En 2026, est-il encore raisonnable de mettre de l’eau potable dans nos toilettes ?
Alors que la ressource se fait plus rare, des centaines de millions de litres pourraient être économisés à l’échelle d’une ville. La réglementation évolue et certains bâtiments montrent déjà qu’il est possible de faire autrement.
L’été 2026 rappelle brutalement que l’eau n’est pas une ressource dont la disponibilité peut être tenue pour acquise. Après le mois de juin le plus chaud jamais enregistré en France, juillet est devenu le mois le plus chaud tous mois confondus depuis le début des mesures en 1900, avec un déficit de précipitations proche de 70 % à l’échelle du pays (1). Dans ce contexte de chaleur et de sécheresse, un geste extrêmement banal mérite d’être regardé autrement : plusieurs fois par jour, nous faisons disparaître dans les toilettes une eau qui pourrait être bue.
Cette eau a été captée dans une nappe ou une rivière, traitée pour respecter les normes sanitaires, contrôlée puis acheminée jusqu’au bâtiment. Une pression sur la chasse suffit ensuite à l’envoyer vers le réseau d’assainissement. Pris isolément, le geste paraît presque insignifiant mais les volumes finissent par compter.
En France, la consommation moyenne d’eau potable atteignait 145 litres par personne et par jour en 2023, soit environ 53 mètres cubes par an (2). Le Cerema, établissement public expert des enjeux d’aménagement et de transition écologique, estime que les toilettes représentent 20 à 30 % des utilisations d’eau dans un bâtiment (3). Même en retenant le bas de cette fourchette, on arrive à environ 29 litres par jour et plus de 10 000 litres par an et par personne.
À l’échelle d’une ville de 30 000 habitants, en appliquant ces moyennes nationales, les toilettes mobiliseraient théoriquement entre 318 000 et 476 000 mètres cubes d’eau potable par an, soit entre 318 et 476 millions de litres. Ce chiffre ne représente pas une économie immédiatement réalisable : il donne l’ordre de grandeur du volume d’eau potable aujourd’hui mobilisé pour cet usage. Même en retenant le bas de la fourchette, on dépasse 300 millions de litres par an.
Une seule eau pour des usages qui n’ont pas les mêmes exigences
Il n’existe aucune nécessité sanitaire à remplir un réservoir de chasse avec de l’eau potable. Si nous le faisons, c’est essentiellement parce que nos bâtiments ont été organisés ainsi. Dans l’immense majorité des logements, un réseau unique distribue une seule qualité d’eau. Celle qui remplit notre verre est donc aussi celle qui alimente la douche, le lave-linge ou les toilettes.
La généralisation de l’eau potable à domicile constitue l’une des grandes avancées sanitaires des sociétés modernes. Il fallait garantir à la population une eau sûre, disponible en permanence et protégée des contaminations. Mais ce modèle a aussi installé une règle implicite : à l’intérieur d’un bâtiment, presque tous les usages sont alimentés par une eau ayant subi les mêmes traitements, qu’ils en aient besoin ou non.
Les toilettes ne sont évidemment pas le cœur des tensions qui pèsent sur la ressource. Agriculture, industrie, production énergétique, fuites des réseaux, artificialisation des sols ou état des nappes posent des questions d’une tout autre ampleur. Le cas des WC présente néanmoins une particularité car nous savons déjà les faire fonctionner autrement.
L’eau de la douche peut servir une deuxième fois
Une douche produit plusieurs dizaines de litres d’eaux usées. On y trouve du savon, des cosmétiques, des matières organiques et des micro-organismes. Il n’est donc pas question de remettre cette eau dans le réseau potable. Mais entre « potable » et « inutilisable », il existe une marge que nos bâtiments commencent seulement à exploiter.

Les eaux provenant notamment des douches, des baignoires, des lavabos ou des lave-linge appartiennent à la catégorie des « eaux grises ». Lorsqu’elles sont collectées séparément et correctement traitées, elles peuvent être utilisées une seconde fois. Depuis la réforme réglementaire de juillet 2024, la France autorise explicitement certaines de ces eaux impropres à la consommation humaine pour « l’évacuation des excreta », donc les toilettes, ainsi que pour certains usages extérieurs comme l’arrosage ou le nettoyage de surfaces (4).
Le fonctionnement suppose un circuit spécifique : les eaux grises sont récupérées, traitées, stockées puis redistribuées vers les usages autorisés. L’eau utilisée le matin pour prendre une douche peut ainsi remplir quelques heures plus tard un réservoir de chasse avant de rejoindre le réseau d’assainissement.
À Toulouse et Lattes, le principe est déjà appliqué
À Toulouse, la résidence L’Orival compte 126 logements équipés d’un système de récupération et de traitement des eaux grises, capable de traiter jusqu’à 25 mètres cubes par jour. L’eau recyclée est notamment utilisée pour les toilettes et l’arrosage, grâce à un double réseau prévu dès la conception du bâtiment. À Lattes, près de Montpellier, la résidence Ischia applique le même principe à une échelle plus réduite : ses 36 logements doivent permettre de recycler environ 1 000 mètres cubes d’eau par an (5).
Ces opérations montrent à la fois l’intérêt et la principale contrainte du système. Faire circuler deux qualités d’eau dans un immeuble suppose deux réseaux clairement distincts. Dans une construction neuve, cette contrainte peut être intégrée dès les plans. Dans un bâtiment existant, elle peut imposer de reprendre une partie importante de la plomberie.
À Saint-Ouen, un bâtiment pousse le recyclage beaucoup plus loin
Le bâtiment Cycle, construit dans le Village des athlètes de Paris 2024 à Saint-Ouen, va plus loin. Une mini-station intégrée au bâtiment permet de traiter les eaux usées et de réutiliser une partie de l’eau obtenue, notamment pour les chasses d’eau. Le projet s’intéresse également à la récupération de chaleur et à la valorisation de matières issues de ces flux.
Selon la Caisse des Dépôts, Cycle se donne pour objectif de recycler 90 % de ses eaux usées et de réduire de 60 % sa consommation d’eau potable (6). Il s’agit d’objectifs annoncés pour un bâtiment de démonstration et non de résultats permettant déjà de généraliser le modèle. Mais l’expérience montre jusqu’où peut aller le raisonnement lorsque la circulation de l’eau est pensée dès la conception.
Le véritable verrou se trouve dans les murs
La première difficulté est sanitaire. Dès lors que deux qualités d’eau circulent dans le même immeuble, aucune confusion ne doit être possible entre elles. Une connexion accidentelle du réseau recyclé au réseau d’eau potable créerait un risque de contamination.
La réglementation impose donc que les systèmes utilisant des eaux impropres à la consommation humaine restent « en permanence, complètement séparés et distincts » des réseaux d’eau potable (7). Elle prévoit également le repérage spécifique des canalisations et des obligations de maintenance. Il faut donc ajouter au double réseau les équipements de traitement, le stockage, parfois des pompes, des contrôles et un entretien suivi.
Cette complexité explique en partie pourquoi les projets se développent d’abord dans le neuf. L’Agence Qualité Construction rapportait récemment le cas d’un fabricant spécialisé travaillant sur une douzaine de chantiers de recyclage d’eaux grises : tous concernaient des bâtiments neufs, sauf un hôtel engagé dans une rénovation lourde (5). Dans l’existant, le coût des travaux peut rapidement devenir disproportionné par rapport aux volumes d’eau économisés.
Une économie d’eau qui n’est pas forcément une économie financière
Le coût constitue d’ailleurs une limite plus fondamentale qu’il n’y paraît. Il n’existe pas de prix unique pour équiper un immeuble : l’investissement dépend de sa taille, de son architecture, de la technologie de traitement, des volumes concernés et de la complexité des réseaux. Aux canalisations s’ajoutent les cuves, le traitement, les équipements de régulation, l’énergie et la maintenance. On ne peut donc pas annoncer sérieusement un temps de retour sur investissement valable pour tous les projets.
Il faut mettre cette dépense en regard du prix de l’eau. Au 1er janvier 2024, le prix moyen global atteignait en France 4,69 euros TTC par mètre cube pour une consommation de référence de 120 mètres cubes, dont 2,32 euros pour l’eau potable et 2,37 euros pour l’assainissement collectif (8). Une économie de plusieurs dizaines de mètres cubes représente donc un gain réel, mais pas nécessairement suffisant pour amortir rapidement un double réseau et son système de traitement.
C’est une partie de l’explication si ces équipements ne s’imposent pas spontanément dans tous les programmes immobiliers. L’intérêt collectif de préserver une ressource peut être supérieur au gain financier immédiat de celui qui doit financer l’installation. Ce qui est pertinent à l’échelle d’un territoire ou sur plusieurs décennies n’est pas forcément rentable à court terme pour un propriétaire ou un promoteur.
Économiser avant de recycler
Le recyclage ne doit pas pour autant remplacer la sobriété. Le Cerema place d’ailleurs les priorités dans cet ordre dans son programme SobriEau : réduire d’abord les besoins, puis rechercher des ressources alternatives à l’eau potable pour les usages qui subsistent.
Chasses plus économes, lutte contre les fuites, eau de pluie, eaux grises ou toilettes sèches peuvent se compléter selon les bâtiments et les territoires. Il n’y a probablement pas une technologie appelée à remplacer partout l’eau potable dans les WC. L’enjeu est plutôt de ne plus considérer le réseau unique comme la seule organisation possible.
Pour les bâtiments neufs, la question devient politique
Demander aujourd’hui à des millions de propriétaires de refaire leur plomberie serait irréaliste. La question se pose autrement lorsqu’un immeuble est construit ou lorsqu’un bâtiment fait l’objet d’une rénovation suffisamment importante pour reprendre ses réseaux. C’est à ce moment-là que des choix faits pour plusieurs décennies peuvent encore être arbitrés.
Les exemples de Toulouse, Lattes et Saint-Ouen montrent que des alternatives existent, tandis que la réglementation française a ouvert depuis 2024 davantage de possibilités pour l’utilisation d’eaux impropres à la consommation humaine. Reste à décider dans quels bâtiments leur étude devrait être encouragée, soutenue financièrement ou éventuellement intégrée aux exigences de construction. Le coût, la maintenance, les économies réellement obtenues et la situation locale de la ressource doivent entrer dans ce calcul.
La réglementation permet désormais de réutiliser certaines eaux grises et plusieurs bâtiments français montrent que la technique fonctionne. Il ne s’agit donc plus seulement de savoir si nous pouvons utiliser moins d’eau potable dans nos toilettes. La question est de savoir si nous voulons continuer à construire, pour plusieurs décennies, des logements dans lesquels aucune autre possibilité n’a été prévue.
(Photo CC)
Notes
(1) Météo France, Bilan climatique de juin 2026.
(2) EauFrance, 2025, « Volume d’eau potable consommé par habitant par jour en 2023 ».
(3) Cerema, janvier 2026, Cerema, « Optimiser l’usage de l’eau dans les bâtiments : le projet de recherche-action SobriEau ».
(4) Décret n° 2024-796 du 12 juillet 2024 relatif à des utilisations d’eaux impropres à la consommation humaine.
(5) Agence Qualité Construction, Revue Qualité Construction, n° 215, mars-avril 2026, « Le recyclage des eaux grises boosté par la réglementation ».
(6) Caisse des dépôts, octobre 2024, « Les Quinconces au cœur du Village des Athlètes : Cycle, un bâtiment champion du recyclage des déchets et des eaux usées ».
(7) Minsitère de la Santé, mais 2026, Usage domestique d’eaux impropres à la consommation humaine.
(8) Eaufrance / Observatoire national des services publics d’eau et d’assainissement, « Prix moyen global de l’eau au 1er janvier 2024 ».
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