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Climat : la Confédération paysanne accuse le modèle agricole de sacrifier les petites fermes

Dans une lettre ouverte adressée à la ministre de l’Agriculture, la Confédération paysanne lance un cri d’alarme face aux sécheresses, aux canicules et aux incendies. Car derrière l’urgence climatique, le syndicat dénonce surtout un modèle agricole qui accélère la disparition des fermes paysannes au profit d’une agriculture toujours plus industrielle.

Les incendies qui ravagent des milliers d’hectares, les pâturages grillés par les canicules ou les récoltes compromises par la sécheresse ne constituent pas seulement une succession de catastrophes climatiques. Pour la Confédération paysanne, ces épisodes révèlent les fragilités d’un modèle agricole qui élimine progressivement les exploitations les plus vulnérables.

Dans une lettre ouverte adressée le 4 août à la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, le syndicat affirme que « chaque crise – sanitaire, économique ou climatique – fait disparaître les plus fragiles ». À ses yeux, les événements climatiques extrêmes ne créent pas cette dynamique : ils accélèrent une évolution engagée depuis plusieurs décennies, celle de la concentration des exploitations et de la diminution continue du nombre de paysans.

Au-delà de l’urgence de l’été, ce texte constitue ainsi une critique en règle des orientations de la politique agricole française. Pour la Confédération paysanne, le dérèglement climatique agit comme un révélateur d’un système qui privilégie la recherche de compétitivité, l’agrandissement des exploitations et l’intensification des productions plutôt que la résilience des territoires.

Le climat révèle les failles d’un modèle productiviste

Pour le syndicat, les catastrophes climatiques mettent en lumière une mécanique économique bien connue du monde agricole. Depuis des années, les exploitants voient leurs charges augmenter tandis que leurs revenus demeurent sous pression. L’énergie, les engrais, les aliments pour le bétail, les matériels ou les investissements nécessaires à la modernisation des exploitations pèsent de plus en plus lourd. Pour maintenir leur revenu, beaucoup sont poussés à produire davantage, à investir davantage et, souvent, à agrandir leur exploitation.

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Cette logique entraîne une concentration progressive des terres. Lorsqu’une ferme disparaît à la suite d’un départ en retraite, d’un endettement devenu insoutenable ou d’une succession de mauvaises récoltes, elle est fréquemment reprise par une exploitation voisine. Les crises climatiques accélèrent ce mouvement en fragilisant d’abord les exploitations qui disposent des marges financières les plus faibles. Pour la Confédération paysanne, ce mécanisme n’a rien d’une fatalité. Il est la conséquence d’un modèle agricole qui privilégie les économies d’échelle, la spécialisation des productions et la recherche permanente de gains de productivité.

Une politique agricole orientée vers l’agrandissement

La lettre ouverte met d’ailleurs directement en cause les choix opérés par les pouvoirs publics. Le syndicat reproche au gouvernement d’avoir fait de la compétitivité internationale le principal horizon de la politique agricole. Il rappelle notamment les déclarations de la ministre lors du dernier Salon de l’agriculture sur la « taille critique » des exploitations et critique pointe la Loi d’urgence agricole, qu’il juge largement favorable à la poursuite du modèle productiviste.

Selon la Confédération paysanne, les dispositions destinées à améliorer le partage de la valeur ou à protéger les revenus des producteurs ont été largement vidées de leur contenu, tandis que les mesures facilitant l’agrandissement des bâtiments d’élevage ou l’usage des pesticides ont été maintenues. À ses yeux, ces arbitrages traduisent une vision de l’agriculture dans laquelle l’augmentation des volumes produits reste le principal levier de compétitivité.

Le syndicat voit dans cette orientation l’expression d’une proximité ancienne entre les pouvoirs publics, le syndicalisme agricole majoritaire (la FNSEA) et les acteurs les plus puissants de l’agro-industrie. Selon lui, cette convergence d’intérêts contribue à orienter les politiques publiques vers un modèle favorable aux grandes exploitations intensives plutôt qu’au maintien d’une paysannerie nombreuse répartie sur l’ensemble du territoire.

L’assurance récolte, symptôme d’un système à deux vitesses

La réforme de l’assurance récolte constitue, pour la Confédération paysanne, l’un des symboles de cette politique. Le syndicat rappelle que plus de 80 % des exploitations françaises ne disposent toujours pas d’une assurance multirisque climatique. Si les primes sont bien subventionnées à hauteur de 70 % par les aides de la Politique agricole commune, les 30 % restant à la charge des agriculteurs représentent encore un coût important pour de nombreuses exploitations. S’y ajoutent des franchises élevées, des seuils de déclenchement parfois difficiles à atteindre et des contrats souvent jugés mal adaptés aux fermes diversifiées, au maraîchage ou à certaines productions spécialisées. Pour beaucoup de paysans, le jeu n’en vaut donc pas la chandelle.

C’est là que la Confédération paysanne dénonce une injustice. Les exploitations qui ne souscrivent pas ces assurances restent beaucoup moins bien protégées lorsqu’une catastrophe climatique survient. Elles ne peuvent bénéficier de l’Indemnité de solidarité nationale que dans des conditions plus restrictives et, pour certaines productions, l’indemnisation ne couvre que 28 % des pertes. Le syndicat estime que ce dispositif crée une protection à deux vitesses qui pénalise particulièrement les fermes les plus fragiles et les plus diversifiées.

Une autre agriculture pour s’adapter au climat

La critique ne se limite pas au rejet du modèle actuel. Elle dessine également une autre manière de penser l’agriculture face au changement climatique. L’objectif n’est plus de produire toujours davantage avec toujours moins d’agriculteurs, mais de maintenir un nombre élevé de fermes réparties sur l’ensemble du territoire. Pour le syndicat, une agriculture composée d’exploitations de taille humaine, diversifiées et ancrées localement constitue un facteur de résilience. Elle limite les effets des crises sanitaires ou climatiques, favorise l’emploi rural, réduit la dépendance aux importations et renforce la souveraineté alimentaire.

Cette approche repose sur une profonde évolution des pratiques agricoles : diversification des cultures, rotations plus longues, maintien des haies, développement de l’agroforesterie, amélioration de la fertilité des sols afin de mieux retenir l’eau, irrigation économe, autonomie fourragère des élevages ou encore priorité donnée aux productions destinées à l’alimentation plutôt qu’aux cultures énergétiques.

Dans cette logique, les financements publics devraient soutenir en priorité les équipements favorisant l’adaptation des fermes au changement climatique (récupération des eaux de pluie, matériels économes, ombrage des cultures, petits équipements d’irrigation ou matériel d’occasion) plutôt que l’agrandissement des exploitations ou les investissements relevant d’une agriculture toujours plus intensive. C’est le sens des propositions formulées par le syndicat dans le document accompagnant sa lettre ouverte.

Au-delà de l’urgence, un choix de société

Les aides d’urgence réclamées par la Confédération paysanne (soutien financier immédiat, suspension des échéances bancaires, réforme de l’assurance récolte ou meilleure prise en compte des exploitations non assurées) répondent aux difficultés immédiates provoquées par les incendies et la sécheresse. Mais le véritable enjeu est ailleurs. Pour le syndicat, les catastrophes climatiques ne doivent plus être gérées comme des crises exceptionnelles appelant des indemnisations ponctuelles. Elles imposent de repenser le modèle agricole lui-même.

La question posée dépasse donc largement l’été 2026. À mesure que les épisodes climatiques extrêmes deviennent plus fréquents, deux visions de l’agriculture s’affrontent. L’une poursuit la concentration des exploitations et la recherche de compétitivité par l’augmentation des volumes produits. L’autre défend une agriculture plus diversifiée, plus sobre, plus riche en emplois et davantage répartie sur les territoires, considérant que la meilleure réponse au changement climatique réside autant dans la préservation des écosystèmes que dans le maintien d’une paysannerie nombreuse.

À travers son cri d’alarme, la Confédération paysanne ne demande donc pas seulement davantage d’aides pour traverser un été exceptionnel. Elle appelle à rompre avec une logique productiviste qu’elle juge incompatible avec les défis climatiques, écologiques et alimentaires du XXIᵉ siècle.

(Photo © Nicolas DUPREY/ CD 78 – CC BY-ND 2.0)

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