Le monde à l’envers
Quelqu’un est mort. Tabassé.
Et cela devrait suffire à faire taire tout le reste.
Il est insoutenable qu’un homme, quel qu’il soit, puisse être frappé à mort pour des raisons politiques. Point. Aucune idéologie ne mérite qu’on tue pour elle. Aucune cause ne justifie que l’on passe à tabac un être humain.
Mais à peine le drame de Lyon connu, la machine s’est emballée. Pas la machine judiciaire. Pas la machine du deuil. La machine politique.
Une campagne abjecte. Oui, abjecte. Comme un Premier ministre qui utilise ce mot en pointant du doigt LFI et hurle au scandale pour mieux participer à la curée. Depuis des jours, les mêmes éditorialistes, les mêmes politiques, les mêmes figures de plateaux transforment un fait tragique en instrument de guerre idéologique.
Et voici Jordan Bardella distribuant des leçons de morale sur le débat républicain. Lui. Son parti. Son univers politique. Celui qui traîne depuis des décennies une galaxie de skinheads, de groupuscules identitaires, de nostalgiques du crâne rasé et du salut romain. Certes, la dédiabolisation a fait le ménage en vitrine. Face caméra, on a rangé les rangers au placard et troqué les bombers pour des costumes bien coupés. Mais l’histoire, elle, ne se nettoie pas au Kärcher communicationnel.
Bardella parle désormais de « cordon sanitaire » contre LFI. Le monde à l’envers.
Le parti héritier du Front national réclame l’isolement républicain d’un mouvement de gauche. Pas d’extrême-gauche, juste réellement à gauche.
Et personne pour y voir une aberration.
Même François Hollande s’y met, en actant l’impossibilité de s’allier désormais aux Insoumis, en utilisant surtout des termes qui font écho à ceux de l’extrême droite. Lui dont l’inaction face à l’explosion des inégalités a nourri la défiance, la colère et la radicalisation qu’il prétend aujourd’hui déplorer. Le monde à l’envers, encore.
Soyons clairs. Les antifas ne doivent pas tomber dans les excès de ceux qu’ils combattent. La violence politique est une impasse. Elle discrédite les causes les plus justes. Elle offre des munitions à ceux qui rêvent d’ordre autoritaire.
Mais ce que nous voyons se jouer dépasse le simple commentaire d’actualité. C’est une formidable opération de victimisation. Macronistes, droite classique, extrême droite : tout ce petit monde s’engouffre dans la brèche pour diaboliser LFI. Pour la présenter comme une menace existentielle. Pourquoi pas, demain, pour tenter de l’interdire ? Après tout, quand on répète assez longtemps qu’un adversaire est dangereux, l’idée de le neutraliser finit par sembler raisonnable.
La France Insoumise n’est pas exempte de responsabilités. À force de petites phrases mal calibrées, détournées ou mal comprises, à force de coups d’éclat et de stratégies de confrontation permanente, le mouvement s’est laissé enfermer dans le rôle du coupable idéal. Depuis des années, il court les plateaux pour se justifier.
Temps de parole limité. Procès d’intention en boucle. Tribunal médiatique permanent. Face à des médias aux mains de puissances financières, parfois proches de l’extrême droite, tout est biaisé. LFI veut jouer, regarder ses adversaires dans les yeux, mais les dés sont pipés.
« Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas », lançait Jean-Luc Mélenchon en 2010 lorsqu’il était à la tête du Parti de Gauche. Il avait raison d’être en colère. Les inégalités explosaient. Elles explosent toujours. Mais la donne a changé. Le Front national a su rassembler. Le RN a été dédiabolisé par ceux-là mêmes qui prétendaient le combattre, qu’ils viennent du gaullisme ou du libéralisme économique. Il fallait un nouveau diable.
La France Insoumise, malgré elle, a offert une tête. La sienne.
Dans la société actuelle, mieux vaut dire des horreurs xénophobes d’un ton feutré que hurler des vérités sur les inégalités. Le premier est jugé « responsable ». Le second « dangereux ».
Voilà le monde à l’envers.
Mais que chacun se souvienne d’une chose : les hurlements de l’extrême droite, une fois au pouvoir, ne sont plus seulement des éléments de langage. Et leurs échos résonnent longtemps dans l’histoire.
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