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Inégalités : la France mauvais élève de l’Europe ?

Au vu des dernières statistiques, le pays glisse vers davantage d’inégalités, révélant les limites d’un système redistributif pourtant longtemps cité en exemple.

Infog inégalités France/Europe

La France, longtemps présentée comme un rempart contre les inégalités, est-elle en train de décrocher ? Les dernières données d’Eurostat (1), l’office statistique de l’Union européenne, qui viennent d’être analysées par Fipeco , site de référence de tendance libérale sur les finances publiques (2), montrent une évolution préoccupante. En 2024, les inégalités de revenus augmentent, à rebours de la tendance européenne. Un signal faible ? Ou le symptôme d’un modèle qui s’essouffle ?

Le chiffre pourrait passer inaperçu. Le coefficient de Gini, qui mesure le niveau d’inégalités de revenus (0 correspondant à une égalité parfaite, 100 à une inégalité totale), atteint 30,0 en France en 2024, contre 29,4 en moyenne dans l’Union européenne. Un écart minime, presque anodin. Mais derrière cette décimale se cache une rupture. Car jusqu’ici, la France faisait mieux que la moyenne européenne. Elle bascule désormais du mauvais côté.

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Plus frappant encore, la dynamique est inversée. Là où les inégalités reculent légèrement dans l’Union, elles progressent en France. Une divergence qui interroge, d’autant qu’elle ne s’explique pas, selon Fipeco, par une explosion des écarts de revenus avant redistribution.

Un modèle redistributif qui protège… mais moins qu’avant

La France reste fidèle à sa tradition : celle d’un État redistributeur puissant. Avant impôts et prestations sociales, les inégalités y sont plus fortes que dans la plupart des pays européens, avec un coefficient de Gini d’environ 37,0 en 2024, contre 34,3 en moyenne dans l’Union européenne. Mais une fois les mécanismes de redistribution passés, elles sont en partie corrigées.

En partie seulement. Car en 2024, quelque chose s’enraye. La redistribution fonctionne toujours, mais moins efficacement. Selon l’analyse, la hausse des inégalités ne vient pas des revenus primaires, mais d’un affaiblissement du système redistributif lui-même. Une évolution qui pourrait être liée à un impôt sur le revenu moins dynamique, notamment pour les plus aisés. Autrement dit, ce ne sont pas les écarts qui se creusent à la base, c’est le correctif qui perd en puissance.

Les angles morts des statistiques

Le coefficient de Gini a cependant ses limites. Il résume les inégalités en un chiffre, mais ne dit rien de leurs extrêmes. D’un côté, la pauvreté progresse. En 2024, elle touche 15,9 % de la population en France, en hausse. De l’autre, la concentration des richesses reste élevée : le 1 % le plus riche capte environ 12 % du revenu national. Deux réalités que le Gini ne capture qu’imparfaitement.

Et surtout, comme le souligne le rapport de Fipeco, ces indicateurs oublient une partie essentielle du modèle français : les services publics. Éducation, santé, aides locales… autant de mécanismes redistributifs invisibles dans les statistiques classiques. Lorsqu’on les intègre, les écarts de niveau de vie se réduisent drastiquement.

Le rapport entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres passe ainsi de 11,7 avant redistribution à 2,5 une fois l’ensemble des politiques publiques pris en compte. Un rappel utile, là encore documenté par Fipeco : la redistribution ne passe pas seulement par les chèques, mais aussi par les biens communs.

Mais ce que ce rapport ne mesure pas, et ne documente pas, c’est l’affaiblissement concret et ressenti des services publics sur le terrain. Fermetures de guichets, recul des services de proximité, désertification médicale, tensions dans l’école ou l’hôpital sont autant d’évolutions qui réduisent l’accès réel aux droits dans de nombreux territoires. Autrement dit, même si la redistribution « théorique » reste forte, sa traduction concrète s’érode. Et cela ne peut qu’amplifier, à terme, les inégalités.

Une fracture silencieuse

Au final, la France n’est pas devenue le pays le plus inégalitaire. Elle reste, comparée aux États-Unis ou au Royaume-Uni, relativement protectrice. Mais le mouvement est là. Plus d’inégalités qu’hier. Plus que la moyenne européenne. Et une redistribution qui compense moins.

Faut-il y voir un simple ajustement statistique ? Ou le signe d’un basculement plus profond ? À l’heure où les discours politiques invoquent tour à tour la rigueur budgétaire et la justice sociale, la question mérite d’être posée autrement : que reste-t-il d’un modèle qui corrige encore les inégalités, mais de moins en moins ? Et jusqu’à quand tiendra-t-il ?

Notes
(1) Eurostat est l’office statistique de l’Union européenne. Il produit et harmonise les données économiques et sociales des États membres afin de permettre des comparaisons fiables entre pays.
(2) Ancien haut fonctionnaire et ancien magistrat de la Cour des comptes, François Écalle a fondé Fipeco en 2016 pour proposer des analyses pédagogiques des finances publiques. Le site est devenu une référence dans le débat budgétaire français, souvent perçu comme neutre et technique. Cette neutralité s’inscrit toutefois dans une culture administrative et comptable marquée, proche des cadres d’analyse dominants des institutions économiques et de certains think tanks comme l’Institut Montaigne. Lire Fipeco est indispensable, mais suppose aussi de comprendre le cadre intellectuel dans lequel ses analyses sont produites.

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