Putain ce qu’elle est blême, ma ville RN
Dimanche, de nombreux électeurs auront l’impression de voter pour protéger leur ville. Protéger leur quartier. Leur rue. Leur immeuble. Contre qui ?
Souvent contre le voisin.
Il y a celui du deuxième, le Maghrébin. On ne sait pas exactement d’où il vient. Enfin si, « du bled » qu’il n’aurait jamais dû quitter. Toujours des allées et venues, des cousins, des amis, et ça parle arabe dans dans la cage d’escalier. Et puis ces odeurs d’épices. Franchement, on est plus chez nous.
Au troisième, il y a l’autre. Celui qui vit du RSA. Toujours là en journée ce feignant. Pendant que les honnêtes gens travaillent, monsieur réfléchit sûrement au moyen de profiter encore un peu du système.
Au quatrième habite le père du gamin qui a tagué l’immeuble. Pas étonnant, il traîne toujours dehors. Il va finir comme son grand frère qui fait peur à tout le quartier avec sa bande de racailles.
Et puis il y a cette mère célibataire au bout du couloir. Celle qui laisse sa fille rentrer tard le soir parce qu’elle bosse de nuit. On appelle ça travailler pour payer le loyer, mais enfin bon… chacun sa vision de l’éducation.
Sans oublier le type du dessus. Celui qui parle toujours de justice sociale, de services publics, de solidarité. Un de ces LFIste, sûrement. Ces dangers publics qui veulent nous vendre aux islamistes.
Quand on écoute bien les conversations dans certains cafés, dans certaines réunions publiques, dans certaines campagnes électorales, on finit par avoir l’impression que le problème d’une ville tient dans la liste de ses voisins. L’un serait un profiteur. L’autre un danger. Un troisième un assisté. Un quatrième un délinquant potentiel.
Et peu à peu, sans qu’on s’en rende compte, l’idée s’installe que le problème serait là. Juste derrière la cloison. Dans la famille d’à côté. Dans l’appartement du dessus. Dans le quartier un peu plus loin.
« Putain ce qu’il est blême mon HLM », chantait Renaud en 1980, en décrivant cet immeuble où les différences se percutaient déjà. Cette peur de l’autre, le Rassemblement National en a fait un projet politique. Il prospère précisément sur ce ressentiment diffus. Cette impression que quelqu’un, quelque part, profite du système pendant que d’autres travaillent. Que certains seraient « trop aidés », « trop visibles », « trop différents ».
Et à force de répéter ce discours, semaine après semaine, campagne après campagne, l’idée finit par s’installer. Si ça va mal, c’est sûrement la faute du voisin. Ce tour de passe-passe est redoutablement efficace. Il transforme la colère sociale en conflit entre habitants et en voix pour l’extrême droite.
Car pendant que l’on discute des menus de cantine, des prénoms des enfants ou de l’origine des commerçants, on parle beaucoup moins d’autres sujets. Du recul des services publics, de la disparition des emplois industriels, du prix des loyers, de la concentration des richesses, du démantèlement progressif des protections sociales. Bref, de ce système économique qui fabrique précisément ce sentiment d’abandon et de déclassement.
Surtout, on oublie une évidence : taper sur l’immigré ne créera pas un seul emploi supplémentaire. S’en prendre au chômeur ne rouvrira pas une usine. Pointer du doigt les plus pauvres ne fera pas baisser le prix des courses. En revanche, cela produit quelque chose de très concret : une ville qui se méfie de ceux qui l’habitent.
Lorsque l’extrême droite arrive réellement aux responsabilités municipales, ce climat ne disparaît pas. Il s’institutionnalise. La vie associative devient rapidement un terrain de tri idéologique. Les associations jugées trop solidaires des migrants, trop engagées auprès des minorités ou trop critiques perdent leurs subventions. La culture est invitée à rentrer dans le rang. Les programmations se rétrécissent autour d’une vision « identitaire » de la culture française.
Dans le domaine social, certaines municipalités tentent d’instaurer une préférence nationale déguisée en modifiant les critères d’accès à certaines aides locales. Dans le même temps, les priorités budgétaires changent. Les caméras de surveillance se multiplient, l’armement de la police municipale progresse et la communication sécuritaire devient centrale.
Les centres sociaux, les maisons de quartier ou les politiques de prévention passent, eux, beaucoup plus discrètement au second plan. Et les financements aussi.
La gestion interne des administrations municipales n’est pas plus apaisée, loin s’en faut. Dans plusieurs villes, syndicats et agents territoriaux ont dénoncé pressions et mises à l’écart de cadres jugés trop indépendants. Derrière les centres-villes fleuris et les façades repeintes, les problèmes structurels restent souvent entiers : chômage, désertification médicale, inégalités territoriales.
L’histoire municipale de l’extrême droite est d’ailleurs jalonnée d’épisodes révélateurs. À Hénin-Beaumont, la municipalité a été accusée d’avoir fiché certains opposants politiques et d’avoir exercé des pressions sur des associations, allant jusqu’à expulser le Secours populaire de ses locaux historiques en 2016.
À Fréjus, la gestion municipale a suscité plusieurs enquêtes autour de soupçons de surfacturation et d’attribution contestée de marchés publics. Dans des villes comme Cogolin ou Beaucaire, des arrêtés municipaux visant des commerces nocturnes ont été perçus comme des mesures ciblant indirectement des commerçants issus de l’immigration. À Hayange, une œuvre d’art a été repeinte aux couleurs bleu-blanc-rouge sans l’accord de l’artiste, ce qui a conduit à une condamnation judiciaire.
Et l’histoire n’est pas nouvelle. À Vitrolles, dans les années 1990, une prime de naissance réservée aux parents français ou européens avait été instaurée avant d’être annulée par la justice pour discrimination.
Ces épisodes ne relèvent pas simplement d’erreurs de gestion. Ils racontent une même logique : exclusion, pression sur les contre-pouvoirs, instrumentalisation de l’action publique. Pendant ce temps, les véritables défis des villes restent entiers : logement, santé, transports, emploi local, transition écologique, revitalisation économique.
Aucun de ces problèmes ne se résoudra en dressant les habitants les uns contre les autres. Une ville fonctionne lorsqu’elle rassemble ses habitants. Lorsqu’elle soutient ses associations. Lorsqu’elle investit dans l’éducation, la solidarité et les services publics.
C’est d’ailleurs ce que montre notre dossier spécial consacré aux municipales : partout existent des politiques locales capables de revitaliser les centres-villes, renforcer les services publics, développer l’économie locale et engager la transition écologique.
Des politiques qui reposent sur une idée simple : une ville progresse lorsqu’elle inclut ses habitants au lieu de les opposer.
Dimanche, beaucoup seront tentés de voter contre quelqu’un.
Contre « l’étranger ».
Contre « l’assisté ».
Contre le voisin.
Mais une ville ne se sauve jamais en déclarant la guerre à ses propres habitants.
Car à force de se méfier de tout le monde, une ville finit par se vider de ce qui la fait vivre.
Putain ce qu’elle est blême, ma ville RN.
(Photo DR – CC)
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J’aime beaucoup putain qu’elle blême ma ville RN…J’espère que ca ne sera pas le cas de Menton.
Faisons front contre le front!!