Les scientifiques sont formels : on ne pourra sauver le vivant sans s’attaquer au capitalisme
Le colloque « One Health », qui a réuni cette semaine à Lyon certains des plus grands scientifiques de la planète, a posé un diagnostic sans appel : la santé globale est désormais incompatible avec les logiques de rentabilité. Ce consensus prône la fin du laisser-faire.
Le document est tombé comme une pierre dans la mare des certitudes productivistes. Six cents experts internationaux, des mois de travail sous l’égide du ministère de l’Enseignement supérieur et des grands organismes mondiaux, et une synthèse qui, sous ses airs de protocole technique, ressemble à un réquisitoire. Le concept de « One Health » (Une seule santé) n’est plus une intuition de chercheur, c’est une nécessité biologique : nous ne sauverons pas les humains si nous continuons de saccager les sols, d’épuiser les animaux et de saturer l’eau de chimie. C’est ce qui ressort des conclusions du colloque qui s’est tenu à Lyon les 6 et 7 avril.
La lecture des recommandations met en lumière une contradiction brutale. Ce que les scientifiques décrivent comme les remèdes indispensables à notre survie, la prévention primaire, la régulation drastique et la protection des biens communs, entre en collision frontale avec les piliers du modèle économique dominant.
Illusion du traitement par silos
Le rapport commence par briser une illusion : celle d’une médecine qui pourrait soigner les hommes sans regarder l’état du monde. La santé humaine est le produit fini d’une chaîne complexe. Si les microbiomes, ces écosystèmes microscopiques de bactéries et de champignons essentiels à la vie des sols et des organismes, s’effondrent sous les pesticides, si l’élevage industriel devient un incubateur à pathogènes, si les polluants plastiques s’accumulent dans nos tissus, aucune politique de soin ne pourra compenser les dégâts.
Le principe de One Health oblige à sortir des « silos ». On ne peut plus confier l’agriculture au marché, la chimie à l’industrie et la santé à l’État comme s’il s’agissait de compartiments étanches. Le rapport appelle à une gouvernance intégrée, capable de stopper les menaces à la source. Mais agir à la source, c’est précisément ce que le modèle néolibéral refuse. Car la source du problème, c’est la rentabilité de systèmes qui externalisent leurs coûts sanitaires pour maximiser leurs gains immédiats.
L’industrie chimique au pied du mur
Sur le front de la pollution, le texte ne se contente pas de demander des nettoyages de surface. Il introduit le principe du « Sûr dès la conception ». Pour l’industrie chimique et plastique, c’est un changement de paradigme total. Il ne s’agit plus de gérer les déchets après coup, mais d’interdire la mise sur le marché de toute substance dont l’innocuité n’est pas prouvée sur l’ensemble du cycle de vie.
En prônant un « espace commun mondial de données » sur la composition des produits, les experts s’attaquent au secret industriel, ce verrou qui permet aujourd’hui de diffuser des milliers de molécules sans contrôle indépendant. Exiger la transparence totale sur les formulations et les mélanges, c’est affirmer que le droit à la santé des écosystèmes prime sur le secret des affaires. C’est un coup d’arrêt à la stratégie du « doute fabriqué », cette technique de lobbying consistant à financer des contre-études pour masquer les risques sanitaires et retarder les régulations, qui a permis au plastique et aux pesticides de saturer la biosphère.
Le sol : bien commun ou support de profit ?
L’urgence de transformer nos systèmes alimentaires déplace désormais le débat sur le terrain de la santé des sols. Le rapport appelle à la création d’un « Observatoire mondial des microbiomes ». Derrière ce terme technique se cache une réalité politique : le sol n’est plus considéré comme un simple support inerte pour intrants chimiques, mais comme un organisme vivant dont dépend la survie de l’humanité.
En défendant l’agroécologie, les recommandations tournent le dos à l’agriculture « extractiviste », ce modèle qui traite la terre comme une mine dont on tire un maximum de profit jusqu’à l’épuisement des ressources. À l’inverse, les experts proposent de rémunérer les « services écosystémiques », c’est-à-dire de payer les agriculteurs pour leur rôle de gardiens de la nature grâce au stockage du carbone dans les sols, à la filtration de l’eau ou à la préservation des insectes pollinisateurs.
Cette vision impose une rupture majeure. Elle s’attaque directement au modèle des multinationales de l’agro-fourniture, ces géants industriels, comme Bayer-Monsanto ou Syngenta, qui tirent leur fortune de la dépendance des agriculteurs. En vendant des « packs » indissociables comprenant des semences standardisées, des engrais de synthèse et des pesticides, ces firmes ont bâti un monopole sur le vivant. Prôner la diversité biologique et l’autonomie des fermes, c’est briser ce contrat forcé qui a conduit à l’appauvrissement génétique de notre nourriture et à la destruction des cycles naturels.
La prévention, ennemie du marché
Le cœur du rapport porte sur la prévention primaire. Ce concept désigne l’ensemble des actions destinées à agir en amont pour empêcher l’apparition d’un risque ou d’une maladie. Contrairement à la médecine curative qui traite les symptômes, la prévention primaire s’attaque directement aux racines du problème comme la qualité de l’air, la salubrité de l’eau ou la richesse des sols.
Scientifiquement, cette approche est imparable. Économiquement, c’est un séisme. Le capitalisme contemporain est une machine de réaction. Il traite les symptômes, il crée des marchés pour les réparations, il finance l’innovation curative. La prévention primaire, elle, est invisible. Elle ne produit pas de croissance mesurable au PIB ; elle évite simplement le désastre.
L’exemple de la résistance aux antimicrobiens (RAM) cité par les experts est flagrant. Le rapport propose de considérer les antibiotiques comme des « biens publics mondiaux ».Il suggère de dissocier la rémunération de l’industrie des volumes de vente. C’est une rupture conceptuelle majeure : admettre qu’un produit vital ne doit plus obéir à la loi de l’offre et de la demande. Si l’on cesse de vouloir vendre toujours plus d’antimicrobiens pour préserver leur efficacité, on sort de facto du dogme commercial.
Le politique face au mur
Le texte reste prudent dans sa conclusion institutionnelle. Il parle encore de « financements innovants » et de « partenariats public-privé », tentant de concilier l’urgence vitale et le maintien des cadres financiers. Pourtant, les suites prévues pour ces recommandations ne sont plus théoriques. Elles doivent désormais nourrir les négociations du futur Traité international sur les pandémies à l’OMS, ainsi que la révision des normes européennes sur l’agriculture et la chimie.
C’est là que réside la tension ultime. Peut-on réellement confier la gestion de notre survie à des mécanismes de marché qui ont tout intérêt à maintenir le statu quo ? Le bras de fer a déjà commencé entre les experts de la Quadripartite (OMS, OMSA, FAO, PNUE), qui poussent pour des indicateurs de santé contraignants, et les lobbys industriels, qui s’activent pour édulcorer ces futures réglementations mondiales.
One Health n’est pas un simple outil de gestion des risques. C’est une boussole qui indique que le chemin de la santé passe par une reprise en main politique de l’économie. Si la santé des humains, des animaux et des plantes est « indivisible », alors elle doit devenir la norme suprême, celle à laquelle tous les autres impératifs, y compris celui du profit, doivent être subordonnés.
Ce rapport nous dit que nous n’avons plus le luxe de choisir entre l’économie et la vie. Parce qu’une économie qui détruit la vie finit par se détruire elle-même. La question n’est plus de savoir si One Health est compatible avec le capitalisme, mais combien de temps nous allons encore prétendre que c’est le cas.
Note :
1 – Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, One Health One Science – Synthèse des recommandations issues du colloque scientifique du 6 avril 2026.
Le discours politique : l’art de soigner les symptômes pour ignorer les causes
Les prises de parole politiques entourant le sommet One Health frappent par leur homogénéité. De l’Élysée aux instances onusiennes, le lexique est immuable et s’articule autour de l’interdépendance et du rôle central de la science. Emmanuel Macron, à l’instar des autres dirigeants présents, a concentré ses annonces sur des leviers purement techniques comme le partage de données, la coordination entre États et les programmes de recherche. Ce cadrage permet de réduire les crises sanitaires mondiales à de simples défis de gestion et d’efficacité collective.
Un décalage flagrant subsiste pourtant. Le discours officiel évacue systématiquement les mécanismes économiques qui alimentent le désastre, notamment l’intensification agricole dictée par les marchés, la pression constante sur les écosystèmes, la diffusion massive de substances chimiques au nom de la compétitivité et l’organisation de chaînes de production mondialisées. Là où les rapports scientifiques appellent à des transformations structurelles, les responsables politiques répondent par une mise à jour logicielle des instruments de pilotage. En évitant soigneusement de toucher au moteur du capitalisme extractif, le politique choisit de traiter les conséquences sans jamais interroger les causes.
Principe d’innovation contre principe de précaution : le coup de force de la FNSEA

Pendant que les experts du colloque international One Health plaident pour une protection absolue des biens communs, le monde agricole productiviste tente une manœuvre inverse. Lors du 80e congrès de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA), qui s’est tenu à Caen du 31 mars au 2 avril 2026, son président Arnaud Rousseau a appelé à une « impérieuse réforme constitutionnelle ». L’objectif est de remplacer le principe de précaution par un inédit « principe d’innovation ». Cette proposition vise directement la Charte de l’environnement de 2005 qui impose la prudence face aux risques de dommages graves et irréversibles.
Cette offensive s’incarne de manière très concrète dans la proposition de loi dite « Duplomb 2 ». Ce texte vise à réautoriser l’acétamipride et le flupyradifurone, deux pesticides interdits en France depuis 2018. Malgré un avis sévère du Conseil d’État rendu le 26 mars 2026 pointant des lacunes de données sur la santé humaine et des risques de rémanence environnementale, les partisans du texte s’obstinent. Le flupyradifurone est notamment surveillé pour sa dégradation en composés chimiques de la famille desPFAS, ces polluants éternels qui saturent désormais la biosphère.
Le « principe d’innovation » n’est pourtant qu’une vieille recette de lobbying. Inventé dans les années 1990 par des think tanks financés par les industries du tabac et de la chimie, il vise à neutraliser les régulations sanitaires au nom de la compétitivité marchande. En opposant le « progrès » à la sécurité biologique, les promoteurs de cette réforme illustrent parfaitement la déconnexion dénoncée par le rapport One Health. Pour la FNSEA et ses soutiens politiques, la santé globale reste une variable d’ajustement comptable plutôt qu’une condition de survie.
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