L’intelligence artificielle menace-t-elle notre protection sociale ?
Alors que les entreprises accélèrent l’automatisation du travail, une étude d’Anthropic, maison mère de l’IA Claude, envisage une économie beaucoup plus riche, mais où les salariés percevraient une part décroissante des revenus. Comment, alors, financer les retraites, la santé et les autres droits sociaux ?
Et si, demain, une entreprise pouvait produire autant avec dix salariés qu’aujourd’hui avec cent ? Et si un cabinet comptable, une compagnie d’assurances ou une société informatique pouvait réaliser une grande partie de son activité grâce à des intelligences artificielles ? Ses profits pourraient augmenter, ses dépenses de personnel diminuer considérablement. Mais que deviendraient les salariés devenus « inutiles » ? Et surtout, qui financerait les retraites, les hôpitaux et l’assurance maladie auxquels leurs salaires contribuaient jusqu’alors ?
Ces questions ne relèvent plus de la science-fiction. Deux informations récentes donnent la mesure du bouleversement qui se prépare. Siemens vient de présenter son ambition de porter l’automatisation de la production à 80 %. Quelques semaines auparavant, une étude publiée par Anthropic explorait un scénario dans lequel l’économie américaine produirait beaucoup plus de richesses, tandis que la part des revenus revenant au travail diminuerait fortement. Une perspective qui soulève une question autrement plus importante que le seul nombre d’emplois menacés : si l’humanité parvient à produire toujours davantage avec toujours moins de travail, pourquoi cette formidable avancée devrait-elle menacer les conditions d’existence de ceux qu’elle est censée libérer ?
Une révolution industrielle d’une ampleur inédite ?
Au XIXe siècle, la révolution industrielle a bouleversé les sociétés européennes. Les machines à vapeur et les grandes manufactures ont permis d’accroître très fortement la production en mécanisant le travail physique. Au XXe siècle, l’électricité, les chaînes de montage, puis l’informatique ont prolongé cette transformation. Des métiers ont disparu, d’autres sont apparus. Mais les gains de productivité n’ont pas automatiquement amélioré le sort des travailleurs. La réduction du temps de travail, les congés payés et la protection sociale ont été obtenus par des luttes sociales et des décisions politiques.

L’intelligence artificielle pourrait provoquer un bouleversement plus profond encore. Pour la première fois à une telle échelle, les machines ne remplacent plus seulement les bras, mais aussi une partie des capacités intellectuelles humaines. Rédaction, traduction, programmation, comptabilité, analyse juridique ou création graphique : les professions qualifiées sont désormais concernées. Selon l’Organisation internationale du travail, un emploi sur quatre dans le monde présentait en 2025 un certain degré d’exposition à l’IA générative (1).
Certains métiers seront transformés, d’autres pourraient être créés. Mais une entreprise n’a pas besoin de remplacer intégralement un métier pour réduire ses effectifs. Si dix salariés peuvent accomplir le travail de quinze, il suffit de limiter les recrutements ou de ne pas remplacer les départs.
L’industrie commence déjà à mesurer les possibilités offertes par ces technologies. Le 19 octobre, Siemens a présenté, dans son usine électronique d’Erlangen, en Allemagne, de nouvelles applications d’intelligence artificielle développées avec Nvidia. Cedrik Neike, membre du directoire du groupe, a annoncé vouloir porter le niveau d’automatisation industrielle de 30 à 40 % actuellement à 70 ou 80 % (2).

Certaines applications permettraient de réduire jusqu’à 85 % le travail d’ingénierie nécessaire à la préparation de la production et jusqu’à 20 % certains coûts de planification. Ces gains concernent des opérations précises : ils ne signifient ni 85 % d’ingénieurs supprimés ni 80 % d’emplois industriels disparus. Siemens affirme d’ailleurs que l’automatisation pourrait contribuer à préserver la production dans les pays où les salaires sont élevés. Mais si les entreprises peuvent produire beaucoup plus sans augmenter proportionnellement leurs effectifs, à qui reviendront les gains de productivité ?
Anthropic imagine la prospérité sans les salariés
En septembre 2026, Anthropic, l’une des principales entreprises mondiales d’intelligence artificielle, maison-mère de l’IA Claude, a publié une étude intitulée Economic Scenarios for Transformative AI, élaborée notamment par les économistes Anton Korinek et Chad Jones. Elle explore trois trajectoires possibles de l’économie américaine à l’horizon 2030, selon la rapidité du développement et de l’adoption de l’IA (3).
Dans le scénario le plus extrême, les résultats sont spectaculaires. Le produit intérieur brut américain serait supérieur de 32,4 % à ce qu’il aurait été sans cette transformation. Mais la part des revenus revenant au travail passerait d’environ 60 % à seulement 45,2 %. Autrement dit, malgré l’enrichissement considérable de l’économie, les revenus totaux du travail resteraient presque inchangés, tandis que les détenteurs du capital capteraient une part croissante de la richesse produite.

Les travailleurs intellectuels seraient particulièrement touchés, avec une baisse de leurs rémunérations et une hausse importante du chômage. Certains métiers moins exposés à l’automatisation pourraient, à l’inverse, bénéficier d’augmentations de salaires. Il s’agit de simulations, pas de prévisions. Le scénario extrême suppose des progrès technologiques très rapides et ne prend pas pleinement en compte toutes les réactions possibles de l’économie et des pouvoirs publics. Dans le scénario intermédiaire, le PIB serait supérieur de 8,3 % à la trajectoire sans transformation par l’IA et la part des revenus du travail diminuerait plus modérément, à 56,1 %.
Mais le mécanisme étudié est fondamental : une économie peut produire beaucoup plus de richesses sans que les travailleurs en bénéficient dans les mêmes proportions. Rien ne garantit que les gains de productivité se traduisent par des augmentations de salaires ou une réduction du temps de travail. Ils peuvent aussi accroître les profits des propriétaires des machines.
Marx avait-il anticipé la grande contradiction de l’intelligence artificielle ?
Cette perspective fait écho à une contradiction du capitalisme analysée dès le XIXe siècle par Karl Marx. Dans sa théorie économique, le travail humain constitue la source de la valeur nouvelle, tandis que les machines transmettent progressivement aux produits la valeur qu’elles représentent.
Pour comprendre son raisonnement, prenons un exemple simple. Une entreprise achète du bois pour fabriquer des meubles. Ce bois a un coût, tout comme les machines nécessaires pour le découper et l’assembler. Pour Marx, ces éléments ne créent pas de valeur nouvelle : ils transmettent simplement aux meubles la valeur qu’ils représentent. Le bois est consommé au cours de la fabrication, tandis que les machines s’usent progressivement. Imaginons qu’une machine coûte 100 000 euros et permette de fabriquer 10 000 meubles avant d’être remplacée. Elle transmettra en moyenne 10 euros de sa valeur à chaque meuble produit. Autrement dit, elle permet de fabriquer des meubles, mais ne crée pas, dans la théorie de Marx, davantage de valeur que celle qu’elle perd progressivement en s’usant.
Le travail humain fonctionne différemment. Un salarié peut, au cours de sa journée, produire davantage de valeur que celle correspondant à sa rémunération. Imaginons qu’en quatre heures il crée l’équivalent de la valeur nécessaire pour payer sa journée de travail. Pendant les quatre heures suivantes, il continue à produire de la valeur sans recevoir de salaire supplémentaire. C’est cette valeur excédentaire, que Marx appelle la plus-value, qui est captée par le propriétaire de l’entreprise.
La machine, elle, peut fonctionner jour et nuit, multiplier la production et permettre de réaliser des profits considérables. Mais, dans l’analyse de Marx, elle ne crée pas de valeur nouvelle au-delà de celle qu’elle transmet. C’est pourquoi il parle de « travail mort », incorporant du travail humain passé, par opposition au « travail vivant » des salariés.
L’intelligence artificielle illustre particulièrement bien cette notion. Ses performances reposent sur des décennies de recherche, des milliards de textes, d’images et de documents produits par des humains, ainsi que sur le travail des ingénieurs, des développeurs et des personnes chargées d’annoter les données. Une immense accumulation de connaissances collectives devient ainsi la matière première de technologies détenues par quelques entreprises privées.
Chaque entreprise a intérêt à automatiser pour réduire ses coûts et augmenter ses marges. Lorsque ses concurrentes adoptent les mêmes technologies, les prix peuvent diminuer, mais les besoins de main-d’œuvre peuvent également se réduire. Or, les salariés sont aussi des consommateurs. Si les revenus du travail diminuent, qui achètera les biens et services produits ? Cette évolution ne conduit pas nécessairement à une crise. De nouvelles activités peuvent apparaître, les prix peuvent baisser et la redistribution peut soutenir la consommation. Quant à la théorie marxiste de la valeur, elle reste discutée entre économistes : dans la comptabilité actuelle, une entreprise largement automatisée peut parfaitement créer de la valeur ajoutée et des profits.
Mais Marx avait aussi entrevu une perspective étonnamment actuelle. Dans les « Grundrisse », rédigés entre 1857 et 1858, il décrivait une société dans laquelle les sciences et les machines permettraient de produire toujours davantage en réduisant le temps de travail humain nécessaire. Il soulignait alors une contradiction fondamentale du capitalisme : celui-ci cherche constamment à diminuer le temps de travail nécessaire à la fabrication des marchandises, alors que, dans sa théorie, ce même temps de travail reste la mesure de leur valeur (4).
Et cette contradiction possède aujourd’hui une dimension sociale très concrète : nous continuons à faire dépendre les revenus de la majorité de la population de son travail, ainsi qu’une grande partie du financement de notre protection sociale des salaires. Autrement dit, nous développons des technologies destinées à économiser le travail humain, tout en conservant un système dans lequel il faut travailler pour disposer des moyens de vivre.
Qui financera la Sécurité sociale quand les machines remplaceront les salariés ?
En France, cette révolution pose un problème supplémentaire : celui du financement de notre modèle social. La Sécurité sociale s’est historiquement construite autour des cotisations prélevées sur les rémunérations. Le système s’est diversifié avec la CSG, la TVA affectée et d’autres impôts et taxes, mais les cotisations restent déterminantes. Selon la Drees, elles représentaient encore 55,6 % des ressources de la protection sociale française en 2024, soit 554,4 milliards d’euros, en incluant les cotisations effectives et imputées, et en distinguant la CSG (5).
Que se passerait-il si une part croissante de la richesse était produite par des entreprises employant beaucoup moins de salariés ? Imaginons une entreprise de 1 000 personnes rémunérées en moyenne 40 000 euros brut par an, soit une masse salariale de 40 millions d’euros. Après une automatisation importante, elle réalise une production équivalente avec 200 salariés. Sa masse salariale tombe à 8 millions d’euros. À taux inchangés, les cotisations assises sur ces rémunérations diminueraient de 80 %, alors même que l’entreprise pourrait conserver son activité et augmenter ses profits. Les besoins de santé, de retraite et de solidarité n’auraient pourtant pas disparu. Ils pourraient même augmenter si une partie de la population se retrouvait privée d’emploi.

Bien sûr, l’automatisation ne signifie pas automatiquement une diminution des recettes sociales. De nouveaux emplois peuvent apparaître et les bénéfices supplémentaires peuvent être taxés. Mais si la masse salariale progresse durablement moins vite que la richesse produite, les cotisations risquent de ne pas suivre la même évolution.
C’est précisément le risque que permet d’illustrer l’étude d’Anthropic : dans son scénario extrême, les États-Unis seraient considérablement plus riches, tandis que les revenus totaux du travail resteraient presque inchangés. Le paradoxe est immense : une société pourrait devenir suffisamment productive pour travailler moins tout en fragilisant le financement de ses droits sociaux, simplement parce qu’elle continue à faire reposer une grande partie de celui-ci sur les salaires.
Et lorsque les gouvernements expliquent qu’il faut travailler plus longtemps pour financer les retraites, que signifiera cette exigence dans une économie où les entreprises pourraient avoir besoin de toujours moins de travail humain ?
Musk et Altman promettent un monde sans travail
Curieusement, certains des dirigeants qui participent à cette révolution technologique reconnaissent eux-mêmes que le travail pourrait perdre sa place centrale. Elon Musk a ainsi évoqué un avenir dans lequel l’intelligence artificielle et les robots rendraient le travail facultatif. Lors du salon VivaTech, en mai 2024, il a défendu l’idée d’un « revenu universel élevé », rendu possible par une production abondante de biens et de services (6).
Sam Altman, dirigeant d’OpenAI, avait développé dès mars 2021 une proposition plus précise. Dans un texte intitulé « Moore’s Law for Everything », il expliquait que l’intelligence artificielle allait transférer une part croissante du pouvoir économique du travail vers le capital. Sans adaptation des politiques publiques, avertissait-il, une majorité de la population risquerait d’en sortir perdante (7).

Il proposait de créer un fonds citoyen américain alimenté notamment par un prélèvement annuel de 2,5 % sur la valeur des grandes entreprises, payé en actions, et par une taxe sur les terrains privés. Les citoyens majeurs recevraient ensuite une distribution annuelle en argent et en titres.
Cette proposition reconnaît explicitement que les revenus du travail pourraient ne plus suffire à assurer la prospérité collective. Mais elle soulève une question fondamentale : pourquoi quelques entreprises devraient-elles posséder l’essentiel des machines et des infrastructures, tandis que le reste de la population dépendrait d’une redistribution de leurs revenus ?
Un revenu universel pourrait contribuer à partager les bénéfices de l’automatisation. Mais il ne garantirait pas, à lui seul, le maintien des services publics, des retraites et des droits sociaux. Tout dépendrait de son niveau, de son financement et de sa capacité à compléter, plutôt qu’à remplacer, les protections existantes.
Une société où une minorité possède les moyens de production et où la majorité dépend de revenus redistribués serait-elle véritablement libérée du travail ou simplement placée dans une nouvelle forme de dépendance économique ?
Faire cotiser les machines, partager les richesses et réduire le temps de travail
La première réponse pourrait consister à modifier le financement de notre protection sociale. Pourquoi une entreprise employant 1 000 salariés devrait-elle contribuer massivement à travers leurs rémunérations, tandis qu’une entreprise réalisant une valeur ajoutée comparable avec cinquante salariés disposerait d’une assiette de cotisations beaucoup plus faible ?
Dès 2017, Bill Gates avait défendu l’idée de taxer les robots remplaçant des salariés (8). Mais comment définir précisément un robot ? Faut-il taxer un logiciel, un système d’intelligence artificielle ou une machine industrielle ? Et comment déterminer le nombre d’emplois réellement supprimés ?
Une autre solution consisterait à faire davantage contribuer la valeur ajoutée des entreprises, autrement dit la richesse qu’elles créent, qu’elle serve à rémunérer les salariés ou les détenteurs du capital. Une entreprise très automatisée peut ainsi produire autant de richesses qu’une autre tout en contribuant beaucoup moins à travers ces cotisations. Élargir leur assiette permettrait de faire participer davantage la part de la richesse qui ne revient pas aux salariés au financement de la protection sociale.
Attention, il ne s’agirait pas d’augmenter la TVA, cet impôt sur la consommation qui pèse proportionnellement davantage sur les ménages modestes. La contribution envisagée serait directement prélevée sur les entreprises, à partir de la richesse qu’elles produisent. Ses modalités devraient toutefois être définies pour éviter de pénaliser les investissements productifs et tenir compte des différences entre secteurs économiques.

Une autre piste serait de moduler les cotisations patronales en fonction de la manière dont les entreprises répartissent leur valeur ajoutée. Celles qui privilégient l’emploi, les augmentations de salaires ou la réduction du temps de travail pourraient bénéficier de conditions plus favorables que celles qui consacrent une part croissante de leurs richesses aux profits et aux dividendes. Un tel mécanisme devrait toutefois être conçu avec précaution pour ne pas pénaliser les entreprises ayant besoin d’investissements importants.
Cette réflexion dépasse largement les économistes critiques du capitalisme. Dans une étude publiée en 2020, Daron Acemoglu, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et futur prix Nobel d’économie en 2024, ainsi que les économistes Andrea Manera et Pascual Restrepo, ont montré que la fiscalité américaine favorisait le capital au détriment du travail, encourageant une automatisation parfois excessive et socialement peu bénéfique. Sans remettre en cause l’économie de marché, ils ont entre autres étudié l’intérêt d’une taxation ciblée de l’automatisation pour corriger ces déséquilibres (9).
Mais la fiscalité ne constitue qu’une partie de la réponse. Pourquoi ne pas également développer des infrastructures publiques d’intelligence artificielle et des fonds collectifs détenant des participations dans les entreprises qui bénéficient de cette révolution ? Leurs revenus pourraient contribuer durablement au financement des retraites, de la santé et des services publics.
Un véritable pôle public européen de l’intelligence artificielle pourrait ainsi développer des outils au service de la recherche, de l’éducation, de la santé et des besoins collectifs, tout en réduisant notre dépendance à quelques multinationales. Il permettrait également de mieux maîtriser l’empreinte écologique de ces technologies, dont le développement nécessite des quantités croissantes d’électricité, d’eau et de matières premières. La puissance publique pourrait s’imposer à elle-même, mais aussi imposer aux opérateurs privés, des normes environnementales particulièrement exigeantes en matière de consommation énergétique, de prélèvements d’eau, de durée de vie des équipements et de recyclage. Elle pourrait surtout orienter le développement de l’IA vers les usages présentant une réelle utilité sociale et environnementale, plutôt que de laisser la seule rentabilité déterminer les investissements. Il ne s’agirait plus seulement de taxer les profits après leur réalisation, mais de faire en sorte qu’une partie des moyens de production et des richesses qu’ils génèrent appartienne directement à la collectivité, dans le respect des limites écologiques.
Reste enfin une autre possibilité, peut-être la plus évidente : utiliser les gains de productivité pour réduire le temps de travail sans baisse proportionnelle des rémunérations. Si une activité qui nécessite aujourd’hui trente-cinq heures peut demain être réalisée en vingt-cinq grâce à l’IA, pourquoi ce gain devrait-il bénéficier uniquement à l’employeur ?
Tous les secteurs ne connaîtront pas les mêmes progrès. Les métiers du soin, de l’éducation ou de l’accompagnement continueront à nécessiter une présence humaine importante. Mais c’est précisément l’intérêt d’une redistribution collective : les richesses supplémentaires produites dans les secteurs fortement automatisés pourraient aider à financer les emplois indispensables dans les autres.
L’intelligence artificielle pourrait ainsi permettre de travailler moins, d’améliorer les conditions de vie et de renforcer les services publics. Une perspective bien différente de celle d’une société où les salariés seraient licenciés au nom de la productivité avant de devoir solliciter une allocation pour survivre.
Une révolution technologique, mais surtout un choix de société
Nous sommes peut-être au début d’une transformation aussi importante que la révolution industrielle, voire davantage. Nul ne peut encore prévoir précisément combien d’emplois seront détruits, combien seront créés ni à quelle vitesse les technologies évolueront.
Mais les annonces de Siemens et les scénarios d’Anthropic éclairent une perspective commune : des gains de productivité considérables pourraient profondément modifier la place du travail humain dans la production et la répartition des richesses.
Sans intervention collective, ils pourraient renforcer le pouvoir des propriétaires des infrastructures technologiques, accentuer les inégalités et mettre sous tension le financement de notre protection sociale. Avec d’autres choix, ils pourraient au contraire permettre de réduire le temps de travail, de renforcer les droits sociaux et de donner à chacun davantage de liberté.
Cette bifurcation ne dépend pas des algorithmes. Elle dépend de la fiscalité, de la propriété du capital, du droit du travail et des décisions démocratiques. Car si les machines permettent demain de produire davantage avec moins de salariés, il faudra bien choisir entre continuer à faire dépendre largement notre protection sociale des seuls revenus du travail ou faire contribuer plus directement l’ensemble des richesses produites.
L’humanité est peut-être en train d’inventer les moyens de se libérer d’une grande partie du travail nécessaire. Ce serait une conquête historique. Encore faudrait-il éviter que cette libération profite principalement à ceux qui possèdent les machines, tandis que les autres seraient privés à la fois de leur travail et des revenus qui leur permettent de vivre.
Notes
(1) Organisation internationale du travail (OIT), 20 mai 2025, « Generative AI and jobs: A 2025 update ».
(2) Siemens, 19 octobre 2026, « Siemens partners with NVIDIA to advance AI-driven, autonomous factories » ; Reuters, 19 octobre 2026, « Siemens targets up to 80% factory automation with AI, board member says ».
(3) Anthropic, septembre 2026, « Scenarios for our Economic Future » ; Centre for Economic Policy Research (CEPR), 15 septembre 2026, « Economic Scenarios for Transformative AI ».
(4) Karl Marx, 1857-1858, « Fragment sur les machines », dans Grundrisse, manuscrits économiques (texte en anglais).
(5) Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), décembre 2025, « La protection sociale en France et en Europe en 2024 – Édition 2025 ».
(6) CNN, 23 mai 2024, « Elon Musk says AI will take all our jobs ».
(7) Sam Altman, 16 mars 2021, « Moore’s Law for Everything ».
(8) Forum économique mondial, 20 février 2017, « Bill Gates: This is why we should tax robots ».
(9) Daron Acemoglu, Andrea Manera et Pascual Restrepo, National Bureau of Economic Research (NBER), avril 2020, « Does the US Tax Code Favor Automation? ».
Notre site est accessible, sans abonnement, sans mur payant, sans publicité, parce que nous voulons que tous ceux qui le souhaitent puissent lire et partager nos articles.
Mais ce choix a une contrepartie : sans vos dons, déductibles des impôts,
Le Nouveau Paradigme ne peut pas exister.
Nous dépendons donc exclusivement du soutien de nos lectrices et lecteurs.
