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La France encore beaucoup trop dépendante du pétrole, et les plus modestes en paient le prix

Flambée des prix, dépendance géopolitique, inégalités sociales : le retour des tensions au Moyen-Orient révèle l’ampleur du problème. Des scénarios existent pourtant pour réduire fortement l’usage du pétrole et du gaz, à condition de transformer en profondeur nos modes de transport, de chauffage et de production.

Chaque nouvelle flambée au Moyen-Orient agit comme un révélateur brutal. En quelques jours, les cours du pétrole et du gaz repartent à la hausse, les marchés s’affolent, les gouvernements promettent des réponses d’urgence, puis les ménages encaissent. Ceux qui vivent déjà avec le moins de marge sont les premiers touchés. Ce sont souvent eux qui roulent encore avec les véhicules les plus anciens, donc les plus gourmands en carburant, et qui habitent les logements les moins bien isolés. À chaque choc, la même mécanique sociale se remet en marche. L’énergie chère devient une taxe invisible sur la précarité.

Ce nouvel épisode dit quelque chose de plus profond encore. Continuer à dépendre massivement du pétrole et du gaz, ce n’est pas seulement prolonger l’inconscience climatique. C’est accepter que l’économie française reste suspendue à des décisions prises ailleurs, dans des zones de guerre, dans des capitales étrangères ou sur des marchés qui ne répondent à aucune logique d’intérêt général. Il suffit d’une crise géopolitique, d’un arbitrage de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole ( OPEP), d’une tension sur le marché du GNL (gaz naturel liquéfié, transporté par bateau après avoir été refroidi à -162°C) ou d’une décision de Donald Trump pour déstabiliser l’ensemble du système. Même la libération de stocks stratégiques n’offre plus la garantie de calmer les marchés. Elle peut, au contraire, nourrir la spéculation. C’est la démonstration que ce système n’est plus réellement régulable.

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La bonne question n’est donc plus de savoir s’il faut réduire notre dépendance aux énergies fossiles, mais à quelle vitesse et par quels moyens crédibles il est possible d’en sortir. Car la France reste, malgré son parc nucléaire, très dépendante du pétrole et du gaz. Et cette dépendance pèse à la fois sur le climat, sur la balance commerciale, sur la souveraineté énergétique et sur le pouvoir d’achat.

Une dépendance toujours massive, malgré le nucléaire

On présente souvent la France comme un pays relativement protégé grâce à son électricité nucléaire. C’est vrai en partie, mais seulement en partie. Le nucléaire limite fortement la dépendance fossile dans la production d’électricité. Il ne règle pas l’essentiel du problème, car le pétrole et le gaz dominent encore une large part des usages finaux.

En 2024, la consommation finale énergétique de la France représente encore 50,5 millions de tonnes équivalent pétrole (1) pour le pétrole et 22,5 Mtep (millions de tonnes équivalent pétrole, une unité permettant de comparer différentes formes d’énergie sur une même base) pour le gaz. À cela s’ajoutent les usages non énergétiques des hydrocarbures, notamment dans la pétrochimie, qui représentent près de 9,9 Mtep, dont 8,7 Mtep uniquement pour le pétrole. Autrement dit, le pétrole et le gaz restent au cœur du fonctionnement matériel du pays.

Infographie consommation finale à usage énergétique par énergie en 2024
(Source SDES)

La dépendance est encore plus nette dès qu’on regarde la production nationale. En 2024, la production primaire française de pétrole n’est plus que de 0,8 Mtep et celle de gaz est quasiment nulle. Dans le même temps, les importations atteignent 84,1 Mtep  pour le pétrole et 37,2 Mtep pour le gaz. Le taux d’indépendance énergétique tombe ainsi à 1,3 % pour le pétrole et à 0 % pour le gaz. La France ne produit pratiquement plus les hydrocarbures qu’elle consomme.

Cette réalité suffit à démonter une idée reçue. Non, le nucléaire ne nous a pas rendus indépendants sur le plan énergétique au sens large. Il a réduit notre dépendance pour l’électricité, ce qui n’est déjà pas rien. Mais il ne permet ni de faire rouler les voitures, ni de chauffer immédiatement tous les logements, ni de remplacer du jour au lendemain le gaz dans l’industrie, ni de supprimer les intrants fossiles de la chimie. La dépendance française au pétrole et au gaz reste donc structurelle.

Le pétrole règne d’abord sur les transports

Le premier verrou, c’est le transport. En 2024, ce secteur représente à lui seul 513 TWh (térawattheures, une unité de mesure de l’énergie) de consommation finale énergétique. Surtout, il repose encore à près de 89 % sur des produits pétroliers. À lui seul, il absorbe environ 39,3 Mtep de pétrole. C’est le cœur du problème français.

Cette domination du pétrole n’est pas qu’une affaire technique. Elle résulte de décennies d’aménagement du territoire centré sur la voiture, d’étalement urbain, d’affaiblissement du rail, de sous-investissement dans les transports collectifs et de dépendance logistique au camion. C’est ce modèle qui transforme chaque flambée pétrolière en crise sociale. Quand le litre augmente, ce n’est pas seulement la mobilité qui coûte plus cher. C’est aussi le travail, l’accès aux soins, les courses, la vie quotidienne.

Infographie Conso finale énergétique par secteur 2014

(Source SDES)

La vulnérabilité est d’autant plus forte que la transition du parc automobile est lente. Les ménages modestes sont aussi ceux qui renouvellent le moins facilement leur véhicule. Ils sont donc plus exposés au maintien d’un parc ancien, plus consommateur et plus coûteux à l’usage. La dépendance pétrolière n’est pas socialement neutre. Elle produit une hiérarchie de la vulnérabilité.

Le gaz pèse lourd dans les bâtiments et l’industrie

Le deuxième verrou, c’est le gaz. Dans le résidentiel, il représente encore environ un quart de la consommation finale énergétique. Dans le tertiaire, il pèse près de 27 %. Dans l’industrie, il représente environ 36 % du mix énergétique sectoriel, à égalité avec l’électricité. Autrement dit, le gaz reste un pilier du chauffage des bâtiments et d’une partie importante de la chaleur industrielle.

Cette dépendance est presque entièrement importée. En 2024, l’approvisionnement français en gaz repose quasiment exclusivement sur des importations, pour un total d’environ 481 TWh PCS (térawattheures en pouvoir calorifique supérieur, c’est-à-dire une mesure de l’énergie contenue dans le gaz incluant la chaleur récupérable lors de la condensation de la vapeur d’eau). La Norvège représente 40 % des approvisionnements, les États-Unis 21 %, la Russie encore 18 % et l’Algérie 11 %. Même après la crise déclenchée par l’invasion de l’Ukraine, la France reste donc prise dans une géopolitique gazière instable, où le GNL venu des États-Unis et les flux internationaux continuent de dicter les prix.

C’est ici qu’apparaît un autre angle mort du débat public. Quand on parle de souveraineté, on évoque souvent la production électrique. Mais, pour des millions de foyers, la vraie dépendance quotidienne s’appelle chaudière à gaz, logement mal isolé, facture de chauffage et exposition aux prix mondiaux. Le gaz n’est pas seulement une question industrielle ou diplomatique. C’est une question de vie matérielle.

Une facture économique et climatique considérable

La dépendance fossile ne se mesure pas seulement en barils ou en térawattheures. Elle se lit aussi dans les comptes du pays. En 2023, la facture énergétique extérieure de la France est restée très élevée, après avoir explosé en 2022. En 2024, la dépense totale d’énergie des ménages, des entreprises et des administrations atteint 219 milliards d’euros. La facture moyenne d’énergie annuelle d’un ménage s’élève à 3 744 euros.

Ces montants disent une chose simple. Tant que la France restera dépendante d’énergies fossiles importées, elle restera exposée à une ponction massive sur sa richesse nationale. C’est un transfert permanent de pouvoir d’achat et de valeur ajoutée vers les pays producteurs, les grands groupes de l’énergie et les marchés internationaux. Et ce transfert est d’autant plus absurde qu’il finance la poursuite d’un système incompatible avec toute stabilisation du climat.

Le coût environnemental, lui, est connu. Le pétrole reste le principal carburant des émissions du transport. Le gaz continue d’alimenter les émissions directes des bâtiments et d’une partie de l’industrie. Même lorsqu’il émet moins de CO2 (dioxyde de carbone, principal gaz à effet de serre lié à la combustion des énergies fossiles) à la combustion que le charbon ou le fioul, le gaz n’est pas une énergie de transition neutre. Il reste une énergie fossile, avec des émissions importantes et, en amont, des fuites de méthane dont l’effet climatique est redoutable.

Peut-on sortir presque totalement du pétrole et du gaz

La réponse des grandes études est nette. Oui, la France peut réduire très fortement sa dépendance au pétrole et au gaz. Non, cela ne se fera ni par une technologie miracle, ni par un simple remplacement à l’identique, ni sans transformations profondes des usages.

Les scénarios les plus sérieux convergent sur un point. La sortie des fossiles repose sur trois piliers qui doivent avancer ensemble. D’abord la sobriété, c’est-à-dire la réduction des usages les plus énergivores. Ensuite l’efficacité, c’est-à-dire des équipements et des bâtiments beaucoup moins consommateurs. Enfin l’électrification et les énergies renouvelables, avec des molécules bas carbone réservées aux secteurs les plus difficiles à décarboner.

Infog sortir des énergies fossiles

RTE, dans ses scénarios pour 2050, montre qu’un système énergétique compatible avec la neutralité carbone implique à la fois une forte baisse des combustibles fossiles et une hausse de la consommation d’électricité finale, avec des besoins qui pourraient se situer autour de 555 à 755 TWh (2) selon le niveau de sobriété et de réindustrialisation. L’ADEME, dans ses travaux « Transition(s) 2050 »(3), conclut elle aussi que tous les scénarios crédibles de neutralité supposent une baisse massive des fossiles, mais diffèrent sur la place de la sobriété, du nucléaire, des renouvelables et des changements de modes de vie. L’ONG Négawatt (4), composée de professionnels de l’énergie et de citoyens, pousse plus loin la logique de réduction de la demande et mise sur une place dominante des renouvelables dans un système très fortement transformé. Le point commun entre ces trajectoires n’est pas difficile à trouver. Sortir du pétrole et du gaz, ce n’est pas seulement produire autrement. C’est aussi consommer moins et autrement.

Le levier numéro un, les transports

La priorité absolue est connue. Il faut faire reculer le pétrole dans les transports. Cela passe par l’électrification rapide des véhicules légers et d’une partie des utilitaires, mais ce levier ne suffira pas à lui seul. Une voiture électrique remplace un moteur thermique, pas un modèle d’aménagement entièrement dépendant de la voiture.

Il faut donc en parallèle investir massivement dans le rail, les transports collectifs, le fret ferroviaire, le vélo et l’organisation des territoires. La réduction de la dépendance passe aussi par la baisse des kilomètres contraints. Cela veut dire rapprocher emploi, services publics, commerces et logement. Cela veut dire sortir d’une logique où l’on subventionne implicitement l’éloignement puis où l’on compense socialement la flambée des carburants.

Dans le transport lourd, dans l’aviation et dans le maritime, la sortie sera plus lente. Des carburants alternatifs seront nécessaires, qu’il s’agisse de biocarburants avancés, de carburants synthétiques ou d’hydrogène (gaz utilisé comme vecteur énergétique, pouvant être produit à partir de gaz fossile ou d’électricité) pour certains usages ciblés. Mais aucune étude sérieuse ne montre qu’il sera possible de remplacer volume pour volume l’ensemble du pétrole consommé aujourd’hui. Il faudra donc aussi réduire les usages.

Deuxième chantier décisif, la fin progressive du chauffage fossile

Le potentiel de réduction est immense dans les bâtiments. La combinaison la plus robuste est connue depuis longtemps. Il faut accélérer la rénovation thermique performante, remplacer les chaudières gaz et fioul par des pompes à chaleur lorsque c’est pertinent, développer les réseaux de chaleur et renforcer la chaleur renouvelable.

C’est sans doute le terrain où la transition est à la fois la plus nécessaire et la plus sociale. Un logement mieux isolé protège contre les hausses de prix, réduit les émissions, améliore le confort et diminue la précarité énergétique. À l’inverse, maintenir des millions de ménages dans des passoires thermiques chauffées au gaz ou au fioul revient à organiser leur vulnérabilité permanente.

Le problème n’est pas tant de savoir quoi faire que de se donner les moyens de le faire à grande échelle. Il faut des filières formées, des financements stables, un accompagnement public, du tiers-financement, des obligations progressives et des aides ciblées. Tant qu’on restera dans une logique de petits dispositifs, qui sont suspendus au gré des suspensions gouvernementales comme MaPrim’Rénov, la dépendance au gaz survivra.

Dans l’industrie, la sortie sera plus sélective mais possible

L’industrie pose des difficultés particulières. Une partie des procédés, la sidérurgie en est l’exemple le plus frappant, peut être électrifiée. Une autre peut basculer vers la biomasse ou la chaleur renouvelable. Pour certains secteurs, comme la chimie ou le raffinage, l’hydrogène bas carbone pourra jouer un rôle. Dans quelques cas résiduels, la capture et le stockage du CO2 (dioxyde de carbone, principal gaz à effet de serre lié à la combustion des énergies fossiles) pourront être mobilisés.

Mais là encore, il faut éviter les illusions. L’hydrogène n’est pas une baguette magique. Produit à partir de gaz, il ne supprime pas la dépendance fossile. Produit par électrolyse, il exige beaucoup d’électricité décarbonée et doit donc être réservé aux usages où il n’existe pas d’alternative plus efficace. Les scénarios sérieux le disent tous plus ou moins clairement. Les molécules bas carbone seront rares et coûteuses. Elles doivent être ciblées, pas dispersées.

Le biométhane peut également contribuer à réduire une part de la dépendance au gaz fossile, mais dans des proportions limitées. En 2024, la production commercialisée nationale atteint environ 12 TWh PCS, dont 11,6 TWh de biométhane. C’est utile, mais cela ne représente qu’une fraction modeste de la consommation nationale de gaz.

Et le nucléaire dans tout cela

Il faut être précis. Le nucléaire ne peut pas être balayé d’un revers de main dans un débat sérieux sur la sortie des fossiles en France. Dans l’état actuel du système, il joue un rôle central pour fournir une électricité très peu carbonée. C’est un atout réel si l’on veut électrifier les transports, le chauffage et une partie de l’industrie sans augmenter fortement les émissions.

Centrale nucléaire Ardèche

Centrale nucléaire de Cruas-Meysse, en Ardèche. (Photo Laurent Echiniscus – CC)

Dire cela ne revient pas à sanctuariser le nucléaire. Son bilan environnemental ne peut pas être réduit à la seule question climatique. Il y a les déchets radioactifs, les risques industriels, les besoins en eau, l’impact de l’extraction d’uranium, le coût et la durée des nouveaux réacteurs, ainsi que la vulnérabilité d’un système très centralisé. Le nucléaire n’est donc pas une solution simple, propre ou sans passif. C’est une technologie bas carbone, mais lourde, risquée et héritée d’une autre époque industrielle.

Peut-on s’en passer totalement à terme ? Certaines études, comme celles de Négawatt, répondent oui, à condition d’accepter un haut niveau de sobriété, une montée très forte des renouvelables, un pilotage fin du système et des transformations sociales profondes. D’autres scénarios, notamment ceux étudiés par RTE, montrent que plusieurs chemins sont possibles, avec ou sans nouveau nucléaire, mais qu’une sortie rapide du nucléaire compliquerait fortement la sortie simultanée des fossiles. Autrement dit, dans le système français actuel, se passer à la fois vite du nucléaire et vite du pétrole et du gaz relève d’une trajectoire beaucoup plus exigeante.

Le point honnête est donc celui-ci. À court et moyen terme, il paraît très difficile de sortir des fossiles sans s’appuyer au moins en partie sur le parc nucléaire existant, tant qu’une capacité renouvelable et de flexibilité suffisante n’a pas été déployée. Mais cela ne dispense en rien de débattre lucidement des limites environnementales du nucléaire, ni de préparer un système où la réduction de la demande et les renouvelables occupent une place croissante.

La vraie souveraineté énergétique ne consiste pas à changer de dépendance, mais à la réduire

Au final, un pays qui a besoin de moins de pétrole pour se déplacer, de moins de gaz pour se chauffer et de moins d’intrants fossiles pour produire est un pays moins vulnérable aux guerres, aux chantages géopolitiques et aux emballements spéculatifs. C’est aussi un pays qui protège mieux ses ménages modestes, parce qu’il réduit leur exposition à des dépenses contraintes devenues explosives.

L’enjeu n’est donc pas de sauver le pouvoir d’achat à coups de rustines quand les prix s’envolent. L’enjeu est de sortir du piège qui rend ces hausses possibles et si douloureuses. Tant que le pétrole et le gaz resteront au centre de l’économie réelle, la France restera exposée à des crises qu’elle ne maîtrise pas. 

Notes

1 – Statistiques publiques de l’énergie, des transports, du logement et de l’environnement (SDES), «Chiffres clés de l’énergie 2025 ».
 2 – RTE, « Futurs énergétiques 2050 ».
 3 – ADEME, « Transition(s) 2050 ».
 4 – Association négaWatt, « Scénario négaWatt 2022 ».

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