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Quand le Salon de l’agriculture masque la faillite du modèle productiviste

Alors que s’ouvre demain le Salon de l’agriculture, LNP explore les pistes d’une véritable souveraineté alimentaire. Une enquête en plusieurs volets sur les mécanismes d’un système à bout de souffle. Et les solutions envisageables.

Chaque année, sous les verrières de la Porte de Versailles, le dogme de la « compétitivité » revient comme un refrain entêtant. On y célèbre une France championne des exportations, capable d’inonder les marchés mondiaux de céréales et de produits laitiers. Pourtant, ce géant est un colosse aux pieds d’argile. Pendant que nous exportons nos surplus, nous importons désormais entre 30 % et 50 % de nos fruits et légumes pour remplir nos propres rayons (1). Ce modèle, qui tourne le dos à nos territoires pour s’aligner sur les cours mondiaux, repose sur une armée de coûts cachés que la collectivité finit toujours par payer.

La réalité du terrain, loin des projecteurs, est brutale. Selon le dernier rapport de l’association Terre de Liens(2) publié il y a quelques jours, sept fermes sur dix en France sont désormais considérées comme intensives (3). Elles sont les rouages d’un système qui privilégie la quantité à la qualité, la monoculture à la diversité et l’intrant chimique au travail humain. Résultat : entre 1988 et 2020, 60 % de nos fermes ont purement et simplement disparu. Aujourd’hui, le rythme de disparition s’établit à 200 exploitations par semaine (4). Nous vidons nos campagnes de leurs paysans pour ne garder que des « agri-managers » gérant des surfaces toujours plus vastes, mais de moins en moins nourricières pour leurs voisins immédiats.

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Le gouffre financier des « externalités négatives »

Les consommateurs paient au centuple dans leurs impôts ce qu’ils croient économiser à la caisse du supermarché. Le système alimentaire actuel est une machine à fabriquer des « externalités négatives », c’est-à-dire des dommages réels dont le coût n’est jamais intégré au prix du produit. Des études de référence chiffrent à 19 milliards d’euros par an les dépenses engagées par la puissance publique pour réparer les dégâts causés par ce modèle sur la santé et l’environnement (5).

La part la plus importante revient à la santé publique : plus de 12 milliards d’euros sont nécessaires chaque année pour traiter les pathologies liées à une alimentation déséquilibrée et ultra-transformée. Mais ce chiffrage ne dit pas tout. Il faudrait y ajouter les effets directs et indirects des pesticides : résidus dans nos assiettes, exposition chronique des agriculteurs, multiplication des pathologies suspectées d’être liées aux perturbateurs endocriniens, sans oublier le coût vertigineux de la dépollution de l’eau. Dans de nombreux territoires, les nappes phréatiques sont contaminées pour des décennies, obligeant les collectivités à investir massivement dans des traitements toujours plus sophistiqués. À cela s’ajoute la destruction des écosystèmes, l’effondrement de la biodiversité et la disparition des pollinisateurs, autant de pertes dont le prix réel est presque impossible à estimer. En résumé, la collectivité subventionne d’un côté un modèle chimique destructeur et finance de l’autre la réparation de ses dégâts sanitaires et environnementaux.

Une perfusion publique en manque de boussole

Le paradoxe de cette faillite, tant morale qu’économique, est qu’elle est massivement financée par l’argent public. Près de 48,3 milliards d’euros de soutiens publics irriguent chaque année le secteur agricole et alimentaire français (6). Mais où va cet argent? L’analyse des flux financiers montre que près de 80 % de ces aides entretiennent des logiques de course aux volumes et de pression sur les prix bas. Au lieu d’aider les agriculteurs à sortir de la dépendance aux pesticides, on maintient un système sous perfusion qui favorise la concentration foncière. En bout de chaîne, l’agriculteur ne perçoit en moyenne que 7 euros sur 100 euros de dépenses alimentaires des ménages (7). Le reste est capté par les géants de la transformation et de la distribution. Il est urgent de réorienter cette manne pour passer d’une agriculture de production de masse à une agriculture de service public nourricier.

Notre prochain article de la série évoquera la réelle possibilité de voir une France sans pesticides en 2050 et la manière dont l’agroécologie peut nourrir durablement 530 millions d’Européens sans épuiser la terre.

(Photo du haut signée Jean Beaufort – CC)

Notes :
 
1 – Vie Publique, L’essentiel sur la souveraineté alimentaire.
 2 – Terre de Liens est un mouvement citoyen français qui achète des terres agricoles pour les soustraire à la spéculation foncière et faciliter l’installation de paysans, en particulier en agriculture biologique. Il s’appuie pour cela sur un réseau associatif, une société d’investissement solidaire et une fondation, afin de préserver le foncier agricole comme un bien commun et de le louer à long terme à des agriculteurs.
 3 – Terre de Liens, Produire plus, nourrir moins : comment l’agriculture industrielle vide les territoires.
 4 – Terre de Liens, Souveraineté alimentaire : un scandale made in France.
 5 – Réseau CIVAM / BASIC, L’injuste prix de notre alimentation et https://www.fao.org/newsroom/detail/hidden-costs-of-global-agrifood-systems-worth-at-least–10-trillion/fr
 6 – Alternatives Économiques, 7 octobre 2024 – Comment les finances publiques nourrissent un système alimentaire insoutenable.
 7 – Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires, Prix et coûts dans l’agroalimentaire.

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