Ces vitrines brisées qui éclipsent les fissures de la société
Les violences du 17 octobre ont relégué au second plan une mobilisation massive contre les inégalités et la dégradation des services publics. Une aubaine pour les défenseurs du système économique actuel, qui peuvent parler de sécurité plutôt que de répartition des richesses.
Des vitrines fracassées, des voitures incendiées, des commerces pillés. Voilà ce qui restera du 17 octobre. Des images spectaculaires, diffusées en boucle, commentées jusqu’à l’indigestion. Des violences condamnables, évidemment, mais qui présentent un avantage politique considérable : elles permettent de ne plus parler du reste.
Car ce samedi, entre 550 000 et 800 000 personnes ont manifesté contre la vie chère, les inégalités et la dégradation des services publics (1). Des centaines de milliers de citoyens pacifiques dont les revendications ont été englouties sous les images des affrontements. Quelle aubaine pour les défenseurs du système ! Plus besoin de débattre des salaires, de la pauvreté ou des choix budgétaires. Il suffit de parler d’ordre, de sécurité, de casseurs. Les vitrines brisées occupent les écrans. Les vies fracassées peuvent attendre.
Une société à laquelle on vole son avenir
La France n’a jamais produit autant de richesses, des milliers de milliards chaque année. Pourtant, en 2024, 9,8 millions de personnes, soit 15,4 % de la population, vivaient sous le seuil de pauvreté (2). Près d’un habitant sur six ! Dans l’une des premières puissances économiques mondiales, comment l’accepter ? Comment ne pas mettre en cause un système qui génère autant de richesses sans parvenir à garantir à tous des conditions de vie dignes ?
La colère dépasse largement les plus pauvres. Les classes moyennes aussi voient leurs perspectives se dégrader. Le logement absorbe une part considérable des revenus, les dépenses contraintes s’accumulent, l’épargne devient plus difficile. Des ménages qui pensaient pouvoir améliorer leur situation découvrent qu’ils doivent désormais se battre pour simplement maintenir leur niveau de vie. Et, plus inquiétant encore, beaucoup craignent que leurs enfants vivent moins bien qu’eux. Ce sentiment de déclassement, cette peur de perdre ce que l’on a parfois mis toute une vie à construire nourrissent une colère qui ne se limite plus aux catégories les plus précaires.
Voilà le résultat d’une société où les inégalités se transmettent, où travailler ne garantit plus toujours de vivre dignement. Une société qui fait miroiter une hypothétique ascension sociale tout en fermant progressivement toutes les voies qui permettraient d’y parvenir.
Les jeunes mobilisés depuis septembre dénoncent les enseignants absents, les établissements dégradés et les difficultés d’accès aux études supérieures. Selon les travaux cités par l’économiste Thomas Piketty, les dépenses publiques d’enseignement supérieur par étudiant, si l’on prend en compte l’inflation, auraient reculé d’environ 20 % depuis 2017 (3). On leur répète que l’école est leur avenir, mais on refuse de lui donner les moyens de tenir cette promesse.
Alors, forcément, plus personne n’y croit. Selon le CEVIPOF (le Centre de recherches politiques de Sciences Po), seuls 22 % des Français font confiance à la politique, alors que 82 % restent attachés à la démocratie (4). Ils ne rejettent donc pas nécessairement la démocratie. Ils ne croient plus leurs dirigeants capables de changer leur existence. Comment leur donner tort lorsqu’ils voient se succéder les gouvernements, les promesses et les plans d’économies tandis que leurs difficultés persistent ?
Et puis il y a l’écologie. Cette autre catastrophe, chaque jour plus considérable, qui se déroule sous nos yeux. Le climat se dérègle, la biodiversité s’effondre, les ressources s’épuisent. Les jeunes savent qu’ils devront payer le prix de décennies d’inaction. Le scandale dépasse largement l’insuffisance des politiques environnementales. Ceux qui gouvernent continuent de défendre un modèle économique fondé sur l’accumulation, la surexploitation des ressources et la recherche permanente du profit. Un système dont les conséquences écologiques sont désormais impossibles à ignorer, mais dont les fondements restent largement protégés. On exige des sacrifices au nom de la dette financière tout en léguant aux générations futures une facture écologique gigantesque. On leur demande de croire en l’avenir tout en préservant ce qui le compromet. Pour s’étonner ensuite que la colère éclate.
Quand la colère n’a plus de mots
Il faut distinguer les centaines de milliers de manifestants pacifiques des auteurs de violences. Et parmi ces derniers, les militants radicaux qui prônent la « nécessaire confrontation révolutionnaire », ceux qui semblent ne plus rien avoir à perdre et les pilleurs opportunistes. Leurs motivations ne sont pas identiques.
Ces magasins dévalisés racontent aussi quelque chose de notre société. Nous avons construit un monde qui associe le bonheur à la possession, transforme la consommation en signe de réussite et la richesse en preuve de mérite. Tout le monde est invité à cette fête, mais tous n’ont pas les moyens d’y participer. Alors, lorsque certains jeunes fracassent les vitrines de ces temples de l’abondance, on peut se demander si, pour quelques-uns, ce n’est pas la seule manière de toucher enfin du doigt ce qu’on leur apprend depuis toujours à désirer.
L’ironie est sinistre. Elle n’excuse évidemment ni les vols ni les violences. Car derrière ces vitrines fracassées, il y a aussi des commerçants, des artisans, des salariés qui travaillent dur pour vivre, parfois simplement pour survivre. Ces magasins sont leurs outils de travail, leurs moyens de subsistance. Ceux qui les détruisent frappent bien souvent des gens confrontés aux mêmes difficultés qu’eux. Voilà toute l’absurdité de cette violence : dans une société minée par les inégalités, ceux qui en souffrent finissent parfois par s’en prendre à d’autres qui en sont tout autant victimes.
Mais il serait tout aussi irresponsable de condamner sans chercher à comprendre. Une société qui fabrique du désespoir, qui entretient les frustrations et qui ferme les perspectives ne devrait pas feindre la surprise lorsque certains finissent par exploser.
Les pompiers pyromanes
Face à cette crise, la seule réponse d’Emmanuel Macron est le rétablissement de l’ordre. Certes, il faut protéger les habitants et les commerces. Mais les forces de l’ordre ne peuvent ni augmenter les salaires, ni recruter des enseignants, ni redonner confiance. Et encore faudrait-il que le maintien de l’ordre ne contribue pas lui-même au désordre. À Paris, l’accès à la place de la République a été bloqué alors que les cortèges officiels étaient partis. Des manifestants empêchés de rejoindre le rassemblement se sont dispersés dans les rues voisines, multipliant les tensions (5). Comment ne pas comprendre la frustration supplémentaire provoquée par ces décisions ? Empêcher des citoyens de manifester pacifiquement n’est certainement pas la meilleure manière d’apaiser une situation explosive.
Mais il y a pire : ceux dont on se demande s’ils ne rêvent pas d’une confrontation géante. Nicolas Daragon, maire LR de Valence et vice-président de l’Association des maires de France, relayait ce lundi matin l’appel de son président, David Lisnard, à des rassemblements devant les mairies. Sur Franceinfo, il affirmait sans sourciller : « Il y a une très grande majorité silencieuse qui n’accepte plus d’aller travailler le matin pour rembourser les dégâts. »
Mais jusqu’où ira-t-on dans cette entreprise de division ? Les manifestants pacifiques ne travaillent-ils pas ? Ne paient-ils pas leurs impôts ? Ne subissent-ils pas, eux aussi, les conséquences des destructions ? Faudrait-il désormais choisir son camp entre les Français qui travaillent et ceux qui protestent ? Ce discours est très dangereux. Il oppose artificiellement des citoyens qui partagent souvent les mêmes difficultés et transforme une colère sociale en affrontement entre populations. Dans une société rongée par les inégalités et l’individualisme, voilà une manière irresponsable de souffler sur les braises.
Pendant ce temps, le bouc émissaire idéal est tout trouvé : La France insoumise. À droite comme à l’extrême droite, les accusations se multiplient. Marion Maréchal, avec sa finesse légendaire, demande même l’interdiction du parti de Jean-Luc Mélenchon. Il est vrai qu’une telle décision réglerait probablement tous les problèmes qui ont poussé les manifestants dans la rue. Il est tellement plus simple de désigner un responsable que de s’interroger sur ses propres choix.
Car il est toujours instructif d’aller voir ce qu’ont voté nos « représentants » du centre, de droite et d’extrême droite lorsqu’il s’agissait d’augmenter le SMIC, de renforcer les services publics ou de mieux répartir les richesses. On exige des comptes pour les vitrines brisées. Mais qui en demande pour les vies fracassées ?
Le piège politique
Et pendant que l’on désigne des coupables, le budget 2027 se prépare. Le gouvernement invoque la dette et la nécessité de maîtriser les dépenses. Mais les écoles, les hôpitaux, les logements accessibles ou les transports publics ne sont pas seulement des charges. Ce sont des investissements. Tout comme la transformation écologique, dont le report risque de coûter bien davantage.
La question n’est pas seulement de savoir combien la France dépense, mais pour qui, pour quoi et avec quelles recettes. Depuis des décennies, les politiques de compétitivité, les allègements fiscaux et les restrictions budgétaires ont été présentés comme les conditions de la prospérité. Il serait temps d’en dresser le bilan sincère, notamment sur la répartition des richesses et l’état des services publics. Un vœu pieux à n’en pas douter.
Reste le plus tragique. Une colère née des inégalités pourrait finir par renforcer ceux qui font de l’ordre leur principale promesse. Les violences effraient légitimement. Comment ne pas comprendre l’inquiétude des commerçants, des habitants dont les rues ont été saccagées, des familles qui redoutent de nouveaux affrontements ? Mais cette peur peut aussi devenir le moteur d’une réponse politique qui ne traite aucune des causes profondes de la crise.
L’extrême droite peut mettre en avant ses propositions sécuritaires et identitaires. Or, ajouter aux inégalités sociales des distinctions de droits fondées sur la nationalité ne résoudrait ni la pauvreté, ni les difficultés de logement, ni la dégradation des services publics. Ce serait ajouter de nouvelles divisions à une société qui en compte déjà beaucoup trop.
Voilà le paradoxe. Des centaines de milliers de personnes manifestent pour défendre des conditions de vie plus dignes, des services publics et davantage de justice sociale. Des revendications qui concernent aussi ceux qui ne manifestent pas, y compris ceux que les violences ont profondément effrayés. Mais les affrontements risquent de transformer cette aspiration collective en peur de l’autre.
Depuis des décennies, le débat public oppose les salariés aux chômeurs, les fonctionnaires aux travailleurs du privé, les jeunes aux retraités, les Français aux étrangers. Chacun est invité à chercher chez son voisin la cause de difficultés qui trouvent aussi leurs racines dans les choix économiques et politiques. Nous avons remplacé la solidarité par la compétition. Pour nous rendre compte qu’une société de concurrents ne peut tout simplement pas faire société.
On peut remplacer les vitrines. On peut réparer les commerces. On peut même multiplier les forces de l’ordre et imposer je ne sais quel état d’urgence, comme le réclame Bruno Retailleau, qui semble bien décidé à doubler Marine Le Pen sur sa droite. Mais aucune de ces mesures ne réparera, à elle seule, les vies abîmées, la confiance détruite et l’avenir compromis. Tant que ces questions resteront sans réponse, les fissures de la société s’amplifieront, jusqu’à devenir des fractures ouvertes.
(Photo Noémie Gadrat – CC)
Sources
1 – Reuters, 17 octobre 2026, « Mass protests in France spiral into worst riots in years ».
2 – Insee, 9 juillet 2026, « Niveau de vie et pauvreté en 2024 ».
3 – Thomas Piketty, Le Monde, 17 octobre 2026, « Des centaines de milliers de jeunes travaillent dur pour obtenir leur bac, mais rien n’est prévu pour les accueillir dans le supérieur ».
4 – CEVIPOF, Sciences Po, 9 février 2026, « Baromètre de la confiance politique 2026 ».
5 – Le Monde, 18 octobre 2026, « Lors des manifestations du 17 octobre, les forces de l’ordre dépassées par une mobilisation imprévisible ».
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