Assurances habitation : la facture du climat
Crises climatiques à répétition, coûts de reconstruction en hausse, risque d’inassurabilité : pourquoi la note grimpe et ce que cela dit de nos choix d’aménagement.
D’année en année, les mêmes images reviennent, avec une intensité croissante. En 2024 déjà, le Pas-de-Calais avait été frappé par des inondations à répétition, laissant des communes sous l’eau pendant des semaines. L’hiver 2025-2026 a franchi un cap. Des crues longues ont touché l’Ouest et le Sud, parfois pendant plus d’un mois. Le coût des dégâts est estimé à près de 7 milliards d’euros. Dans le même temps, plusieurs arrêtés ont reconnu l’état de catastrophe naturelle pour des centaines de communes.
À cette séquence se sont ajoutées des tempêtes d’une rare violence. Goretti en janvier, Nils puis Pedro en février ont causé des dégâts matériels importants et des coupures massives d’électricité. Cette répétition n’a plus rien d’exceptionnel. Elle s’inscrit dans une tendance lourde.
Dans ce contexte, une autre évolution s’impose, plus discrète mais structurante. L’assurance habitation augmente, année après année. En 2024, les primes ont progressé d’environ 7 %. En 2025, la hausse a atteint jusqu’à 10 %. Pour 2026, les estimations avancent encore des augmentations comprises entre 4 % et 9 % (jusqu’à +15 % dans certaines régions comme les Hauts-de-France ou Paca) (1). Cette trajectoire s’explique d’abord par la montée des indemnisations liées aux événements climatiques.
Le mécanisme est connu. Lorsque les sinistres se multiplient, les assureurs paient davantage. Pour maintenir l’équilibre, ils répercutent ces coûts. La hausse de la surprime « catastrophes naturelles », passée de 12 % à 20 % en 2025, traduit ce changement d’échelle (2). Les projections publiques confirment que cette dynamique n’est pas transitoire. La sinistralité liée au climat pourrait encore progresser de manière significative d’ici à 2050 (3).
Le coût réel des catastrophes dépasse désormais celui des assurances
À cette pression s’ajoute une autre évolution, moins visible mais décisive. Réparer coûte plus cher qu’avant. Depuis 2021, et la crise Covid, les chaînes d’approvisionnement ont été désorganisées, provoquant pénuries et hausses de prix. La guerre en Ukraine a accentué ces tensions, notamment via le coût de l’énergie…qui est encore en train de se renforcer avec la crise au Moyen-Orient. Les coûts de production dans la construction restent aujourd’hui très au-dessus de leur niveau d’avant 2020 (4). L’indice des matériaux de construction a fortement augmenté entre 2020 et 2023 et demeure à un niveau élevé malgré un léger ralentissement (5). Bois, acier, béton, tous les postes ont été affectés.
Cette évolution change profondément l’équation économique. Chaque sinistre devient plus coûteux à indemniser. Ce n’est donc pas seulement le nombre d’événements qui fait monter les primes, mais aussi leur coût unitaire.
À mesure que ces deux dynamiques se combinent, le système assurantiel se tend. Et une question apparaît, progressivement, dans les rapports publics comme dans les discussions du secteur : jusqu’où pourra-t-il absorber ces chocs ?
Vers des territoires de plus en plus difficiles à assurer
Le débat ne porte plus uniquement sur le prix de l’assurance, mais sur son accessibilité. Les pouvoirs publics évoquent désormais l’« assurabilité des territoires ». Derrière cette notion, une réalité simple. Certains espaces pourraient devenir trop risqués pour être assurés dans des conditions normales (6). Dans ces zones, les primes pourraient fortement augmenter, les franchises se durcir et, à terme, certains assureurs pourraient réduire leur exposition. Le risque de non-assurance, longtemps marginal, devient une hypothèse sérieuse (Lire ci-dessous). Les conséquences seraient immédiates. Une difficulté accrue d’accès au crédit immobilier, une baisse de la valeur des biens, une pression accrue sur les finances locales. Le système d’assurance, qui joue aujourd’hui un rôle d’amortisseur, pourrait devenir un facteur de déséquilibre.
Le mécanisme de la « surprime Cat-Nat »
· Un prélèvement obligatoire : il s'agit d'une taxe ajoutée automatiquement à vos contrats d'assurance (habitation, automobile, locaux professionnels). Vous ne pouvez pas la refuser.
· Un taux unique et solidaire : contrairement à la prime de base qui dépend de votre risque personnel, le taux de la surprime est fixé par l'État et est identique pour tous, que vous habitiez en zone inondable ou au sommet d'une colline. Au 1er janvier 2025, ce taux est passé de 12 % à 20 % sur les contrats d'habitation.
· Le rôle de la CCR : les assureurs collectent ces sommes et en reversent une partie à la Caisse Centrale de Réassurance (CCR). Cet organisme public garantit que, même en cas de catastrophe majeure dépassant les capacités des assureurs privés, l'État interviendra pour indemniser les victimes.
· Une condition de déclenchement : pour que cette garantie s'active, il faut impérativement la publication d'un arrêté de catastrophe naturelle au Journal Officiel pour votre commune.
Le Cerema et la prévention, une réponse encore sous-utilisée
Dans ce contexte, un acteur public joue un rôle central mais reste peu connu. Le Cerema, Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement, accompagne l’État et les collectivités dans l’adaptation des territoires. Il produit des analyses, cartographie les zones exposées, propose des outils d’aide à la décision et formule des recommandations en matière d’urbanisme et de construction. Ses travaux convergent vers un constat clair. Une part importante des dommages observés aujourd’hui pourrait être évitée.
Les inondations récentes en donnent une illustration concrète. Dans de nombreux cas, les dégâts sont aggravés par des choix d’aménagement. Urbanisation en zone inondable, artificialisation des sols, bâtiments peu adaptés aux risques. À l’inverse, des outils existent. Les plans de prévention des risques permettent d’encadrer les constructions et d’imposer des adaptations techniques. Lorsqu’ils sont appliqués, ils réduisent significativement la vulnérabilité des territoires (7). Ces dispositifs ne visent pas à empêcher de construire, mais à construire autrement, en tenant compte des contraintes réelles.
Les normes comme levier économique, et non comme frein
Le débat sur les normes est souvent mal posé. Elles sont régulièrement perçues comme des contraintes administratives pesant sur l’activité économique. Les analyses économiques montrent pourtant une autre réalité. Dans le domaine des inondations, les projets de prévention sont évalués en fonction des « dommages évités ». Leur utilité se mesure à ce qu’ils empêchent de perdre (8).
Autrement dit, la norme agit comme une protection économique. Elle limite les destructions, réduit les coûts de reconstruction et sécurise l’activité. À l’inverse, l’absence de régulation adaptée conduit à une accumulation de coûts différés. Ce qui n’est pas payé aujourd’hui l’est demain, souvent à un niveau bien plus élevé.
Construire sans tenir compte des risques peut sembler rentable à court terme. Mais lorsque survient la catastrophe, le coût est collectif. Il pèse sur les ménages, les assureurs et les finances publiques. L’assurance permet d’amortir ces chocs. Elle ne peut pas, à elle seule, compenser des choix d’aménagement inadaptés.
Une trajectoire encore réversible
La hausse des assurances habitation ne se résume pas à une question de pouvoir d’achat. Elle révèle un déséquilibre entre notre manière d’occuper le territoire et l’évolution du climat. Si cette trajectoire se poursuit, les primes continueront d’augmenter, les inégalités face au risque se creuseront et certains territoires pourraient devenir difficilement assurables.
À l’inverse, une politique d’adaptation plus exigeante permettrait de limiter les dommages, de stabiliser les coûts et de préserver l’activité économique. Le débat ne porte pas sur un excès de règles. Il porte sur leur pertinence et sur la capacité à les appliquer dans un contexte où les risques évoluent plus vite que les pratiques.
(Photo David Fleg – CC)
Notes
1 – France Assureurs, « L’assurance habitation en 2024 ».
2 – Légifrance, arrêté du 22 décembre 2023 modifiant la surprime Cat-Nat.
3 – Ministère de la Transition écologique, « Rapport sur l’assurabilité des risques climatiques ».
4 – Direction générale du Trésor, « Dans la construction, des prix dynamiques après la crise sanitaire ».
5 – Ademe, Indice des coûts des matériaux, et Insee, coûts de production construction.
6 – Caisse des dépôts, La crise de l’assurabilité menace la soutenabilité des territoires.
7 – Cerema, plan de prévention des risques d’inondation, et construction en zone inondable.
8 – Ministère de la Transition écologique, évaluation socio-économique des projets de prévention des inondations.
Communes « inassurables » : un risque qui devient concret
Dans les Alpes-Maritimes, après la tempête Alex de 2020, le problème ne s’est pas arrêté aux destructions à Breil-sur-Roya. La commune a tout simplement été abandonnée par son assureur, pourtant spécialisé dans les collectivités locales. Elle a ensuite eu énormément de mal à trouver un nouvel assureur, confrontée à des refus ou à des contrats assortis de primes très élevées et de franchises dissuasives. Un cas longtemps perçu comme isolé, mais qui ne l’est plus vraiment.
Après les inondations de l’hiver 2025-2026, plusieurs collectivités, notamment en Loire-Atlantique et en Charente-Maritime, ont vu leurs contrats renégociés à des conditions nettement plus dures, voire résiliés. Dans le Sud, des communes comme Mandelieu-la-Napoule sont régulièrement confrontées à cette tension.
Le mécanisme est simple. Lorsqu’un territoire est jugé trop exposé, les assureurs revoient leur risque à la hausse. Ils augmentent les primes, relèvent les franchises ou se retirent. Pour les collectivités, le choix devient alors contraint : payer beaucoup plus cher ou s’exposer davantage.
Le problème est que ces communes sont, pour la plupart, solvables. Mais face à des sinistres répétés et de plus en plus coûteux, elles deviennent moins attractives pour les assureurs. Sans couverture adaptée, le moindre événement peut déséquilibrer leur budget. À l’inverse, des contrats trop coûteux amputent leurs capacités d’investissement. Dans les deux cas, c’est leur fonctionnement même qui est fragilisé.
Ce qui se joue ici dépasse le cas de quelques communes. C’est un signal avancé d’un système qui commence à se fissurer sous l’effet de la répétition des catastrophes.
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