Medef, FNTR, FNSEA : l’État providence, c’est uniquement quand ça les arrange
Quand l’orage gronde, les pourfendeurs de la « dépense publique » redécouvrent par miracle les vertus du guichet de Bercy.
C’est une musique que l’on connaît par cœur. Dans les salons feutrés de l’université d’été du Medef ou sur les plateaux de télévision, les édits tombent comme des sentences : l’État serait « obèse », le service public « inefficace » et la norme « étouffante ». On nous explique, chiffres à l’appui, qu’il faut sabrer dans les effectifs des ministères et réduire le poids de la puissance publique pour « libérer l’énergie créatrice » des entreprises. Le président du Medef, Patrick Martin, n’hésitait d’ailleurs pas à déclarer en avril 2025 : « La vraie solution, c’est de baisser la dépense publique et singulièrement la dépense sociale » (1).
Pourtant, dès que le prix du baril de pétrole s’affole, comme c’est le cas en ce printemps 2026, ou qu’une crise sanitaire paralyse les échanges, ces mêmes voix, autrefois si promptes à exiger l’effacement de l’État (sauf pour les allégements de cotisations patronales (2)), entonnent soudainement un tout autre refrain. La main invisible du marché semble subitement frappée d’arthrose, et c’est vers la main bien visible de la solidarité nationale que tout le monde se tourne.
Le précédent du « Quoi qu’il en coûte »
Pour comprendre le paradoxe actuel, il faut replonger dans les archives de 2020. À l’époque, Geoffroy Roux de Bézieux, prédécesseur de Patrick Martin au Medef, n’avait pas de mots assez durs pour réclamer l’intervention massive de la puissance publique. Sans l’injection de 240 milliards d’euros d’argent public, le paysage économique français aurait été dévasté.
Selon une estimation de la Direction générale du Trésor, 40 000 entreprises auraient mis la clé sous la porte dès la première année de pandémie sans le filet de sécurité étatique (3). Le Medef avait alors exigé, et obtenu, la prise en charge intégrale des salaires par le chômage partiel, à hauteur de 35 milliards d’euros, et la mise en place des Prêts garantis par l’État (PGE) pour un montant astronomique de 143 milliards d’euros. À ce moment-là, personne au patronat ne s’inquiétait du « poids de la dette » ou du « trop d’État ». Bien au contraire, le salut ne pouvait venir que du contribuable.
Transporteurs et agriculteurs : la schizophrénie du guichet
Le schéma se répète aujourd’hui avec la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Le syndicat agricole majoritaire ne manque jamais une occasion de dénoncer le « carcan administratif » et les exigences écologiques imposées par l’État, qu’il voudrait voir s’effacer. Mais face à la hausse du GNR (Gazole non routier utilisé par les agriculteurs) provoquée par les tensions au Moyen-Orient en 2026, le discours change radicalement.
Le 25 mars dernier, son président jugeait « dérisoires » les 70 millions d’euros d’aides d’urgence débloqués par le gouvernement (4). Le paradoxe est ici porté à son comble : on réclame l’autonomie totale et la fin des contrôles, mais on exige que le contribuable éponge chaque hausse du coût de production sans aucune contrepartie. C’est l’agriculture de marché à la carte : les profits pour le privé, les risques pour le public.
Même constat chez les transporteurs routiers. La Fédération nationale des transports routiers (FNTR) et l’Organisation des transporteurs routiers européens (OTRE), organisations d’ordinaire très critiques sur la fiscalité, ont obtenu une aide forfaitaire de 20 centimes par litre à la fin du mois de mars. Pourtant, elles n’ont pas hésité à qualifier ce dispositif de « complexe, lourd et insuffisant » (5), demandant davantage de fonds publics tout en refusant catégoriquement toute hausse de fiscalité sur leurs marges ou sur les « superprofits » du secteur. C’est la définition même de la socialisation des pertes : l’État doit payer pour les risques, mais ne surtout pas toucher aux bénéfices.
Du centre à l’extrême droite, l’art du grand écart budgétaire
Le spectacle le plus troublant reste sans doute celui des politiques du centre, de la droite et de l’extrême droite. Au Rassemblement National comme chez Les Républicains ou chez Renaissance, on fustige matin et soir la dette publique héritée des gouvernements successifs. Mais quelle est leur réponse à la crise pétrolière actuelle ?
Demander à l’État de renoncer à des dizaines de milliards d’euros de recettes en baissant la TVA à 5,5 % ou en supprimant les accises (6). Comment peut-on, en toute honnêteté intellectuelle, promettre de redresser les comptes de la nation tout en proposant d’assécher ses principales sources de revenus pour subventionner la consommation d’énergies fossiles importées ? C’est le triomphe de la démagogie sur la cohérence économique alors qu’il existe d’autres solutions, comme le blocage des prix.
Sortir du cycle de la perfusion fossile
Il est indéniable que certains secteurs sont aujourd’hui frappés de plein fouet par cette crise énergétique et l’urgence à agir est réelle. Des mesures radicales, comme le blocage des prix ou une réflexion sérieuse sur la nationalisation de Total, doivent être mises sur la table pour protéger les citoyens. Toutefois, cette nécessité immédiate ne doit pas masquer l’incohérence profonde de notre système : privatiser les bénéfices en temps de croissance et socialiser les pertes dès que le vent tourne.
Ce mécanisme explique en grande partie le déséquilibre structurel des comptes du pays, où l’argent public sert trop souvent de soupape de sécurité à des intérêts privés qui refusent par ailleurs toute régulation. Surtout, cette crise ne doit pas occulter l’urgence absolue de s’extraire d’une dépendance mortifère aux énergies fossiles. Continuer à subventionner sans condition les carburants d’hier, c’est retarder d’autant les investissements vitaux pour notre autonomie de demain.
Notes :
1 – Medef, avril 2025, Patrick Martin sur France Info : « Il y a des gisements d’économie ailleurs que sur le dos des entreprises ».
2 – Boursorama, 18 mars 2024, 20 milliards d’économies en 2025 : le Medef demande à ce que les entreprises soient épargnées par la cure d’austérité.
3 – Ministère de l’Économie, 18 janvier 2022, Les defaillances d’entreprises durant la crise Covid.4 -Pleinchamp, 25 mars 2026, Flambée des intrants : le gouvernement pas à la hauteur selon la FNSEA.
5 – FNTR, 27 mars, Les aides annoncées pour le transport routier : une usine à gaz qui ne répond pas à l’urgence.
6 – Les accises sont des impôts indirects prélevés sur la consommation de produits spécifiques comme l’alcool, le tabac et les produits énergétiques (pétrole, gaz).
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