La fabrique du pire tourne à plein
Si l’on cherchait un motif de consolation en refermant l’année écoulée, on aurait du mal à le trouver.
Non pas parce que 2025 aurait été la pire des années. Mais parce qu’elle ressemble de plus en plus à un sas. Une antichambre. Un temps de latence avant quelque chose de plus dur, de plus violent, de plus assumé.
Le pire, contrairement à ce que l’on aime se répéter pour tenir debout, n’est pas derrière nous. Il n’a même pas vraiment commencé. Il est devant. Et il se réveille.
L’année passée n’a pas marqué une rupture, mais une confirmation. Celle d’un monde qui se délite sans s’effondrer, d’un système qui continue de fonctionner tout en détruisant méthodiquement ce qui le rendait vivable. La solidarité recule sans provoquer d’émeute. La redistribution est vidée de son sens sans déclencher de scandale. Les services publics s’étiolent dans une forme d’indifférence résignée. Tout se fait à bas bruit, sous couvert de gestion, de rationalité, de modernisation.
Pendant ce temps, les richesses continuent de se concentrer à un rythme indécent. Les moyens de production, de diffusion, d’information et désormais de calcul se retrouvent entre toujours moins de mains. Ce ne sont plus seulement des entreprises qui grossissent, mais des empires qui structurent nos vies, orientent les politiques publiques, façonnent les imaginaires. Industrie, énergie, finance, médias, numérique, intelligence artificielle : la même logique d’accaparement est à l’œuvre partout. Avec elle, une dépossession démocratique presque totale.
L’écologie est devenue un décor. Une contrainte qu’on invoque dans les discours et qu’on sacrifie dès qu’elle menace un point de croissance ou un équilibre budgétaire. Les alertes scientifiques s’accumulent, les catastrophes se multiplient, mais les investissements reculent. On s’adapte à la catastrophe au lieu de la prévenir. On sécurise, on contrôle, on ferme. La crise écologique ne produit pas un changement de modèle : elle durcit le monde.
C’est dans ce contexte que la peste brune refait surface, non pas comme un accident, mais comme une conséquence logique. Elle ne surgit pas du néant. Elle prospère sur la fatigue sociale, sur la colère détournée, sur l’abandon organisé. Elle avance masquée, parfois policée, souvent banalisée. Surtout, elle bénéficie d’une indulgence coupable de la part de celles et ceux qui préfèrent l’autoritarisme à la remise en cause de leurs privilèges.
Trump n’est pas une anomalie. Il est un symptôme avancé. Ceux qui, ailleurs, reprennent ses méthodes, ses mots, ses obsessions, montrent à quel point le terrain est prêt. Quand la politique ne promet plus que la discipline et la peur, quand l’avenir est présenté comme une menace plutôt qu’un horizon, l’extrême droite n’a même plus besoin de convaincre. Elle s’impose comme une option parmi d’autres. Parfois comme la seule.
Nous aimerions nous tromper. Nous aimerions croire à un sursaut, à une bifurcation salvatrice, à un réveil collectif. L’histoire n’est jamais totalement écrite. Mais regarder le monde tel qu’il se construit aujourd’hui impose une forme de lucidité brutale : tout est en place pour que le pire advienne. Cette fois, il n’arrivera pas en hurlant. Il arrivera bien coiffé, bien présenté, légitimé par les urnes et applaudi par les marchés.
C’est précisément pour cela que Le Nouveau Paradigme continuera d’exister. Pour refuser l’anesthésie générale. Pour rappeler que ce qui vient n’est pas inévitable, mais le résultat de choix politiques très concrets. Pour documenter, relier, nommer. Et pour ne pas laisser le récit du monde à ceux qui ont intérêt à ce qu’il devienne invivable pour le plus grand nombre.
Le pire est devant nous. Mais tant qu’il reste des voix pour le dire, tout n’est pas encore perdu.
Notre site est accessible, sans abonnement, sans mur payant, sans publicité, parce que nous voulons que tous ceux qui le souhaitent puissent lire et partager nos articles.
Mais ce choix a une contrepartie : sans vos dons, déductibles des impôts,
Le Nouveau Paradigme ne peut pas exister.
Nous dépendons donc exclusivement du soutien de nos lectrices et lecteurs.
