Agriculture

Culture betterave
Agriculture Santé

Pesticides dans nos cultures : au Sénat, le retour en arrière organisé

Sous couvert de « simplification » agricole, une nouvelle offensive parlementaire tente de réintroduire des pesticides pourtant reconnus comme dangereux. Un choix politique assumé, au mépris de la santé publique, des paysans et du vivant.

Depuis plusieurs mois, le Sénat s’emploie à détricoter méthodiquement les rares protections environnementales encore en vigueur dans le monde agricole. À la manœuvre, le sénateur LR Laurent Duplomb, qui a fait de la « levée des contraintes » son cheval de bataille. Derrière cette formule, devenue un mantra politique, se cache une réalité beaucoup plus brutale avec l’allègement des règles sanitaires et environnementales au profit d’un modèle agricole toujours plus intensif.

Après un premier texte partiellement censuré par le Conseil constitutionnel à l’été 2025, notamment pour insuffisance d’encadrement, le sénateur est revenu à l’offensive le 2 février dernier. Sa nouvelle proposition de loi vise à autoriser, même temporairement, l’usage de deux pesticides aujourd’hui interdits en France : l’acétamipride et le flupyradiflurone, utilisés principalement sur les cultures de betteraves sucrières, de noisettes, de pommes et de cerises (1). Une initiative qui a immédiatement suscité une mobilisation nationale.

Newsletter LNP

Chaque samedi, rejoignez celles et ceux qui veulent réfléchir au-delà de l’actualité.

🎁 Cadeau : notre guide « Les 10 idées reçues qui nous empêchent de penser l’époque ».

Le 7 février, des dizaines de rassemblements ont eu lieu partout en France, de Brest à Lille et de Bordeaux à Lyon, à l’appel de plus de 80 organisations paysannes, écologistes et citoyennes réunies au sein du Collectif Nourrir. Le message était clair : refuser un nouveau recul environnemental qui ne répond ni aux urgences agricoles ni à l’intérêt général.

Une fausse réponse à une vraie crise agricole

Les promoteurs des lois Duplomb affirment agir pour « sauver » certaines filières en difficulté, en particulier celle de la betterave sucrière. Selon eux, sans pesticides de synthèse puissants, certaines cultures seraient condamnées. Cet argument, martelé depuis des années, repose pourtant sur une vision très partielle du problème.

La crise agricole que traverse la France n’est pas d’abord une crise de rendement, mais une crise du revenu, de l’endettement et du sens même du métier. Réintroduire des pesticides ne garantit ni un prix juste, ni une meilleure répartition de la valeur, ni une protection contre la volatilité des marchés mondiaux. En revanche, cela enferme encore davantage les agriculteurs dans une dépendance aux intrants chimiques et aux grandes firmes agro-industrielles.

La Confédération paysanne le souligne depuis longtemps, ces textes sont « mortifères pour les paysans » car ils ne traitent aucune des causes structurelles de la crise (2). Ils bénéficient avant tout à l’agro-industrie, en maintenant un modèle fondé sur l’agrandissement, la spécialisation et l’usage massif de produits phytosanitaires.

Des pesticides aux effets largement documentés

L’acétamipride appartient à la famille des néonicotinoïdes, insecticides systémiques connus pour leurs effets délétères sur les insectes pollinisateurs, en particulier les abeilles. Même lorsque leur toxicité aiguë est présentée comme « moindre » que celle d’autres molécules interdites, leur impact chronique sur la biodiversité, les sols et les chaînes alimentaires est désormais bien établi par la littérature scientifique (3).

Ces substances ne se contentent pas de cibler des ravageurs. Elles contaminent durablement les sols, les eaux, l’air et les organismes vivants. Elles affectent les insectes auxiliaires, les oiseaux, les micro-organismes des sols et, in fine, la santé humaine. Continuer à les utiliser revient à accepter un empoisonnement diffus, lent et généralisé, dont les coûts sont supportés par l’ensemble de la société.

Des alternatives crédibles existent déjà

Contrairement au discours dominant, il n’existe pas de fatalité chimique en agriculture. De nombreuses pratiques permettent de réduire drastiquement, voire d’éliminer, le recours aux pesticides de synthèse. L’agroécologie repose sur une approche systémique : diversification des cultures, rotations longues, maintien ou replantation de haies, bandes fleuries, prairies permanentes, développement du biocontrôle et sélection variétale adaptée aux territoires.

Ces solutions demandent du temps, de l’accompagnement et des politiques publiques cohérentes. Elles impliquent aussi de sortir d’une logique d’hyper-spécialisation qui rend les cultures vulnérables aux maladies et aux ravageurs. Là encore, la Confédération paysanne insiste sur la nécessité d’un soutien massif à la transition, exploitation par exploitation, plutôt que sur des dérogations temporaires qui deviennent permanentes.

Importer ce que l’on interdit chez soi, une incohérence totale

Le débat sur les pesticides ne peut être dissocié de celui du commerce international. Interdire certaines molécules en France tout en continuant à importer des produits agricoles traités avec ces mêmes substances est une aberration sanitaire, écologique et économique.

De nombreuses organisations défendent la mise en place de « mesures miroirs », qui imposeraient aux produits importés le respect des normes environnementales et sanitaires européennes. Ces dispositifs sont juridiquement possibles, comme l’ont montré plusieurs rapports et décisions récentes au niveau européen (4). Ils permettraient d’éviter une concurrence déloyale et de donner un signal clair en faveur d’une transition globale.

La Confédération paysanne réclame notamment des clauses de sauvegarde pour interdire l’importation de produits cultivés avec l’acétamipride, afin que les efforts demandés aux producteurs français ne soient pas annihilés par des importations à bas coût (5).

Une convergence politique encore trop marginalisée

Si le combat contre les pesticides dépasse largement les clivages partisans, certaines forces politiques portent néanmoins des propositions cohérentes en la matière. À gauche et chez les écologistes, des convergences existent autour d’une sortie programmée mais rapide des pesticides de synthèse, d’un soutien renforcé à l’agriculture paysanne et biologique et de la mise en œuvre de mesures miroirs sur les importations. Des propositions que l’on pouvait retrouver dans le programme de la Nupes (6). Elles sont d’ailleurs  toujours relayées par LFI, le PCF et les Écologistes.

Elles restent cependant marginalisées dans le débat institutionnel, dominé par la vision productiviste défendue par la FNSEA et reprise par le gouvernement. Une vision qui continue de considérer la nature comme une contrainte et non comme une condition de la production agricole elle-même.

Changer de cap, enfin

Ce qui se joue aujourd’hui au Sénat n’est pas un simple ajustement technique. C’est un choix de société. Continuer à repousser les limites environnementales pour maintenir un modèle agricole à bout de souffle ou engager une refonte profonde de notre manière de produire et de nous nourrir. Réintroduire des pesticides interdits, même « temporairement », revient à nier l’urgence écologique, sanitaire et sociale. À l’inverse, recentrer l’agriculture sur sa fonction première, nourrir les populations localement, protéger le vivant et garantir un revenu digne aux paysans, suppose d’en finir avec le dogme productiviste. Encore une fois, les solutions existent pour ceux qui acceptent de sortir du dogmatisme.

(Photos Wolfgang Weiser – CC)

Notes
1 – Le Monde avec AFP, le 7 février 2026, Contre les lois Duplomb visant à réintroduire des pesticides, des dizaines de rassemblements ont eu lieu partout en France.
 2 – AFP, repris par Terre-net, le 16 mai 2025, Pesticides : la Confédération paysanne contre des reculs « inacceptables ».
 3 – Vert.eco, le 20 janvier 2023, La justice européenne interdit les pesticides néonicotinoïdes pour de bon.
 4 – Institut Veblen, 29 juin 2023, Mesures miroirs : aligner les importations sur les normes européennes.
 5 – Basta!, le 11 septembre 2025, Empêcher l’importation d’aliments avec des pesticides interdits : la France peut le faire.
 6 – NUPES, Le programme agriculture et transition agroécologique.


Betterave sucrière : une dépendance aux pesticides fabriquée par le système

Culture betterave

La betterave sucrière est devenue l’argument numéro un des partisans de la réintroduction des néonicotinoïdes. Depuis plusieurs années, une partie des producteurs affirme qu’il serait désormais impossible de cultiver cette plante sans insecticides puissants, en particulier pour lutter contre la jaunisse virale transmise par les pucerons.

Ce constat repose sur une difficulté réelle, mais il masque une cause plus profonde. La betterave est aujourd’hui majoritairement produite en grandes monocultures, dans des bassins très concentrés, avec des rotations courtes. Cette organisation favorise mécaniquement la prolifération des ravageurs. L’INRAE (L’Institut national de la recherche agronomique) rappelle que la simplification des paysages agricoles accroît la pression parasitaire et affaiblit les mécanismes naturels de régulation. Les pesticides ne sont donc pas une fatalité technique, mais la béquille d’un système rendu fragile par sa propre intensification.

Des alternatives existent pourtant. Diversification des rotations, maintien de haies et de bandes fleuries, développement du biocontrôle et sélection de variétés plus tolérantes à la jaunisse permettent de réduire la dépendance aux insecticides (1). Ces solutions sont connues et testées, mais elles nécessitent du temps, de l’accompagnement public et une sécurité économique que la filière n’offre pas aujourd’hui.

C’est là que le discours du « pas d’autre solution » devient trompeur. Les betteraviers sont pris dans une logique contractuelle et industrielle qui privilégie les volumes et les rendements à court terme, sans garantir un revenu stable. Comme le souligne la Confédération paysanne, réintroduire des pesticides ne règle en rien la question centrale du revenu agricole et enferme les producteurs dans une dépendance accrue aux intrants.

Faire de la betterave une exception permanente permet surtout d’éviter un débat de fond sur la réorganisation de la filière. Or, plusieurs pays européens ont engagé des stratégies de réduction des pesticides sur cette culture sans revenir sur les interdictions, en misant sur la recherche et l’accompagnement (5). La betterave n’est pas condamnée sans pesticides (6). C’est le modèle productiviste qui la rend vulnérable.

Notes
1 – INRAE, Alternatives aux néonicotinoïdes en culture de betterave : les avancées de la recherche.
2 – Vert.eco, 29 octobre 2025, Betteraves, noisettes, cerises : ces filières privées de pesticides néonicotinoïdes sont «fragilisées», mais des alternatives existent.
3 – le Monde du 6 décembre 2025, Même sans acétamipride, le rendement des betteraves rebondit.

Notre site est accessible, sans abonnement, sans mur payant, sans publicité, parce que nous voulons que tous ceux qui le souhaitent puissent lire et partager nos articles.

Mais ce choix a une contrepartie : sans vos dons, déductibles des impôts, Le Nouveau Paradigme ne peut pas exister.

Nous dépendons donc exclusivement du soutien de nos lectrices et lecteurs.

Je fais un don pour LNP

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back To Top