Comment l’Europe est devenue dépendante de la Chine pour ses médicaments
Délocalisations, perte de capacités industrielles, dépendance aux principes actifs : en privilégiant la logique des coûts, l’Europe a fragilisé sa souveraineté sanitaire. La montée en puissance de la Chine révèle aujourd’hui le prix de ces choix.
En moins de dix ans, la Chine a profondément transformé sa place dans l’industrie pharmaceutique mondiale. Longtemps cantonnée à la production de médicaments génériques et de principes actifs à bas coût, elle est désormais capable de développer des traitements innovants, y compris dans des domaines de pointe comme le cancer. Ce basculement marque un tournant stratégique majeur¹.
La progression est rapide et mesurable. La Chine concentre aujourd’hui une part comparable à celle des États-Unis dans la recherche clinique mondiale, en particulier en oncologie. Selon plusieurs analyses récentes, près de 40 % des essais cliniques dans ce domaine sont désormais menés en Chine, contre une part marginale au début des années 2010². Dans le même temps, le pays s’est imposé comme l’un des acteurs centraux de la production de principes actifs pharmaceutiques, ces composants indispensables sans lesquels aucun médicament ne peut être fabriqué³.
Une dépendance européenne déjà massive

Cette montée en puissance a une conséquence directe pour l’Europe. Une part croissante des médicaments consommés sur le continent est importée ou produite à partir de composants chinois. En Allemagne, plus de trois quarts des antibiotiques consommés proviennent déjà de Chine ou de principes actifs fabriqués sur son sol. Une dépendance désormais structurelle.
La France n’échappe pas à cette dynamique. Aujourd’hui, entre 60 et 80 % des principes actifs utilisés dans les médicaments consommés sur le territoire sont importés, principalement d’Asie. Même lorsque l’assemblage final a lieu en Europe, les maillons les plus stratégiques de la chaîne de production échappent largement au contrôle national.
Pas un problème de qualité, mais de souveraineté
Contrairement à certaines idées reçues, les médicaments produits en Chine ne sont pas de moindre qualité. Ils respectent les normes européennes et font l’objet de contrôles stricts. Leur succès repose sur leur efficacité et sur des coûts de production plus faibles, dans un contexte de pression budgétaire croissante sur les systèmes de santé.
Le problème est ailleurs. Il est stratégique. Cette dépendance rend les pays européens vulnérables aux ruptures d’approvisionnement. En cas de crise sanitaire, de tensions géopolitiques ou de décision de Pékin de privilégier son marché intérieur, l’accès aux médicaments essentiels pourrait être remis en cause. La pandémie de Covid-19 a déjà montré combien la dépendance à des chaînes de production mondialisées pouvait se traduire rapidement par des pénuries.
Le décrochage français
La France conserve des compétences reconnues en recherche pharmaceutique. Mais sa capacité industrielle s’est progressivement affaiblie. Dans les années 2000 et 2010, plusieurs fermetures de sites et des externalisations marquent cette désindustrialisation. Des groupes historiques comme Sanofi se développent à l’international, tout en réduisant certaines capacités industrielles en France. La balance commerciale du médicament, longtemps excédentaire, s’est dégradée.
Ce recul n’est pas neutre. Les délocalisations successives ont entraîné la perte de milliers d’emplois industriels dans la filière pharmaceutique. Elles ont aussi fragilisé l’écosystème de recherche, en distendant les liens entre laboratoires, production et innovation. À terme, c’est la capacité du pays à peser dans ses choix de santé publique qui s’en trouve limitée.
Une industrie stratégique abandonnée aux logiques de marché
Ce décrochage est le résultat de choix industriels anciens. Pendant des décennies, la production pharmaceutique a été organisée selon une logique de réduction des coûts, au détriment de la sécurité d’approvisionnement. La fabrication des principes actifs a été massivement délocalisée, considérée comme une activité secondaire.
Dans le même temps, la Chine a suivi une trajectoire inverse. Elle a investi massivement dans les biotechnologies, soutenu sa recherche par des financements publics et structuré une véritable stratégie industrielle de long terme. Résultat : plus d’un tiers des nouvelles molécules issues de la recherche pharmaceutique mondiale en 2024 proviennent désormais d’acteurs chinois⁴.
Reprendre le contrôle de la filière
Face à ce constat, la question d’une reprise de contrôle public de l’industrie pharmaceutique s’impose. Il ne s’agit pas de viser l’autosuffisance totale, mais de sécuriser la production des médicaments essentiels et de reconstruire des capacités nationales de fabrication et de recherche.
Relocaliser la production de principes actifs, investir dans la recherche publique, soutenir des sites industriels sous pilotage public ou partenarial permettrait de réduire la dépendance aux importations critiques. Ce choix offrirait également un levier puissant de création d’emplois qualifiés, dans un secteur à forte valeur ajoutée.
Un choix politique assumé
La montée en puissance de la Chine n’est ni un accident ni une menace en soi. Elle est le résultat d’une stratégie industrielle cohérente, fondée sur l’investissement public et la planification. Elle révèle, en creux, les limites des choix européens et français, largement abandonnés aux seules logiques de marché.
Pour la France, l’enjeu dépasse la question économique. Il touche à la souveraineté sanitaire, à l’emploi et à la capacité à affronter les crises futures. Reprendre la main sur l’industrie pharmaceutique, c’est faire le choix d’un investissement de long terme dans la santé publique et l’intérêt général, plutôt que de continuer à subir une dépendance devenue risquée.
Notes
¹« Le boom des médicaments chinois » Radio France / Franceinfo
²« La Chine, nouvel épicentre mondial des essais cliniques en oncologie » – Le Monde
³« Principes actifs : la dépendance européenne face à la Chine et à l’Inde » – La Lettre A
⁴ « Découverte pharmaceutique : la Chine dépasse les États-Unis » – Les Échos Études
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