Cette année, l’école apprendra à gérer son argent. Mais apprendra-t-elle à mieux et moins consommer ?
À la rentrée, les élèves de quatrième apprendront à prendre en main leur budget. Mais l’école les aidera-t-elle aussi à questionner leurs achats ?
À 13 ou 14 ans, de nombreux adolescents ont déjà une première expérience de l’argent. Un peu d’argent depoche, parfois une carte bancaire, des achats sur internet, des abonnements, des jeux vidéo, des vêtements ou un téléphone. À partir de la rentrée 2026, l’école va donc leur apprendre à mieux s’y retrouver. Le « passeport EDUCFI », jusqu’ici progressivement déployé, est généralisé à tous les élèves de quatrième (1).
L’objectif est difficilement contestable. Dans un univers où payer peut se résumer à approcher une carte d’un terminal ou cliquer sur un écran, comprendre qu’un crédit coûte de l’argent, qu’un budget doit s’équilibrer ou qu’une offre financière peut cacher une arnaque constitue un apprentissage utile. Mais le contenu retenu dit aussi quelque chose de la manière dont nous préparons les adolescents à leur future vie économique.
Savoir gérer ce que l’on dépense
Le dispositif est piloté par l’Éducation nationale dans le cadre de la stratégie nationale d’éducation économique, budgétaire et financière, dont la Banque de France est l’opérateur. Il ne s’agit pas d’une nouvelle matière, mais de séquences pédagogiques pouvant être organisées par différents personnels de l’établissement et conclues par un test.
Le programme est très concret : fonctionnement d’un budget et d’un compte courant, principaux moyens de paiement, épargne, crédit et prévention des arnaques. Le ministère résume l’ambition en trois objectifs : savoir gérer son argent et prévenir le surendettement, savoir planifier et épargner, savoir se protéger des arnaques financières et des pratiques commerciales trompeuses (2). Le passeport répond ainsi à une question essentielle : lorsque je dispose d’une certaine somme, comment éviter de la dépenser n’importe comment ? Elle répond beaucoup moins à celle qui la précède : dois-je nécessairement la dépenser ?
La différence peut sembler subtile. Elle est pourtant considérable. Un adolescent peut parfaitement tenir son budget tout en achetant régulièrement des vêtements à très bas prix qu’il portera peu. Il peut économiser pendant plusieurs mois pour remplacer un smartphone encore fonctionnel. Il peut éviter un crédit coûteux tout en multipliant des achats dont l’impact environnemental est important. Dans tous ces cas, il aura correctement appliqué les principes de l’éducation financière.
Le prix ne dit pas le coût
Car acheter ne consiste pas seulement à arbitrer entre une envie et les euros disponibles sur son compte. Derrière chaque objet se trouvent des matières premières, de l’énergie, de l’eau, du transport, du travail et, à terme, des déchets. L’ADEME estime ainsi que les 2,5 tonnes d’équipements présents en moyenne dans un foyer français ont nécessité environ 45 tonnes de matières premières pour être fabriquées. Dans le numérique, environ 60 % de l’impact environnemental provient de la fabrication des appareils. Un jean bon marché peut, lui, nécessiter plus de 7 000 litres d’eau prélevée et polluée au cours de sa fabrication (3).
Voilà une autre forme d’éducation économique possible : apprendre qu’un prix de 20 euros ne résume pas le coût réel d’un produit. Se demander d’où viennent ses matériaux, combien de temps il pourra être utilisé, s’il est réparable, s’il existe d’occasion ou si l’on pourrait simplement s’en passer. Cette dimension n’est pas absente des préoccupations de l’Éducation nationale. Les textes encadrant EDUCFI invitent explicitement à réfléchir à « la place de l’argent dans la société », à la solidarité, aux choix de consommation ou encore à la finance verte. Ils prévoient également des passerelles avec l’éducation au développement durable (4). Celle-ci fait d’ailleurs partie des missions de l’école et reprend notamment l’objectif de développement durable des Nations unies consacré aux modes de consommation et de production responsables (5).
Mais ces questions ne bénéficient pas du même statut que l’apprentissage financier. Elles peuvent être abordées dans différents enseignements ou projets ; elles ne constituent pas le socle du passeport que tous les élèves de quatrième devront passer. Le test porte bien sur le budget, le compte courant, les paiements, l’épargne, le crédit et les arnaques.
Des adolescents déjà plongés dans la consommation
Cette différence compte d’autant plus que les collégiens auxquels s’adresse le dispositif ne découvrent pas la consommation à 13 ans. Ils grandissent dans un environnement où les sollicitations commerciales accompagnent une grande partie de leur vie numérique.
Réseaux sociaux, influenceurs, placements de produits, promotions permanentes, recommandations personnalisées ou achats intégrés brouillent parfois la frontière entre divertissement et publicité. Une étude publiée par l’Arcom en 2025 sur les usages numériques de 2 000 mineurs de 11 à 17 ans montre à quel point les plateformes occupent désormais une place centrale dans leur quotidien (6). Dans le domaine alimentaire, l’Unicef souligne également l’exposition massive des enfants et des adolescents aux publicités pour des produits trop gras, trop sucrés ou trop salés et leur influence sur les envies de consommation.
Dans cet univers, apprendre à reconnaître une arnaque financière est nécessaire. Mais apprendre à reconnaître les mécanismes qui fabriquent une envie d’achat ne l’est-il pas tout autant ? Pourquoi veut-on le dernier modèle de téléphone ? Pourquoi un vêtement parfaitement utilisable paraît-il soudain démodé ? Pourquoi une promotion donne-t-elle le sentiment de réaliser une économie alors qu’elle conduit parfois à acheter ce dont on n’avait pas besoin ? À quel moment un besoin devient-il une envie, puis une habitude de consommation ? Ces questions touchent à l’économie autant qu’à l’écologie. Elles permettraient aussi d’aborder la publicité, l’obsolescence, la réparation, la seconde main, le partage ou la location. Non pour dicter aux adolescents ce qu’ils doivent acheter, mais pour leur donner les moyens de comprendre les mécanismes auxquels ils sont confrontés.
Un consommateur averti ou un citoyen éclairé ?
Le paradoxe du passeport EDUCFI tient finalement à son ambition même. Le ministère affirme vouloir permettre aux jeunes de devenir des citoyens autonomes capables de prendre des décisions financières éclairées. Le plan national adopté en mai 2026 va d’ailleurs plus loin que les seules finances personnelles et affiche parmi ses trois piliers la compréhension des mécanismes économiques (1).
Mais l’autonomie ne consiste peut-être plus seulement à savoir administrer correctement son argent. Dans une économie où les ressources naturelles sont limitées et où une partie de l’empreinte environnementale dépend de la quantité de biens que nous produisons et renouvelons, savoir renoncer à un achat, conserver un objet, le réparer ou privilégier l’occasion constitue aussi une compétence économique.
Il ne s’agit donc pas d’opposer éducation financière et éducation écologique. Apprendre ce qu’est un taux d’intérêt, pourquoi il faut épargner ou comment éviter le surendettement est particulièrement utile, notamment pour les jeunes qui ne disposent pas toujours de ces connaissances dans leur environnement familial. Il s’agirait plutôt d’aller au bout de la logique. À 13 ans, savoir répondre à la question « ai-je les moyens de l’acheter ? » est une première forme d’autonomie. Dans le monde qui attend cette génération, savoir se demander « en ai-je vraiment besoin, combien de temps vais-je l’utiliser et quel est son véritable coût ? » pourrait bien être tout aussi essentiel.
(Photo Opopoet – CC)
Notes
(1) Ministère de l’Éducation nationale, 6 mai 2026, « 10 ans d’EDUCFI : la France généralise le Passeport EDUCFI pour tous les élèves de 4e ».
(2) Ministère de l’Éducation nationale, 22 mars 2026, « L’éducation économique, budgétaire et financière (EDUCFI) ».
(3) ADEME, 2026, « Passer de l’ultra-conso à la consommation responsable ».
(4) Bulletin officiel de l’Éducation nationale, 2026, « Mise en œuvre et modalités d’organisation de l’EDUCFI dans les collèges et dans la voie professionnelle ».
(5) Éduscol, « Éducation au développement durable », notamment l’ODD 12 consacré à la consommation et à la production responsables.
(6) Arcom, 25 septembre 2025, « Protection des mineurs en ligne : quels risques ? Quelles protections ? », étude auprès de 2 000 mineurs de 11 à 17 ans.
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