l’histoire par jeu intellectuel. C’est comprendre comment les coûts de la crise ont été répartis et comment ils auraient pu l’être autrement.
Le cadre monétaire, clé du basculement
Dès l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, la gauche engage une politique de relance conforme à ses engagements. Revalorisation du Smic et des minima sociaux, créations d’emplois publics, nationalisations industrielles et bancaires, hausse des budgets de l’éducation, de la culture et de la recherche. Contrairement à la légende, cette relance est mesurée. Les évaluations disponibles montrent qu’elle représente environ un point de PIB, bien moins que la relance de 1975 décidée par le gouvernement Chirac (2). On est loin d’une fuite en avant budgétaire.
Le problème n’est donc pas la dépense en elle-même. Le problème est le cadre dans lequel elle s’inscrit. Le Système monétaire européen, mis en place à la fin des années soixante-dix, repose sur une quasi-fixité des taux de change autour du mark allemand. Dans ce système, toute politique un peu trop sociale devient immédiatement un problème monétaire. Chaque hausse de salaire fragilise le franc. Chaque relance de la consommation alimente les sorties de capitaux. L’État cesse progressivement de gouverner en fonction des besoins sociaux pour gouverner en fonction des marchés des changes.
Entre 1981 et 1983, le franc est attaqué sans cesse. La Banque de France intervient massivement pour défendre le taux de change. Trois réalignements successifs ont lieu, en octobre 1981, en juin 1982 et en mars 1983. À mesure que ces crises se répètent, la défense du franc devient la priorité absolue. Jacques Delors, alors ministre de l’Économie et des Finances, reconnaîtra plus tard que cette contrainte monétaire structure désormais l’ensemble des arbitrages économiques (3). La relance est peu à peu vidée de sa substance. Non parce qu’elle serait excessive, mais parce qu’elle est incompatible avec un régime de change quasi fixe.
À court terme, deux manières de faire payer la crise
Pour les Français, le choix opéré en 1983 ne se traduit pas par un choc spectaculaire immédiat. Il se traduit par une lente inflexion. Les salaires cessent progressivement de suivre l’inflation. Les revenus sont désindexés. Les hausses sont contenues. Les dépenses publiques sont freinées. Le pouvoir d’achat ne s’effondre pas brutalement, mais il s’érode, année après année (4). Le chômage augmente sans explosion soudaine, mais il s’installe durablement (5). La rigueur ne frappe pas comme un coup de massue. Elle s’infiltre.
Dans un scénario alternatif, celui d’une sortie du SME, le choc aurait été tout autre. La dévaluation du franc aurait entraîné une hausse rapide des prix, notamment pour les produits importés comme l’énergie, certains biens manufacturés et une partie de l’alimentation. Les Français auraient vu les prix augmenter plus vite que leurs salaires. L’inflation aurait été visible, ressentie, discutée au quotidien. Le coût aurait été immédiat, frontal, politiquement explosif. Mais dans le même temps, l’État aurait conservé la capacité de soutenir l’activité, l’investissement et l’emploi sans être immédiatement contraint par la défense du change.
Autrement dit, dans le scénario réellement choisi, les Français paient par une dégradation lente et durable de leurs revenus et de leurs perspectives d’emploi. Dans le scénario de sortie du SME, ils auraient payé par une hausse rapide des prix, mais dans un contexte où l’emploi et l’activité auraient pu être davantage protégés.
À moyen terme, le chômage ou le conflit
C’est à partir du milieu des années 1980 que les différences deviennent structurelles. Le maintien dans le SME enferme la France dans une stratégie de désinflation compétitive. Puisqu’on ne peut pas dévaluer, il faut comprimer les coûts. Les salaires progressent peu. Les restructurations industrielles se multiplient. Des secteurs entiers, comme la sidérurgie, la construction navale ou certaines branches de la mécanique, entrent dans un déclin durable (6). Le chômage de masse cesse d’être une anomalie pour devenir un paysage social installé.
Dans un scénario sans tournant de la rigueur, l’inflation aurait progressivement été contenue par des politiques de revenus et par le ralentissement des importations. Surtout, la dévaluation aurait redonné de l’oxygène à l’industrie française. Les entreprises exportatrices auraient retrouvé de la compétitivité. Certaines fermetures d’usines auraient pu être évitées ou retardées. Le chômage aurait sans doute augmenté dans un premier temps, mais il aurait été moins structurel, moins durablement installé. Le coût aurait été concentré dans le temps, plutôt qu’étalé sur plusieurs décennies.
C’est précisément cette ligne que défend alors Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Recherche et de l’Industrie. Pour lui, une politique de transformation sociale durable suppose de maîtriser la monnaie. Sortir du SME est la condition pour ne pas casser la relance. Cette option est discutée au sommet de l’État, comme l’ont montré plusieurs travaux historiques fondés sur les archives. Elle est finalement écartée par crainte de l’isolement européen et d’une rupture avec l’Allemagne que François Mitterrand voulait à tout prix éviter.
Le PCF, une lucidité marginalisée
Sur cette question, la position du Parti communiste français est souvent caricaturée. Elle est pourtant cohérente. Dès 1981, le PCF considère le SME comme incompatible avec le programme commun. Georges Marchais et les ministres communistes défendent ouvertement la sortie du système, une dévaluation forte, le maintien des contrôles de capitaux et la poursuite de la relance par la demande et l’investissement public.
Dès 1982, les communistes alertent sur le risque d’une rigueur rampante, dissimulée derrière un discours de responsabilité monétaire. Lorsque le maintien dans le SME est confirmé en mars 1983, le désaccord devient irréversible. Le départ des ministres communistes du gouvernement à l’été 1984 n’est pas un simple épisode tactique. Il est l’aboutissement logique d’un désaccord fondamental sur la souveraineté économique.
À long terme, deux modèles de société
Quarante ans plus tard, le résultat du choix de 1983 est visible. La France issue du tournant de la rigueur est une France durablement marquée par le chômage de masse, la précarisation du travail et la désindustrialisation. L’Insee documente dès la fin des années 1980 le recul de l’emploi industriel et la fragilisation de territoires entiers. La gauche elle-même se transforme, intégrant l’idée qu’il n’existe pas d’alternative crédible à la discipline monétaire et budgétaire.
Dans une France qui aurait quitté le SME, le paysage aurait été différent. Plus inflationniste, plus conflictuelle socialement, moins rassurante pour les marchés financiers. Mais aussi plus industrielle, plus protectrice de l’emploi, moins dépendante des arbitrages financiers internationaux. Le débat politique y aurait été plus dur, mais aussi plus honnête. On aurait parlé de choix, pas de fatalités techniques.
Une question de répartition des coûts
Le tournant de 1983 n’a pas supprimé le coût de la crise. Il a choisi sa forme. Il a décidé que ce seraient l’emploi, les salaires et l’industrie qui paieraient, lentement, durablement, silencieusement. Quitter le SME aurait déplacé le coût vers l’inflation, vers le conflit, vers un affrontement assumé avec les marchés et certains partenaires européens. Aucun scénario n’était confortable. Mais un seul permettait de rester fidèle à la promesse de 1981.
C’est cette alternative que l’histoire officielle a progressivement effacée. Non pour dire que tout aurait été simple. Mais pour faire oublier qu’en 1983, la gauche n’a pas été contrainte de renoncer. Elle a choisi de le faire. Et ce choix continue, aujourd’hui encore, de peser sur la vie des Français.
( Photo signée Christian Lambiotte / European Communities – CC. François Mitterand, alors président du Conseil de l’Europe, accueille en 1989 le chancelier allemand, Elmut Kohl.)
Notes :
1- Fondation Jean-Jaurès, La politique économique de la gauche et le tournant de 1983.
2- Litre Serge Berstein, Pierre Milza Jean-Louis Bianco (sous la direction de). – Les années Mitterrand, les années du changement (1981-1984). Paris, Perrin
3- Lire La Décennie Mitterrand – Pierre Favier, Michel Martin-Roland, Seuil
4 – Évolution du taux de chômage depuis 1975 – Insee
5 – Économie et statistique n° 367, Revenus, pouvoir d’achat et désindexation des salaires.
6 – Insee, Le recul de l’emploi industriel en France entre 1980 et 2007.
L’adoption de l’Euro a-t-elle définitivement mis à mal les politiques sociales ?
Pendant des années, une phrase a servi d’argument massue pour clore toute discussion. La politique sociale poserait toujours un problème à la monnaie. Dans les années 1980, cette affirmation semblait presque évidente. Augmenter les salaires, investir dans les services publics ou relancer l’économie déclenchait aussitôt des attaques contre le franc. La monnaie devenait juge et partie. En 1983, la gauche française en tire une conclusion lourde de conséquences. Pour sauver la monnaie, il faut sacrifier la politique sociale.
Quarante ans plus tard, le franc a disparu. L’euro est là. La question se pose donc de nouveau. Une politique sociale est-elle encore un problème pour la monnaie aujourd’hui, dans le cadre de l’Union européenne et de la zone euro ? La réponse est moins simple qu’il n’y paraît. Car si le mécanisme a changé, la contrainte, elle, n’a pas disparu. Elle a pris une autre forme.
Ce que l’euro a réellement supprimé
Par rapport aux années 1980, une chose fondamentale a changé. Avec l’euro, une politique sociale menée dans un pays membre ne provoque plus automatiquement une crise de change. Il n’existe plus de monnaie nationale à attaquer. Plus de franc, plus de lire, plus de peseta. Les marchés ne spéculent plus sur une dévaluation française ou italienne. Sur ce point précis, l’euro a mis fin au chantage permanent des marchés des changes qui pesait sur les gouvernements dans le cadre du Système monétaire européen.
C’est un progrès réel. Aujourd’hui, augmenter le Smic ou les dépenses sociales en France ne déclenche pas une tempête monétaire en quelques jours. La Banque de France n’a plus à défendre une parité intenable. La monnaie unique a donc supprimé la sanction la plus brutale, la plus immédiate, la plus visible. Mais croire que cette disparition a libéré complètement la politique sociale serait une illusion.

Le siège de la BCE à Francfort (Photo Khradan – CC)
La contrainte s’est déplacée, elle ne s’est pas évanouie
Avec l’euro, la monnaie n’est plus nationale mais les politiques budgétaires le restent. Et c’est là que le nœud du problème apparaît. Une politique sociale ambitieuse ne se heurte plus à une attaque contre la monnaie, mais à une combinaison de contraintes budgétaires, financières et politiques qui produisent des effets comparables.
La première contrainte est celle de la dette. Une hausse durable des dépenses sociales augmente les besoins de financement de l’État. Tant que les taux d’intérêt sont bas, la tension reste contenue. Mais dès qu’ils remontent, comme on l’a vu après 2022, la question de la soutenabilité devient centrale. Ce ne sont plus les cambistes qui sanctionnent, mais les marchés obligataires. Le mécanisme est différent, l’effet est le même. La politique sociale devient suspecte non parce qu’elle serait inefficace, mais parce qu’elle alourdirait la dette.
La seconde contrainte est celle des règles européennes. Déficit public, dette, trajectoires pluriannuelles. Une politique sociale est évaluée non sur ses résultats sociaux ou économiques, mais sur sa conformité à des critères chiffrés définis au niveau européen. Une réforme peut être socialement utile, mais jugée problématique parce qu’elle dépasse un seuil arbitraire. La décision politique est ainsi déplacée vers un terrain technocratique où le débat démocratique se dissout.
La troisième contrainte est celle de la concurrence interne à la zone euro. Dans une union monétaire sans véritable budget fédéral, chaque pays est incité à contenir ses salaires et ses protections sociales pour rester compétitif par rapport aux autres. Une politique sociale ambitieuse dans un seul pays peut dégrader sa position relative. Ce n’est plus une crise de change. C’est une pression permanente à la modération salariale et sociale.
La Banque centrale, arbitre silencieux du social
Le rôle de la Banque centrale européenne est central dans cette architecture. Son mandat prioritaire est la stabilité des prix. Le plein emploi, la réduction des inégalités ou la cohésion sociale n’y figurent pas explicitement. Cela ne signifie pas que la BCE soit indifférente au social, mais que celui-ci n’est jamais une priorité formelle.
Lorsque l’inflation repart, la réponse est connue. Hausse des taux, resserrement monétaire, ralentissement de l’activité. Ce choix n’est pas neutre socialement. Il pèse d’abord sur l’emploi, sur l’investissement public et sur les dépenses sociales. Là encore, la monnaie devient un filtre à travers lequel toute politique sociale est évaluée, non en fonction de ses effets humains, mais de ses conséquences sur les prix et la crédibilité financière.
De la sanction brutale à la discipline permanente
La grande différence entre 1983 et aujourd’hui tient donc à la temporalité. Dans les années 1980, la sanction était brutale. Le franc était attaqué, la crise éclatait, le gouvernement devait trancher dans l’urgence. Avec l’euro, la contrainte est plus diffuse, plus lente, plus silencieuse. Elle s’exerce par des avis, des règles, des trajectoires, des recommandations, des écarts à corriger. On ne dit plus que la monnaie est menacée, on dit que la trajectoire budgétaire n’est pas crédible. On ne parle plus de dévaluation, on parle de perte de confiance des marchés. Le langage a changé. La logique demeure.
Faut-il en conclure que toute politique sociale ambitieuse est impossible dans la zone euro ? Non. Mais elle est conditionnelle. Elle suppose soit un contexte exceptionnel, comme après la crise sanitaire, soit un rapport de force politique permettant de contourner ou de transformer les règles existantes.
Sans budget européen massif, sans coordination salariale, sans évolution du mandat de la BCE, la politique sociale reste fragile. Elle peut exister ponctuellement. Elle peine à s’inscrire dans la durée. Elle est tolérée tant qu’elle ne dérange pas l’architecture d’ensemble.
Ce que le tournant de 1983 continue de nous apprendre
En 1983, la gauche française a accepté un cadre monétaire incompatible avec ses objectifs, puis elle a ajusté ses objectifs à ce cadre. Le risque aujourd’hui est similaire. Accepter l’euro tel qu’il fonctionne, puis renoncer progressivement à ce qui le contredit, en expliquant qu’il n’y a pas d’alternative.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la politique sociale est un problème pour la monnaie. La vraie question est de savoir quelle monnaie et quelles règles nous acceptons pour quelle société.
L’euro n’a pas supprimé la contrainte qui pesait sur la politique sociale. Il l’a rendue moins visible, plus technique, plus durable. Tant que ce débat restera confiné aux cercles d’experts, il continuera de produire le même effet. Faire passer des choix politiques pour des nécessités économiques.
C’est précisément ce que le tournant de 1983 aurait dû nous apprendre à ne plus accepter.
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