Éducation

Collégien au travail dans un CDI.
Éducation Social

Pourquoi l’école française reproduit-elle encore autant les inégalités ?

De la maternelle au supérieur, l’origine sociale continue de dessiner une grande partie des parcours.

L’école française promet la même chose à tous ses élèves : que leur avenir ne dépendra pas de leur naissance. Pourtant, à 15 ans, cette promesse est déjà largement démentie. En mathématiques, les élèves appartenant au quart des familles françaises les plus favorisées obtenaient, lors de l’enquête PISA 2022, 113 points de plus que ceux du quart le plus défavorisé. L’écart moyen dans les pays de l’OCDE était de 93 points. Plus inquiétant encore, l’origine socio-économique expliquait 21 % des différences de performances observées en France, contre 15 % en moyenne dans l’OCDE (1).

Ce constat est ancien, régulièrement documenté et suffisamment persistant pour obliger à déplacer la question. Il ne s’agit plus seulement de savoir pourquoi les enfants des milieux populaires réussissent statistiquement moins bien. Les inégalités existent avant même l’entrée à l’école. La véritable question est de comprendre pourquoi une institution précisément chargée de les combattre parvient si difficilement à les réduire.

Des différences présentes avant même l’école

Tous les enfants n’entrent évidemment pas en maternelle avec les mêmes ressources. Les différences de vocabulaire, la familiarité avec les livres, les activités culturelles, les conditions de logement ou le temps dont disposent les parents pour les accompagner produisent très tôt des écarts. France Stratégie observe ainsi que les premières différences de compétences selon l’origine sociale apparaissent avant l’âge de 3 ans (2). L’école ne peut donc être tenue pour responsable de leur naissance. Mais elle peut être interrogée sur ce qu’elle en fait.

Or, à l’entrée en sixième, les écarts sont considérables. Selon la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), 41 % des enfants de cadres supérieurs appartiennent au groupe des élèves ayant de bons résultats en français, contre seulement 10 % des enfants d’ouvriers. À l’autre extrémité, 26 % des enfants d’ouvriers sont en difficulté, contre 5 % des enfants de cadres supérieurs. Surtout, les inégalités sociales de compétences observées à l’entrée au collège sont restées globalement stables depuis 1996 (3).

Près de trente années de politiques éducatives n’ont donc pas permis de réduire significativement l’écart social avec lequel les enfants arrivent en sixième. Et la suite de la scolarité ne le résorbe pas davantage.

Tous les enfants ne fréquentent pas la même école

Une partie de l’explication tient à une réalité que l’expression « École de la République » tend à masquer : les élèves français sont loin de fréquenter les mêmes environnements scolaires. Dans le dixième des collèges publics accueillant les populations les moins favorisées, plus de six élèves sur dix sont issus de milieux défavorisés. Ils sont moins de deux sur dix dans le dixième des collèges les plus favorisés. À l’inverse, les enfants très favorisés représentent moins d’un élève sur dix dans les premiers et plus de quatre sur dix dans les seconds (4).

Cette ségrégation résulte d’abord de la géographie sociale : les quartiers riches et pauvres ne scolarisent mécaniquement pas les mêmes populations. Mais elle est également alimentée par les stratégies d’évitement, les dérogations, le choix des options et le recours à l’enseignement privé.

L’écart entre public et privé s’est d’ailleurs accentué. Parmi les élèves entrant en sixième, la différence entre les deux secteurs dans la proportion d’enfants très favorisés est passée de 11 points en 1989 à 20 points en 2022 (4). L’Institut des politiques publiques observe même, dans une étude publiée en 2026 sur Paris, que la baisse démographique pourrait renforcer le phénomène : entre 2020 et 2024, la proportion des élèves très favorisés entrant en sixième qui choisissent le privé y est passée de 49 à 55 % (5).

L’enjeu dépasse la simple coexistence de deux secteurs. Plus les élèves favorisés se concentrent dans certains établissements, plus les autres concentrent les difficultés scolaires et sociales. Les enfants ne bénéficient alors plus seulement de ressources familiales différentes : ils grandissent dans des environnements scolaires différents.

Donner davantage ne suffit pas toujours à compenser

La France tente pourtant depuis 1981 de rompre cette mécanique avec l’éducation prioritaire. Les REP et REP+ concentrent davantage de moyens sur les territoires les plus défavorisés, les enseignants y perçoivent des primes et les classes de grande section, CP et CE1 ont notamment été dédoublées.

Ces politiques ne sont pas inutiles. La Cour des comptes relève que les dédoublements ont amélioré les conditions d’apprentissage et le climat scolaire. Mais elle constate également que leurs effets initiaux sur les résultats tendent à s’atténuer au cours de la scolarité. L’objectif de réduire à moins de 10 % les écarts de niveau entre élèves de l’éducation prioritaire et les autres n’a pas été atteint (6).

Le problème est aussi celui de l’allocation des moyens. La carte de l’éducation prioritaire n’a pas été profondément révisée depuis une décennie, alors même que la géographie de la pauvreté évolue. Des établissements connaissant de grandes difficultés peuvent ainsi rester hors des réseaux prioritaires tandis que le système continue de fonctionner selon une logique largement binaire : être classé ou ne pas l’être.

La France consacre une part importante de sa richesse à son système éducatif. Mais il faut se demander où, quand et comment elle la dépense. Donner un peu plus aux élèves qui cumulent beaucoup plus de difficultés ne produit pas nécessairement l’égalité.

Quand les différences deviennent des destins scolaires

À mesure que les élèves avancent, une autre mécanique apparaît : l’inégalité de résultats devient progressivement une inégalité de parcours. L’orientation après la troisième constitue un moment déterminant. Les résultats scolaires y jouent évidemment un rôle majeur. Mais à niveau comparable, les aspirations et les demandes des familles continuent de varier selon leur origine sociale. Les familles les mieux dotées connaissent généralement mieux les filières, leurs débouchés, les établissements et les choix qui laisseront ouvertes le plus grand nombre de possibilités.

Elles disposent également de davantage de moyens pour corriger une difficulté : cours particuliers, changement d’établissement, recours au privé, déménagement, contestation d’une orientation ou simple connaissance des règles du système.

Illustration de l'égalité par rapport à l'équité.
(Illustration Institut d’interaction pour le changement social. Artiste : Angus Maguire – CC)

France Stratégie décrit ainsi une véritable « sédimentation » des inégalités. Les différences apparues dans la petite enfance persistent à l’école primaire, se renforcent au collège puis se transforment en différences d’orientation, de filières et finalement d’accès aux études supérieures. Sept ans après leur entrée en sixième, environ deux tiers des enfants appartenant aux catégories sociales supérieures ont engagé des études supérieures, contre à peine plus d’un quart de ceux issus des familles modestes.

L’inégalité scolaire ne résulte donc pas d’une décision unique qui favoriserait les uns et condamnerait les autres. Elle se construit par accumulation. Quelques mots de vocabulaire en moins, une difficulté non rattrapée, un établissement plus fragile, une orientation moins ambitieuse, une information que l’on ne possède pas : chacun de ces écarts peut sembler limité. Leur addition finit par dessiner des trajectoires radicalement différentes.

Et si l’égalité exigeait de ne plus donner la même chose à tous ?

C’est peut-être ici que se trouve le paradoxe fondamental de l’école française. L’égalité républicaine a longtemps été pensée comme la garantie d’un même enseignement et de règles identiques pour tous. Mais lorsque les enfants arrivent avec des ressources profondément différentes, traiter chacun exactement de la même manière peut aussi contribuer à maintenir les écarts.

Une école réellement égalisatrice devrait être capable d’identifier très tôt les difficultés, de consacrer beaucoup plus de temps à ceux qui en ont besoin, de stabiliser les équipes dans les établissements les plus fragiles, d’empêcher que les élèves les plus défavorisés soient massivement regroupés entre eux et de rendre l’orientation beaucoup moins dépendante de la connaissance familiale du système scolaire.

Cela supposerait aussi d’affronter une question politiquement plus difficile que celle des programmes : celle de la mixité sociale. Peut-on demander à l’éducation prioritaire de réduire les inégalités tout en laissant certains établissements concentrer les élèves les plus défavorisés et d’autres les plus favorisés ?

Quarante-cinq ans après la création des premières zones d’éducation prioritaire, la France a multiplié les dispositifs destinés à corriger les conséquences des inégalités scolaires sans parvenir à désamorcer tous les mécanismes qui les produisent. L’école n’est évidemment pas responsable des différences sociales avec lesquelles les enfants franchissent pour la première fois ses portes. Mais elle ne peut se satisfaire de les retrouver, parfois amplifiées, lorsqu’ils en ressortent.

La promesse d’égalité ne consiste pas à offrir exactement la même école à chacun. Elle consiste à faire en sorte que l’endroit où un enfant naît et la profession de ses parents cessent enfin de permettre de prédire aussi précisément jusqu’où il ira.

Notes
 (1) OCDE, PISA 2022 Results – Country Note: France.
 (2) France Stratégie, septembre 2023, Le poids des héritages dans les parcours scolaires.
 (3) DEPP, juin 2024, Évolution des inégalités sociales de compétences au fil du temps et de la scolarité.
 (4) Ministère de l’Éducation nationale, Favoriser la mixité sociale et scolaire dans l’enseignement.
 (5) Institut des politiques publiques, mars2026, Baisse démographique et dynamiques public-privé : vers une ségrégation scolaire accrue dans les grandes villes ?.
 (6) Cour des comptes, mai 2025, L’éducation prioritaire, une politique publique à repenser.

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