Racisme : pour les jeunes, la perte de chance est bien systémique
De l’école au premier emploi, un rapport de la Défenseure des droits révèle comment des mécanismes apparemment neutres ferment, étape après étape, les portes de l’avenir à une partie de la jeunesse.
Ils envoient dix, vingt, parfois cinquante candidatures pour un stage. Les réponses tombent au compte-gouttes. Dans le même cours, un camarade décroche un entretien en quelques jours. Même formation, mêmes résultats. Seuls diffèrent le prénom, l’adresse, parfois la couleur de peau.
Dans son rapport « Jeunesses et discriminations fondées sur l’origine : répondre à l’impératif d’égalité », publié ce jeudi 26 février, la Défenseure des droits (1), Claire Hédon, décrit cette réalité avec précision. Les discriminations liées à l’origine, écrit-elle, « touchent massivement les jeunes, entravant leurs droits les plus fondamentaux et leurs perspectives d’avenir » (1). Le propos n’est pas militant. Il est étayé par des données, des auditions, des saisines et des témoignages. Ce que montre ce travail, c’est moins une succession d’incidents isolés qu’un enchaînement de mécanismes.
Le rapport insiste sur un point essentiel : la discrimination ne se limite pas à l’insulte ou au refus frontal. Elle peut résulter d’une pratique « neutre en apparence » qui entraîne un désavantage particulier pour certains groupes. Tri des CV, orientation scolaire, affectation territoriale, sélection à l’entrée d’une formation : lorsque les refus s’accumulent statistiquement sur les mêmes profils, le problème n’est plus anecdotique. Il devient structurel.
À l’école : des ambitions refroidies
L’institution scolaire se pense universaliste, mais le rapport évoque un « déni persistant » face aux discriminations qu’elle peut produire. 7,2 % des lycéens déclarent avoir été « moins bien traités » en raison de leur origine ou de leur couleur de peau. Ce pourcentage ne capture qu’une partie des situations, celles que les élèves identifient comme telles.
Les exemples sont parlants. Une jeune femme rapporte qu’une professeure leur a lancé, à son amie et à elle : « Ne poursuivez pas en filière générale, vous êtes étrangères et vous n’y arriverez jamais. » Ce type de remarque n’est pas une maladresse. Elle borne l’horizon. Les décisions d’orientation constituent un autre moment clé : proposer systématiquement une voie professionnelle à un élève qui vise le général, disqualifier ses choix au motif implicite qu’« il n’a pas le profil », produit des effets durables. À cela s’ajoute la ségrégation territoriale. Des établissements concentrent les élèves des mêmes quartiers, des mêmes milieux, avec les mêmes effets sur les trajectoires.
Le stage : première confrontation au mur invisible
Pour beaucoup, la recherche de stage est la première expérience tangible de discrimination. En 3e déjà, certains envoient des dizaines de demandes sans réponse. Plus tard, en BTS ou en bac professionnel, l’enjeu devient décisif : sans stage validé, pas de diplôme. Et pourtant : lorsqu’un étudiant change l’orthographe de son prénom et obtient soudain davantage de réponses, la question ne relève plus de la subjectivité. Elle renvoie à un biais.
Parce qu’un étudiant qui ne valide pas son stage redouble. S’il ne trouve toujours pas d’entreprise, il abandonne. Il entre alors sur le marché du travail sans diplôme, avec des emplois plus précaires, des salaires plus faibles, des carrières fragmentées. La « perte de chance » est mesurable : retard d’insertion, revenus plus modestes sur toute la carrière, moindre accès au crédit et au logement.
À force de refus, certains jeunes finissent par intérioriser l’idée qu’ils ne sont pas légitimes, avec le coût psychologique et civique que cela induit. Le rapport alerte d’ailleurs sur l’érosion du « sentiment d’appartenance » et de la « confiance dans les institutions ».
Les jeunes déclarent davantage de discriminations que le reste de la population, mais saisissent peu les voies de recours. Méconnaissance des dispositifs, crainte de représailles, fatigue administrative, sentiment que « cela ne servira à rien » : ce décalage entre l’expérience vécue et l’action juridique alimente la défiance.
Un gâchis économique
On réduit souvent la discrimination à une question morale. Elle est aussi froidement budgétaire. Chaque abandon de BTS faute de stage, chaque redoublement imposé, chaque insertion professionnelle retardée représente un manque à gagner. Pour l’individu d’abord, mais aussi sur le plan collectif. Un jeune qui décroche sans diplôme coûte davantage en prestations sociales et contribue moins en cotisations et en impôts. À l’échelle d’une génération, l’addition devient lourde. Retards d’emploi stable, sous-qualification, déclassement : autant de pertes de productivité et de recettes fiscales.
Le rapport ne chiffre pas ce coût global mais il en dessine les mécanismes. Lorsque les discriminations à l’embauche sont « massives et stables dans le temps », lorsqu’elles entravent « durablement et concrètement les parcours », ce sont des années de formation partiellement inutilisées, des compétences sous-employées, un capital humain dévalorisé.
La France investit des milliards dans l’éducation, l’apprentissage, les dispositifs d’insertion. Si, au moment décisif du stage ou du premier contrat, une partie de cette jeunesse est filtrée sur des critères illégitimes, l’investissement public est amputé de son rendement. Ce gaspillage ne concerne pas une minorité marginale. « Un quart des jeunes immigrés, descendants d’immigrés ou nés en outre-mer » déclare avoir subi une discrimination liée à l’origine ou à la couleur de peau au cours des cinq dernières années. Ce chiffre, rapporté à l’ensemble de la cohorte, représente des centaines de milliers de trajectoires affectées.
Alors qu’il est souvent question de compétitivité, d’innovation, de pénurie de main-d’œuvre qualifiée, comment prétendre y répondre en laissant une partie des talents à la porte ?
Des leviers structurels
Le rapport avance des pistes précises. D’abord, objectiver : enrichir les enquêtes de climat scolaire, systématiser les opérations de testing dans l’accès aux stages et à l’emploi, publier des données transparentes. Ensuite, former : sensibiliser enseignants, recruteurs et responsables RH aux biais implicites, non pour désigner des coupables mais pour modifier des pratiques. Puis responsabiliser les organisations : plans de lutte contre les discriminations, procédures claires, référents identifiés. Les centres de formation doivent notamment s’impliquer davantage dans les recherches de stage. Enfin, articuler une politique publique coordonnée, avec des moyens dédiés et une évaluation régulière des résultats.
La République aime se définir comme méritocratique. Encore faut-il que le mérite puisse s’exprimer à armes égales. Fermer les yeux sur ces pertes de chance, c’est accepter un affaiblissement à la fois humain, économique et démocratique.
Notes :
1 – Le Défenseur des droits est une autorité indépendante qui aide gratuitement les personnes dont les droits ne sont pas respectés et veille au respect des libertés et à la lutte contre les discriminations en France. La titulaire actuelle est Claire Hédon, Défenseure des droits depuis le 22 juillet 2020. Elle est nommée par le président de la République, par décret en Conseil des ministres, pour un mandat unique de six ans après avis des commissions des lois de l’Assemblée nationale et du Sénat.
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