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Illustration octobre rose
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Santé : la prévention sous tutelle politique ?

Le ministère de la Santé a décidé de gérer le contenu des messages sanitaires à l’intention du grand public. Une reprise en main qui inquiète la communauté scientifique.

« Trop souvent, la tentation est grande de casser le thermomètre lorsque les données dérangent. » La formule, utilisée par 350 professionnels de santé dans une tribune publiée dans Le Monde (1), n’est pas une exagération rhétorique. Elle dit une inquiétude précise : lorsque la production des données reste scientifique mais que leur mise en récit devient plus directement politique, la confiance peut vaciller.

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Le gouvernement a annoncé un « recentrage stratégique » de l’agence Santé publique France, jusqu’ici en charge de la prévention. L’expertise scientifique resterait en son sein, mais les grandes actions nationales seraient progressivement pilotées par le ministère de la Santé.Jusqu’à présent, Santé publique France réunissait l’analyse des données et la conception des messages publics. Les équipes qui mesurent l’évolution du tabagisme, de l’obésité ou des maladies infectieuses participaient aussi à la stratégie de prévention. Le diagnostic et la parole sanitaire formaient un même ensemble qui a donné naissance à « Octobre Rose », au « Mois sans tabac », ou encore à « Manger Bouger ». 

Avec la réforme, cette articulation devient plus directement politique. Les signataires de la tribune ne contestent pas le rôle du pouvoir exécutif. Décider relève du politique. Mais ils rappellent qu’en matière de prévention, la crédibilité n’est pas un supplément d’âme : c’est une condition d’efficacité. La confiance est la matière première de toute politique de santé. Sans elle, les recommandations deviennent des injonctions, et la prévention perd sa force. Si les messages apparaissent comme dépendants du calendrier politique, des arbitrages budgétaires ou des priorités du moment, l’adhésion peut s’éroder. Ce risque n’a rien d’abstrait.

La leçon de la pandémie

La France l’a déjà éprouvé. Pendant la pandémie de Covid-19, la frontière entre expertise scientifique et décision politique s’est parfois brouillée. Les connaissances évoluaient, c’est le propre de la science, mais leur traduction publique a souvent été prise dans des arbitrages économiques, sociaux et politiques. Aux yeux d’une partie de la population, la parole scientifique est devenue suspecte, perçue comme changeante ou instrumentalisée. Le débat sur les masques, les confinements, le passe sanitaire ou la vaccination a laissé une trace durable : celle d’une confiance entamée.

Lorsque la confiance se fissure, les effets sont visibles. Moindre adhésion vaccinale. Recul de la participation aux dépistages. Montée des contre-discours sur les réseaux sociaux. La prévention cesse d’être un bien commun pour devenir un champ de confrontation.

Quand l’idéologie prend le pas sur la prévention

L’exemple américain pousse cette logique à l’extrême. Depuis le début du second mandat de Donald Trump, les États-Unis ont engagé un repli sanitaire assumé sous l’impulsion d’un secrétaire d’État à la santé, Robert Kennedy, ouvertement antivax. En tout juste un an, la nouvelle administration a acté une réduction des financements internationaux, la suspension de coopérations scientifique et des coupes dans des programmes de lutte contre le VIH ou la tuberculose. La vaccination est redevenue un sujet politique. Résultat : résurgences de la rougeole, fragilisation de la surveillance épidémiologique, inquiétude d’une partie de la communauté scientifique. Lorsque l’idéologie s’invite dans la prévention, les conséquences se mesurent rapidement en termes sanitaires.

Le débat ne porte donc pas seulement sur l’organisation d’une agence. Il concerne la manière dont une démocratie protège l’indépendance perçue de sa parole scientifique. Depuis 2017, la maîtrise de la parole publique constitue un axe central du macronisme. La communication est souvent pensée comme un levier stratégique du pouvoir. Transposée au champ sanitaire, cette logique peut brouiller la frontière entre expertise scientifique et narration gouvernementale, et entrer en tension avec l’exigence de neutralité scientifique.

Une question démocratique majeure

Les enjeux sont massifs. Chaque année, environ 433 000 nouveaux cas de cancer sont diagnostiqués en France et près de 157 000 personnes en meurent. 40 % d’entre eux seraient liés à des facteurs de risque modifiables. Le tabac cause environ 75 000 décès annuels. Pourtant, la prévention ne représente qu’environ 2 à 3 % des dépenses de santé.

Dans un pays confronté au vieillissement de sa population et à la progression des maladies chroniques, la prévention n’est pas un outil de communication. C’est un pilier de la soutenabilité du système de santé (lire ci-dessous).

Et elle se construit sur une séparation claire des rôles : la science établit les faits, le politique assume les choix. Si cette frontière devient illisible, la défiance s’installe. En matière de santé publique, le prix de la défiance ne se paie pas en points de popularité, mais en vies humaines.

(Photo JPM Partner)

Notes
1 – Le Monde« 350 professionnels de santé dénoncent un quasi-démantèlement de Santé publique France », tribune publiée le 15 février 2026.
 


Ce que la prévention change concrètement

🔹 Mois sans tabac : des arrêts mesurables
 
Depuis son lancement en 2016 par Santé publique France, plus de 2,35 millions de fumeurs se sont inscrits à l’opération.
 La première édition aurait généré environ 380 000 tentatives d’arrêt supplémentaires attribuables à la campagne.
 Environ 5 % des inscrits étaient toujours abstinents à 6 mois, un taux significatif à l’échelle d’une population entière.

🔹 1,6 million de fumeurs quotidiens en moins (2016–2019)
 
Entre 2016 et 2019, la part des fumeurs quotidiens est passée d’environ 29,4 % à 24 % chez les 18-75 ans.
 Cela représente près de 1,6 million de fumeurs quotidiens en moins en trois ans.
 La hausse des prix du paquet, le paquet neutre, le remboursement des substituts nicotiniques et les campagnes répétées comme le Mois sans tabac ont contribué à cette dynamique.

🔹 Mars Bleu et Octobre Rose : dépister pour sauver des vies
 
Les campagnes nationales de dépistage du cancer colorectal (Mars Bleu) et du cancer du sein (Octobre Rose) permettent d’augmenter la participation aux programmes organisés.
 Or chaque hausse de quelques points du dépistage se traduit, à long terme, par une baisse mesurable de la mortalité.

🔹 Vaccination HPV : prévenir les cancers avant qu’ils n’apparaissent
 
Les campagnes de vaccination contre les papillomavirus (HPV), renforcées ces dernières années et élargies aux garçons, visent à prévenir les cancers du col de l’utérus et certains cancers ORL.
 L’augmentation progressive de la couverture vaccinale réduit significativement ces risques à long terme.

🔹 Un levier encore marginal dans les dépenses de santé
 
La prévention représente environ 2 à 3 % des dépenses de santé en France.
 Pourtant, le tabac est responsable d’environ 75 000 décès par an et d’un coût social estimé à près de 150 milliards d’euros annuels.

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