Comment l’Europe a « vendu » la santé des bébés à la production chinoise
En laissant partir la production de nutriments vitaux pour les nourrissons vers l’Asie, les sociétés européennes et les gouvernements ont livré la santé de ses bébés aux lois du moins-disant industriel et social.
La crise des laits infantiles contaminés n’est pas une affaire de malchance ni un simple problème de laboratoire. C’est le produit chimiquement pur d’un choix politique et industriel fait depuis trente ans. Celui de considérer que même ce que mangent les nouveau-nés peut être organisé comme un flux mondial optimisé par le prix. Résultat, une toxine bactérienne détectée dans un ingrédient et toute la chaîne européenne vacille : rappels, angoisse parentale, enquêtes judiciaires et gestion de crise dans la précipitation (1)(2).
La France a beau avoir abaissé en urgence vendredi dernier le seuil de céréulide toléré dans les laits infantiles de 0,03 à 0,014 microgramme par kilo de masse corporelle, le message est limpide. Nous ne maîtrisons plus complètement ce qui se trouve dans les biberons des bébés. Et ce n’est pas une question de microbiologie mais de souveraineté industrielle.
La toxicité n’est pas qu’un accident, c’est un risque systémique
Le céréulide n’est pas une bactérie anodine. Cette toxine est produite par certaines souches de Bacillus cereus, extrêmement résistante à la chaleur, donc impossible à éliminer par une simple préparation domestique. Quand elle est présente, elle est là pour de bon (3). Qu’un tel contaminant puisse se retrouver dans des laits infantiles montre à quel point la chaîne de production est fragile.
Ce qui a déclenché la crise n’est pas le lait en poudre brut, mais bien un ingrédient ajouté. Une huile riche en acide arachidonique, ou ARA, un acide gras utilisé pour rapprocher les formules industrielles du lait maternel. Ce type de composant est aujourd’hui incontournable dans les laits infantiles dits « premium ». Et surtout, il est produit par fermentation industrielle par une poignée de grands fournisseurs mondiaux (1)(4), dont Cabio Biotech, une société basée à Wuhan, qui est actuellement au cœur de la polémique.
Quand plusieurs géants de l’agroalimentaire se fournissent aux mêmes sources pour un ingrédient critique, la moindre défaillance devient un problème mondial. Ce n’est pas de la malchance. C’est une architecture de dépendance.
L’Europe a inventé ces produits puis a délaissé leur fabrication
Il faut rappeler une chose que le débat public occulte soigneusement. Les acides gras ARA et DHA n’ont pas été « découverts » en Asie. Ces nutriments ont été développés et industrialisés dans la recherche occidentale, notamment par des sociétés comme Martek Biosciences Corporation, une entreprise américaine active dès les années 1980-90 dans la production de DHA et ARA destinés aux préparations pour nourrissons, avant son intégration au groupe européen DSM (5). Les procédés de fermentation, les souches microbiennes, les méthodes de purification sont en fait issus de décennies de recherche publique et privée.
L’Europe avait donc tous les outils pour construire une filière industrielle complète. Des laboratoires, des ingénieurs, des normes sanitaires, des industriels de la chimie fine et de la nutrition. Elle ne l’a pas fait, ou plus exactement, elle a cessé de le faire à grande échelle. Parce que produire ce type de molécule ici coûte plus cher que de l’acheter ailleurs. Parce que les investissements sont lourds. Parce que le rendement n’est pas immédiat.
On a alors laissé dans la dernière décennie la production partir vers l’Asie, et notamment vers la Chine, où des groupes ont investi massivement dans des capacités de fermentation géantes, capables de fournir le monde entier à bas coût (4). Ce n’est pas un complot. C’est un arbitrage économique dont nous payons aujourd’hui le prix stratégique. Car les choix passés pèsent sur les plans économique et sanitaire, mais aussi sur l’environnement avec cette fâcheuse habitude de faire venir des produits de l’autre bout du monde quand l’on pourrait les produire sur place.
Le problème n’est pas « la Chine », mais la concentration et la dépendance
Il faut être clair. Le problème n’est pas la Chine en tant que telle. Mais le fait que l’Europe a accepté de devenir dépendante de quelques acteurs géants situés hors de son espace réglementaire. Les normes sanitaires, les contrôles, la transparence, la traçabilité n’y sont pas nécessairement les mêmes. Surtout, même quand elles sont bonnes, elles ne compensent pas la perte de maîtrise.
Quand toute une industrie dépend d’un nombre très réduit de fournisseurs pour un ingrédient vital, la sécurité sanitaire devient systémique. Si l’un de ces fournisseurs est touché, par une contamination, une erreur de process ou un défaut de contrôle, ce sont des dizaines de marques et des millions de consommateurs qui sont exposés en même temps.
C’est exactement ce qui s’est produit. Des rappels dans plusieurs pays, des lots retirés en cascade, des parents qui ne savent plus quel lait donner à leur enfant et des autorités qui courent derrière une chaîne qu’elles ne contrôlent plus vraiment.
La santé des bébés livrée aux lois du moins-disant
Ce que cette affaire révèle est brutal. L’alimentation infantile a été traitée comme n’importe quel segment du marché mondial. On a optimisé les coûts, concentré la production, externalisé les risques. On a gagné quelques centimes par boîte. On a perdu la maîtrise d’un élément vital.
La souveraineté sanitaire n’est pas un slogan. C’est la capacité de décider où et comment sont produits les composants essentiels à la vie. En renonçant à produire elle-même des nutriments aussi stratégiques que l’ARA et le DHA, l’Europe a accepté que la santé de ses nourrissons dépende d’une chaîne industrielle mondialisée, concentrée et fragile.
Le lait contaminé n’est pas un accident. C’est le miroir de ce que donne le marché lorsqu’on le laisse organiser seul ce qui devrait relever de la sécurité collective.
(Photo DR – CC)
Notes
1 – Que Choisir, « Rappel de laits infantiles contaminés : les réponses à vos questions ».
2 – TF1 Info, « Laits infantiles contaminés : la France va imposer un seuil plus strict pour la toxine céréulide »
3 – Wikipédia, « Céréulide ».
4 – Le Parisien du 2 février, « On ne peut plus dépendre d’un seul pays » : pourquoi certains ingrédients du lait infantile viennent-ils de Chine ?
5 – Martek Biosciences Corporation, est une entreprise américaine pionnière dans la production de DHA et ARA pour lait infantile. Elle a ensuite été intégrée à DSM.
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