Économie

Pedro Sánchez, premier ministre espagnol_Photo European Union
Économie

Espagne : une autre voie que l’austérité

Temps de lecture : 7 minutes

En augmentant les salaires et certaines prestations sociales, l’Espagne a soutenu la consommation et les recettes publiques. Une expérience qui interroge les choix budgétaires français, sans résoudre la question d’une croissance sans fin.

Pour réduire les déficits publics, faudrait-il nécessairement diminuer les dépenses ? En France, cette idée domine le débat budgétaire. Après avoir instauré depuis de nombreuses années la politique de l’offre, fondée sur des allégements fiscaux et sociaux qui sont supposés renforcer la « compétitivité » des entreprises, les gouvernements cherchent en parallèle à réaliser des économies. Pour ce faire, il est urgent, selon les économistes dominant, de s’attaquer tout particulièrement à « notre modèle social » censé dilapider l’argent public. Ce même argent public qui se fait de plus en plus rare à cause… de la politique de l’offre.

Pourtant, une autre voie existe au-delà des Pyrénées : développer l’emploi, augmenter les revenus et soutenir la consommation pour accroître les recettes publiques. Depuis l’arrivée au pouvoir en Espagne du socialiste Pedro Sánchez, en juin 2018, ses gouvernements ont fortement relevé le salaire minimum, réformé le marché du travail et renforcé certaines protections sociales. Ces choix ont accompagné une progression de l’emploi et des ressources publiques, mais aussi une croissance de 2,8 % en 2025, plus de deux fois supérieure à celle de la France (1,2% en 2025) et parmi les plus fortes des grandes économies européennes (1,5 % de moyenne). Et si l’amélioration des comptes publics passait aussi par une meilleure répartition des richesses ?

Des salaires plus élevés pour soutenir l’économie

En 2018, le salaire minimum espagnol s’élevait à 735,90 euros mensuels, versés quatorze fois par an. En 2025, il atteignait 1 184 euros, soit une hausse de près de 61 %, et de 30 % après inflation (1). Cette progression résulte de décisions politiques successives, dont une augmentation de 22,3 % en 2019.

L’enjeu dépasse le pouvoir d’achat. Lorsqu’un salarié modeste gagne davantage, il peut consommer davantage, soutenant ainsi les commerces et les entreprises. Une étude publiée en août 2026 dans le Journal of Public Economics a mesuré les effets de la hausse du salaire minimum espagnol de 2019. Les chercheurs estiment que les ménages concernés ont augmenté leur consommation de 10,2 %, consacrant environ 80 % de leur revenu supplémentaire à leurs dépenses (2).

Cette réaction s’explique par une réalité économique : les ménages modestes dépensent une part bien plus importante de leurs revenus que les ménages aisés. Selon l’Insee, en France, en 2022, les 20 % les plus riches épargnaient en moyenne 27 % de leur revenu disponible net. À l’inverse, les 20 % les plus modestes affichaient un taux d’épargne négatif de 29 % : leur consommation dépassait leurs revenus disponibles, notamment grâce à leur épargne antérieure ou à l’endettement (3). Les ménages aisés consomment davantage en valeur absolue, mais épargnent une proportion supérieure de leurs ressources. Cette épargne peut financer l’investissement, sans se transformer immédiatement en achats. À montant égal, une hausse des revenus modestes a donc davantage de chances de soutenir rapidement la demande, l’activité et les recettes fiscales.

L’emploi et les salaires remplissent les caisses sociales

Fin 2021, l’Espagne a réformé son marché du travail en limitant les contrats temporaires, particulièrement répandus. Leur proportion a fortement reculé, même si les contrats permanents discontinus n’ont pas supprimé toute précarité. L’emploi a parallèlement progressé, porté notamment par la croissance, le tourisme et l’immigration. Ces créations ne peuvent être attribuées aux seules réformes. Mais leur effet sur les finances sociales est direct : davantage de salariés signifie davantage de cotisants, tandis que des rémunérations plus élevées augmentent les cotisations prélevées sur la masse salariale.

L’Autorité indépendante de responsabilité budgétaire espagnole, l’AIReF, a chiffré ce mécanisme dans ses prévisions pour 2025. Sur une hausse attendue des cotisations d’environ 6 %, elle attribuait 3,2 points à l’augmentation des rémunérations et 2,2 points à celle de l’emploi, contre 0,5 point aux modifications réglementaires (4).

Ces prévisions montrent comment les recettes sociales peuvent progresser principalement grâce à la masse salariale, sans hausse équivalente des taux de cotisation. Même logique pour les impôts : davantage de revenus génère de l’impôt sur le revenu, davantage de consommation de la TVA (qui reste un impôt profondément injuste, puisqu’aveugle quant aux revenus). En 2025, les recettes fiscales espagnoles ont augmenté de 10,4 %, sous l’effet de l’élargissement des bases imposables, mais aussi de mesures fiscales et de l’inflation (5).

Les prestations sociales ne sont pas seulement des dépenses

L’Espagne a également renforcé sa protection sociale. En 2020, elle a créé le Ingreso Mínimo Vital, un revenu minimum destiné aux ménages pauvres, et rétabli l’indexation des pensions sur l’inflation pour préserver le pouvoir d’achat des retraités. Ces prestations constituent une dépense publique, mais aussi un revenu pour leurs bénéficiaires. Elles soutiennent des achats de biens et de services, dont une partie revient indirectement dans les caisses publiques.

Cela ne signifie pas qu’elles s’autofinancent. Leur effet dépend du nombre de bénéficiaires et de leur consommation. Le revenu minimum vital espagnol souffre d’ailleurs d’une couverture insuffisante des personnes pauvres. Mais réduire ces prestations peut aussi freiner la demande et les recettes : leur coût doit donc être apprécié en tenant compte de leurs retombées économiques.

Davantage de dépenses publiques, sans explosion du déficit

Entre 2018 et 2025, les recettes publiques espagnoles sont passées d’environ 39 % à près de 43 % du PIB, tandis que les dépenses augmentaient d’environ 41,5 % à 45,3 % (6). L’Espagne a donc développé ses ressources sans réduire le poids de la dépense publique.

Son déficit est passé d’environ 2,6 % du PIB en 2018 à 2,4 % en 2025. L’amélioration est modeste, mais le pays a retrouvé un déficit proche de son niveau initial après le choc de la pandémie. Ce résultat ne découle pas uniquement des politiques sociales. Le tourisme, l’immigration, les fonds européens, l’inflation et les décisions fiscales ont également joué. L’Espagne a aussi supprimé certaines aides exceptionnelles et engagé des ajustements budgétaires. Son expérience ne prouve donc pas que les dépenses sociales se financent intégralement elles-mêmes, mais qu’une progression des ressources publiques peut accompagner leur développement.

La France et la stratégie austéritaire

La France a privilégié une autre stratégie. Sa politique de l’offre repose sur les allégements de cotisations patronales, la diminution de l’impôt sur les sociétés et la réduction des impôts de production. L’objectif est de favoriser l’investissement et l’emploi, mais ces mesures ont également un coût budgétaire.

Face à un déficit de 5,1 % du PIB en 2025, le gouvernement poursuit un redressement reposant largement sur la maîtrise des dépenses (7). Or réduire les investissements publics, les prestations ou les moyens des services publics peut aussi freiner la consommation, l’emploi et les recettes fiscales.

C’est l’enjeu du multiplicateur budgétaire : une économie d’un euro sur la dépense publique n’améliore pas nécessairement le déficit d’un euro si elle ralentit l’activité. Inversement, une dépense supplémentaire peut générer des recettes qui compensent une partie de son coût.

La comparaison a ses limites. Les deux pays diffèrent par leur démographie, leur structure productive et leur population active. L’Espagne conserve aussi un chômage plus élevé. Leurs performances ne peuvent donc être attribuées à leurs seules politiques économiques.

Mais la croissance ne peut pas être une fin en soi

Cette stratégie pose une question fondamentale : peut-on indéfiniment compter sur la croissance pour financer notre modèle social ? Face au réchauffement climatique, à l’épuisement des ressources et à l’érosion de la biodiversité, augmenter sans cesse la production et la consommation matérielles ne peut constituer un objectif en soi.

L’enjeu est donc double : mieux répartir les richesses aujourd’hui, mais aussi construire une économie moins dépendante de la croissance permanente. Cela suppose de développer les services publics, de privilégier les productions socialement utiles, de réduire les activités les plus destructrices et de repenser le financement de la protection sociale.

L’expérience espagnole ne fournit pas de solution miracle. Elle rappelle toutefois que les salaires et les prestations sociales ne sont pas seulement des coûts : ce sont aussi des revenus qui alimentent l’économie et les recettes publiques. À plus long terme, le défi sera de préserver ces droits sans dépendre d’une augmentation infinie de la production.

(Photo Union européenne-CC)

Notes
 (1) OCDE, 2025, « Études économiques de l’OCDE : Espagne 2025 ».
 (2) ournal of Public Economics, août 2026, « Consumption responses to a major minimum wage increase: Evidence from Spain ».
 (3) Insee, 5 novembre 2024, « Consommation et épargne par catégories de ménages en 2022 ».
 (4) AIReF, 10 avril 2025, « Report on the Initial Budgets of the General Government for 2025 ».
 (5) Agencia Tributaria, avril 2026, « Informe anual de recaudación tributaria 2025 ».
 (6) Eurostat, 2026, « Government revenue, expenditure and main aggregates ».
 (7) Insee, 2026, « Les comptes des administrations publiques en 2025 ».

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