Climat : ce que les pétroliers savaient déjà il y a cinquante ans
Dès les années 1970, des compagnies pétrolières connaissaient le risque climatique lié aux énergies fossiles. Exxon est même allé jusqu’à produire des projections remarquablement proches du réchauffement observé depuis. L’histoire qui suit n’est pourtant pas celle d’un secret jalousement gardé, mais celle d’un danger connu dont la reconnaissance menaçait progressivement un modèle économique.
En 1971, le premier choc pétrolier est encore loin et ne fera trembler le monde que deux ans plus tard. Quant au changement climatique, il est presque absent du débat public. Pourtant, dans le numéro 47 de Total Informations, revue du groupe pétrolier français, le géographe François Durand-Dastès consacre un article à la pollution atmosphérique et au climat. Il y décrit l’augmentation de la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, notamment sous l’effet de la combustion du charbon et du pétrole, et explique qu’elle pourrait provoquer une hausse de la température moyenne de la planète. Il envisage même la fonte d’une partie des glaces polaires et une élévation du niveau des mers (1).
Ce document a notamment été remis en lumière par les chercheurs Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet et Benjamin Franta dans une étude publiée en 2021 par la revue scientifique Global Environmental Change. À partir d’archives et d’entretiens, ils ont reconstitué cinquante ans de relations entre Total, Elf et la question climatique. Leur travail montre que l’industrie pétrolière française a été confrontée très tôt à la possibilité que l’utilisation massive des combustibles fossiles modifie le climat.
Il faut toutefois éviter un premier raccourci : en 1971, Total ne détient pas un secret scientifique que le reste du monde ignorerait. L’effet du CO₂ sur le climat est étudié depuis longtemps et les connaissances progressent dans les milieux scientifiques. TotalEnergies insiste aujourd’hui sur ce point : selon le groupe, l’article publié à l’époque reprenait des connaissances déjà disponibles publiquement et ne démontre donc pas que l’entreprise aurait dissimulé une information dont elle aurait eu l’exclusivité (2). Cette précision ne rend pas pour autant le document anecdotique. Elle déplace plutôt la question : puisque le risque était suffisamment sérieux pour être présenté dans une publication de Total dès 1971, qu’en ont fait les compagnies pétrolières ?
Exxon fait ses propres calculs
Aux États-Unis, Exxon va beaucoup plus loin que la simple prise de connaissance de travaux extérieurs. En juillet 1977, James Black, conseiller scientifique de l’entreprise, présente aux dirigeants d’Exxon l’état des connaissances sur le CO₂. Il les avertit que l’humanité influence le climat principalement par les émissions de dioxyde de carbone provenant de la combustion des énergies fossiles. L’entreprise engage ensuite ses propres recherches sur le sujet (3).
À la fin des années 1970, Exxon lance notamment un programme destiné à mieux comprendre les échanges de CO₂ entre l’atmosphère et les océans. Le pétrolier Esso Atlantic est équipé d’instruments permettant d’effectuer des mesures au cours de ses traversées. Des scientifiques de l’entreprise travaillent également sur la modélisation climatique et collaborent avec des chercheurs universitaires et des institutions publiques.Exxon ne cherche donc plus seulement à savoir si le changement climatique constitue une hypothèse crédible : elle tente d’en mesurer elle-même l’ampleur (3).
Plus de quarante ans après, il est possible de confronter ces travaux à ce qui s’est réellement produit. En 2023, Geoffrey Supran, Stefan Rahmstorf et Naomi Oreskes ont analysé les projections de réchauffement produites ou rapportées par les scientifiques d’Exxon et ExxonMobil entre 1977 et 2003. Leur étude, publiée dans Science, conclut que, selon la métrique statistique utilisée, entre 63 % et 83 % des projections étaient cohérentes avec l’évolution des températures effectivement observée par la suite. Elles anticipaient en moyenne un réchauffement d’environ 0,20 °C par décennie et leur précision était comparable à celle des modèles universitaires et gouvernementaux contemporains (4).
L’entreprise disposait donc, dès la fin des années 1970 et le début des années 1980, de connaissances particulièrement solides sur le phénomène. Ses scientifiques avaient également conclu que le réchauffement provoqué par l’activité humaine deviendrait détectable. Par ailleurs, ils avaient écarté l’idée, alors encore discutée, d’un refroidissement global durable.
Quand la science devient une menace économique
Pendant les années 1980, le changement climatique sort progressivement des laboratoires. En 1988, le climatologue de la NASA James Hansen déclare devant le Sénat américain que le réchauffement provoqué par l’effet de serre est désormais détectable. La même année est créé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC. En 1992, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques est adoptée lors du sommet de Rio. La question n’est désormais plus seulement scientifique : elle devient politique.
Pour les producteurs d’énergies fossiles, cette évolution change profondément la nature du problème. Si les gouvernements reconnaissent que la combustion du pétrole, du gaz et du charbon dérègle dangereusement le climat, ils peuvent être conduits à en limiter l’utilisation. Les travaux historiques consacrés à l’industrie pétrolière montrent que c’est précisément à cette période que la communication de plusieurs de ses acteurs évolue.
Concernant Total et Elf, Bonneuil, Choquet et Franta estiment que les deux groupes ont acquis au cours des années 1980 une connaissance de plus en plus précise du changement climatique. À partir de la fin de cette décennie, ils participent, notamment au sein de l’organisation internationale de l’industrie pétrolière IPIECA, à des discussions et des prises de position insistant sur les incertitudes de la science climatique, mais aussi sur le coût potentiel des politiques de réduction des émissions. Les auteurs considèrent qu’une phase de mise en doute de l’urgence climatique s’installe alors avant que Total ne reconnaisse publiquement, à la fin des années 1990, les conclusions essentielles de la science climatique.
Cette stratégie ne nécessite pas de démontrer que le réchauffement n’existe pas. Mettre l’accent sur les marges d’incertitude peut suffire à défendre l’idée qu’une réglementation contraignante serait prématurée. C’est cette différence entre le doute scientifique normal, indispensable à la recherche, et son utilisation dans le débat politique qui devient centrale dans l’histoire des décennies suivantes.
Une connaissance interne, un autre discours public
Le décalage entre connaissances scientifiques et communication publique a été particulièrement étudié chez ExxonMobil. En 2017, Geoffrey Supran et Naomi Oreskes ont analysé 187 documents produits entre 1977 et 2014, comprenant des publications scientifiques, des documents internes et des communications destinées au grand public. Selon leur étude, plus les documents étaient destinés à une large audience, plus ils exprimaient de doute sur le changement climatique. Les publications scientifiques et les documents internes reconnaissaient beaucoup plus largement son origine humaine que les « advertorials », des publicités présentées sous la forme d’articles qu’ExxonMobil faisait notamment paraître dans le New York Times (5).

ExxonMobil conteste fortement cette interprétation. Le groupe accuse les chercheurs d’avoir sélectionné et analysé les documents de manière biaisée et affirme que ses déclarations publiques ont été cohérentes avec l’état de ses connaissances scientifiques. Il rappelle également que ses chercheurs ont publié leurs travaux dans des revues accessibles à la communauté scientifique et collaboré avec des institutions publiques (6). La réalité des recherches climatiques menées par Exxon n’est donc pas en cause ; c’est la manière dont l’entreprise a ensuite présenté les certitudes et les incertitudes de cette science au public qui demeure au cœur de la controverse.
Un document datant de 1998 montre toutefois que l’entretien du doute pouvait constituer un objectif explicite pour certains représentants de l’industrie fossile. Un plan de communication élaboré par une équipe comprenant notamment des représentants de l’American Petroleum Institute et d’Exxon prévoyait des actions en direction des journalistes, des responsables politiques, des enseignants et du public. L’un des critères de réussite énoncés était que les citoyens ordinaires comprennent les « incertitudes » de la science climatique et que la reconnaissance de ces incertitudes devienne partie intégrante de la « sagesse conventionnelle » (7). Ce document intervient alors que les scientifiques d’Exxon travaillent sur le réchauffement depuis près de vingt ans.
Ce que cinquante ans d’archives ont changé
Les documents disponibles interdisent finalement deux récits trop simples. Le premier serait celui d’entreprises pétrolières qui auraient secrètement découvert le changement climatique avant tous les scientifiques : l’effet de serre et le rôle potentiel des combustibles fossiles faisaient déjà l’objet de travaux publics. Mais le récit inverse, celui d’une industrie découvrant progressivement le problème en même temps que le reste de la société, ne résiste pas davantage aux archives.
Dès 1971, Total publiait dans sa propre revue une alerte sur les conséquences possibles de l’accumulation du CO₂. À partir de 1977, les dirigeants d’Exxon recevaient des avertissements précis et l’entreprise consacrait des moyens à ses propres recherches. Quelques années plus tard, ses scientifiques produisaient des projections dont nous savons aujourd’hui qu’elles décrivaient assez correctement le réchauffement à venir. Puis, lorsque la question climatique est devenue susceptible d’entraîner des contraintes sur les énergies fossiles, des acteurs de cette industrie ont contribué à mettre en avant les incertitudes scientifiques et les risques économiques d’une action trop rapide.
La question historique n’est donc plus simplement de savoir si les compagnies pétrolières connaissaient le risque climatique. Elle est de comprendre pourquoi cette connaissance précoce n’a pas entraîné une transformation comparable de leur modèle économique et pourquoi une partie de l’industrie a, au contraire, participé à retarder la reconnaissance politique de l’urgence. Cinquante ans plus tard, cette chronologie oblige à regarder autrement notre retard climatique : il ne s’explique pas seulement par ce que nous ignorions, mais aussi par ce que certains acteurs puissants savaient déjà.
(Photos CC)
Notes
(1) Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet et Benjamin Franta, « Early warnings and emerging accountability: Total’s responses to global warming, 1971–2021 ».
(2) TotalEnergies, 20 octobre 2021, « Déclaration de TotalEnergies à la suite de la parution de l’étude de Global Environmental Change ».
(3) Documents internes d’Exxon concernant les recherches sur le CO₂ et les travaux de James F. Black, reproduits et documentés dans l’enquête « Exxon: The Road Not Taken » d’Inside Climate News.
(4) Geoffrey Supran, Stefan Rahmstorf et Naomi Oreskes, « Assessing ExxonMobil’s global warming projections ».
(5) Geoffrey Supran et Naomi Oreskes, « Assessing ExxonMobil’s climate change communications (1977–2014) ».
(6) ExxonMobil, août 2017, réponse officielle du groupe aux travaux de Geoffrey Supran et Naomi Oreskes sur ses communications relatives au changement climatique.
https://corporate.exxonmobil.com/news/news-releases/statements/statement-on-study
(7) Global Climate Science Communications Team, « Global Climate Science Communications Action Plan », avril 1998. Document reproduit dans le Congressional Record américain du 27 avril 1998.
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