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Venezuela : quand Washington piétine le droit international et réveille les fantômes du passé

De l’arrestation d’un chef d’État à la loi du plus fort, l’offensive américaine contre Caracas pose une question simple et vertigineuse : qui décide désormais du droit et de la guerre ?

L’enlèvement, en plein cœur de Caracas, de Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores, puis leur incarcération à New York à l’issue d’une opération militaire américaine menée sans mandat international, marque une rupture grave. Non seulement parce qu’elle viole frontalement les principes les plus élémentaires du droit international, mais aussi parce qu’elle consacre un basculement assumé vers un monde où la force prime ouvertement sur le droit.

Qu’on apprécie ou non la politique de Nicolás Maduro n’est pas la question. Le droit international n’a jamais été conçu pour trier les dirigeants fréquentables et ceux qui ne le seraient pas. Il repose sur des règles précisément établies pour empêcher qu’un État décide seul de renverser, capturer ou neutraliser un dirigeant étranger dès lors qu’il le juge indésirable.

Le droit international est clair : l’attaque est illégale

La Charte des Nations unies interdit explicitement le recours à la force contre un autre État, sauf dans deux cas strictement encadrés : la légitime défense face à une attaque armée avérée (1) ou une autorisation expresse du Conseil de sécurité(2). Rien de tel ici. Le Venezuela n’a attaqué ni les États-Unis ni leurs alliés. Aucune résolution onusienne n’a autorisé cette opération. Aucun consensus international ne l’a validée.

Arrêter un chef d’État en exercice sur le territoire de son propre pays constitue, en outre, une violation caractérisée de la souveraineté nationale et de l’indépendance politique d’un État, principe fondamental du droit international coutumier confirmé par la Cour internationale de Justice (3). Comme l’a rappelé Justin Vaïsse, historien et directeur général du Forum de Paris sur la paix, sur France Inter : « On ne peut pas se permettre d’aller capturer le président d’un pays voisin. Sinon le monde devient anarchique, un monde de sphères d’influence. C’est exactement ce à quoi Trump nous prépare. »

Le prétexte du « narco-État », une vieille mécanique impériale

Pour justifier l’opération, l’administration de Donald Trump invoque une rhétorique bien connue : le Venezuela serait un « narco-État », son président un criminel qu’il faudrait neutraliser. Cette stratégie de disqualification morale est un classique de l’histoire américaine.

En 1973, le président chilien Salvador Allende était renversé avec l’appui actif de Washington sous couvert de lutte contre le communisme et de défense de la démocratie. Les archives déclassifiées ont depuis démontré le caractère mensonger de ces justifications. Le résultat fut une dictature sanglante, des milliers de morts et de disparus, et un traumatisme durable. Les prétextes changent ; la logique demeure.

Cette mécanique rappelle aussi un précédent récent. Lorsque Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine, le Kremlin a invoqué la « dénazification » du pouvoir ukrainien pour tenter de légitimer une agression illégale. À l’époque, l’Occident dénonçait une manipulation idéologique. Aujourd’hui, Washington applique une logique comparable, mais cette fois sans même chercher à se couvrir d’un vernis juridique.

Doctrine Monroe : une vision du monde d’un autre siècle

« En termes de politique étrangère des États-Unis, la doctrine Monroe est appliquée » : la formule de Donald Trump, prononcée en conférence de presse quelques heures après la capture de Maduro samedi, est loin d’être anodine.

Proclamée en 1823, la doctrine Monroe affirme que l’ensemble du continent américain constitue une zone d’influence exclusive des États-Unis, dans laquelle aucune puissance extérieure ne doit intervenir. À l’origine pensée contre les empires européens, elle est rapidement devenue un instrument de domination régionale, servant à justifier coups d’État, interventions militaires et mises sous tutelle politique en Amérique latine.

La revendiquer en 2026, c’est acter un retour à une logique de sphères d’influence, incompatible avec l’ordre international né après 1945. Trump l’assume pleinement. « Nous allons diriger le pays », a-t-il déclaré à propos du Venezuela, précisant qu’il ne laisserait personne « qui ne pense pas comme nous » gouverner. Avant d’évoquer « le pétrole qu’on nous a volé ».

Ressources, pétrole, Groenland : la cohérence trumpienne

Ces propos éclairent la cohérence de la politique étrangère trumpienne. Comme l’a expliqué Justin Vaïsse sur France Inter, l’objectif dépasse le seul Venezuela : « Il s’agit de faire reculer l’influence chinoise, russe, iranienne et même nord-coréenne dans l’hémisphère occidental. »

Le Venezuela concentre tous ces enjeux, avec en plus ses immenses réserves pétrolières. « On a le premier producteur de pétrole au monde, les États-Unis, qui cherchent à faire main basse sur les premières réserves de pétrole au monde », souligne l’historien.

Cette logique s’étend bien au-delà de l’Amérique latine. Les sorties répétées de Trump et de son entourage sur le Groenland, territoire stratégique pour ses ressources minières et énergétiques, relèvent de la même vision prédatrice : territoires, ressources et routes stratégiques doivent revenir aux États-Unis, par le rapport de force s’il le faut. En regardant plus loin, on se dit que l’Iran et son immense réserve de pétrole, la troisième au monde, ont du soucis à se faire. L’excuse de la défense d’Israël est déjà toute trouvée.

Aux États-Unis : ivresse impériale et chute des garde-fous

L’opération a aussi révélé un affaissement spectaculaire des contre-pouvoirs américains. Le Congrès, pourtant seul habilité à autoriser un engagement militaire, n’a été ni consulté ni informé en amont (4). Donald Trump l’a justifié avec un mépris glaçant : « Le Congrès a tendance à faire fuiter les choses. »

Les critiques sont venues principalement de l’opposition démocrate. Chuck Schumer, chef de la majorité démocrate au Sénat, a écrit : « Soyons clairs : Nicolas Maduro est un dictateur illégitime. Mais lancer une opération militaire sans l’autorisation du Congrès et sans plan pour la suite est imprudent. » Kamala Harris, ancienne vice-présidente et candidate démocrate, a rappelé : « Nous avons déjà vu ce scénario. Des guerres pour le changement de régime ou pour le pétrole se transforment en chaos et les familles américaines en paient le prix. »

Mais ces critiques restent prudentes, tardives, presque tétanisées. À l’inverse, dans le camp trumpiste, l’euphorie impériale est assumée. Lindsey Graham, sénateur républicain, a menacé ouvertement Cuba, appelant ses dirigeants à « partir bientôt ». Des figures de la galaxie MAGA saluent la renaissance de la doctrine Monroe et appellent à « pousser l’avantage » américain dans les Caraïbes et ailleurs.

Ce contraste illustre une réalité inquiétante : aux États-Unis, les garde-fous institutionnels et politiques censés encadrer l’usage de la force semblent céder les uns après les autres.

Macron, Trinquand et la banalisation de l’illégalité

En Europe, la réaction française a accentué ce malaise. « Le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s’en réjouir », a déclaré Emmanuel Macron. « En confisquant le pouvoir et en piétinant les libertés fondamentales, Nicolás Maduro a porté une atteinte grave à la dignité de son propre peuple. »

En reprenant, tout honte bue, la narration américaine sans jamais rappeler l’illégalité de l’opération, le président français rompt avec une tradition diplomatique fondée sur la primauté du droit international, indépendamment de la nature des régimes.

La dérive est encore plus nette lorsqu’elle est théorisée. Sur France Info, le général Dominique Trinquand, ancien conseiller du candidat Macron et ancien chef de mission français auprès de l’ONU et de l’OTAN, a estimé que l’action américaine, bien que violant le droit international, pouvait se comprendre face à un « dictateur illégitime ». Une phrase lourde de conséquences : elle revient à dire que le droit devient optionnel lorsque le résultat politique paraît souhaitable.

Un précédent mondial : qui arrêtera Trump demain ?

La question devient alors centrale. Si les États-Unis peuvent capturer un chef d’État au nom de leur appréciation morale et de leurs intérêts stratégiques, qu’est-ce qui empêchera demain Donald Trump d’agir de la même manière contre n’importe quel dirigeant qui le dérange ?

Qu’est-ce qui empêcherait, par exemple, une pression militaire ou une opération « ciblée » contre un gouvernement européen jugé trop hostile aux intérêts américains ? Qu’est-ce qui empêcherait la Chine d’invoquer ce précédent pour attaquer Taïwan au nom de sa souveraineté historique ? En légitimant la loi du plus fort, l’Occident fragilise l’ensemble de l’ordre international qu’il prétend défendre.

Comme l’a averti Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, l’opération américaine constitue un « dangereux précédent ». Et pourtant, fait frappant, l’ONU est à peine citée par de nombreux responsables politiques occidentaux, comme si l’institution n’existait plus, comme si le cadre multilatéral avait déjà été enterré.

Le droit international n’a jamais été parfait. Il est souvent bafoué. Mais il reste la seule digue face à l’arbitraire et à la guerre permanente. Lorsqu’il cède, l’histoire montre une constante implacable : ce sont toujours les peuples, et jamais les puissants, qui en paient le prix.

(Photo d’origine Daniel Torok – CC)

Notes
Charte des Nations unies – article 2 §4.
Charte des Nations unies – article 51.
Cour internationale de Justice, Nicaragua c. États-Unis (1986).
War Powers Resolution (1973).

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