Moins d’élèves, moins d’enseignants : le choix absurde qui pourrait coûter cher à l’école
Alors que les effectifs scolaires baissent, le gouvernement fait le choix de supprimer des postes de professeurs. Une décision présentée comme rationnelle… mais qui pourrait bien constituer l’une des plus grandes erreurs stratégiques pour l’avenir du système éducatif.
La rentrée 2026 devrait confirmer une tendance désormais bien installée : la baisse du nombre d’élèves se poursuit, avec plusieurs dizaines de milliers d’élèves en moins attendus dans le premier degré. Dans le même temps, le gouvernement prévoit de nouvelles suppressions de postes d’enseignants, près de 4000, prolongeant une logique déjà à l’œuvre depuis plusieurs années. Ce mardi 31 mars, la mobilisation des enseignants à travers la France donne un relief particulier à cette décision. Car derrière les chiffres, c’est bien un choix politique qui est contesté : celui d’ajuster les moyens à la baisse plutôt que de profiter de cette évolution démographique pour améliorer une école qui souffre d’un manque de moyens structurel.
Une économie budgétaire dérisoire face à un enjeu colossal
Derrière ces suppressions de postes se cache un objectif budgétaire relativement modeste. Un poste d’enseignant représente en moyenne entre 40 000 et 60 000 euros annuels, charges comprises (1). Supprimer 4 000 postes permettrait donc d’économiser environ 200 à 250 millions d’euros par an. À l’échelle du budget de l’Éducation nationale (plus de 63 milliards d’euros) (2), cela représente moins de 0,5 % des dépenses. Autrement dit, un effort budgétaire marginal… pour un impact potentiellement massif sur la qualité de l’enseignement.
C’est précisément ce que dénoncent les syndicats enseignants, de la FSU à UNSA Éducation, qui pointent une « logique purement comptable » et un « gâchis historique » dans un contexte où les besoins éducatifs restent immenses. La mobilisation enseignante s’inscrit dans cette contestation. À l’appel de plusieurs organisations, enseignants et personnels éducatifs ont donc dénoncé des suppressions de postes jugées incohérentes avec la réalité du terrain, marquée par des classes surchargées, des remplacements non assurés et une crise d’attractivité persistante, pointant notamment un niveau de salaire très en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE.
Une occasion unique d’améliorer enfin les conditions d’apprentissage
Car la baisse du nombre d’élèves n’est pas un problème. C’est une opportunité. Une opportunité rare, presque historique, de transformer l’école en profondeur. D’abord, en réduisant la taille des classes. La France reste au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE, avec environ 23 élèves par classe en primaire contre 21 en moyenne (3). Or, de nombreuses études montrent qu’une diminution du nombre d’élèves par classe améliore significativement les apprentissages, en particulier pour les élèves les plus en difficulté.
Ensuite, en développant une pédagogie réellement différenciée. Avec moins d’élèves par enseignant, il devient possible d’adapter les rythmes, les méthodes et les contenus aux besoins de chacun. Ce que tous les enseignants réclament depuis des années. Les fédérations de parents d’élèves, comme la FCPE, insistent également sur ce point : maintenir les postes permettrait de mieux accompagner les élèves en difficulté, de renforcer les dispositifs de soutien et de lutter contre les inégalités scolaires, qui restent particulièrement marquées en France (6).
Le scandale des heures non remplacées
La question des moyens humains est d’autant plus cruciale que le système actuel fonctionne déjà en sous-régime. Selon la Cour des comptes, des millions d’heures de cours ne sont pas assurées chaque année dans le secondaire, faute de remplaçants disponibles.
Conserver, voire augmenter le nombre d’enseignants permettrait de créer des viviers de remplaçants efficaces, d’assurer la continuité pédagogique et de restaurer la confiance dans l’institution. Un enjeu majeur, souvent invisibilisé, mais qui pèse directement sur les apprentissages des élèves.
Repenser enfin les temps scolaires
Au-delà des classes et des effectifs, cette « aubaine démographique » pourrait aussi être l’occasion de repenser en profondeur l’organisation du temps scolaire, aujourd’hui largement critiquée. La France se distingue par des journées particulièrement longues, souvent concentrées sur un nombre réduit de jours, avec des temps d’enseignement denses et peu de respirations (5). Ce modèle est régulièrement pointé du doigt pour ses effets négatifs sur la concentration, la fatigue et les inégalités d’apprentissage.
Avec davantage d’enseignants disponibles, il deviendrait possible de sortir de cette logique contrainte. Alléger les journées en répartissant différemment les heures d’enseignement, mieux équilibrer la semaine, introduire des temps réguliers de consolidation des acquis, d’accompagnement personnalisé ou de travail en petits groupes. Cela permettrait également de redonner une place à des formes d’apprentissage aujourd’hui marginalisées : projets collectifs, interdisciplinarité, expression orale ou encore éducation aux médias et à l’information.
Surtout, une organisation plus souple offrirait la possibilité d’adapter réellement les rythmes aux élèves, et non l’inverse. Aujourd’hui, faute de moyens, le système impose un cadre uniforme. Demain, avec des équipes renforcées, il pourrait devenir plus modulable, plus humain, plus efficace. Autant de pistes connues, documentées, régulièrement évoquées, mais qui restent lettre morte tant que la question des moyens humains n’est pas traitée.
Car pendant ce temps, les résultats stagnent, voire reculent. Les enquêtes internationales comme PISA montrent une dégradation des performances des élèves français, notamment en mathématiques et en compréhension de l’écrit (9). Plus inquiétant encore, la France reste l’un des pays où l’origine sociale pèse le plus lourd dans la réussite scolaire (7). Face à ce constat, la réponse ne peut pas être la réduction des moyens humains. Elle devrait être exactement inverse. Investir dans l’encadrement, réduire les inégalités, renforcer l’accompagnement : voilà les leviers identifiés par la recherche internationale pour améliorer les résultats éducatifs.
Une école à réinventer face à la révolution de l’IA
Et comme si cela ne suffisait pas, l’école fait face à une transformation sans précédent. L’irruption de l’intelligence artificielle bouleverse déjà les pratiques pédagogiques, les modes d’apprentissage et même la définition des savoirs fondamentaux. Former des élèves capables de comprendre, d’utiliser et de questionner ces outils suppose une école plus agile, plus réactive, plus inventive. Cela nécessite du temps. De l’expérimentation. De la formation continue. Et donc… des enseignants. Beaucoup d’enseignants. Réduire les effectifs à ce moment précis revient à affaiblir l’institution au moment même où elle doit se réinventer.
Au fond, le choix est simple. Soit considérer la baisse du nombre d’élèves comme une variable d’ajustement budgétaire. Soit y voir une chance unique de réparer un système éducatif fragilisé depuis des décennies. Le gouvernement semble avoir tranché. Mais en sacrifiant quelques centaines de millions d’euros d’économies immédiates, c’est peut-être des générations entières que l’on prive d’une école plus juste, plus efficace et mieux adaptée aux défis du XXIe siècle. Une économie à court terme. Un coût à long terme. Et probablement, oui, une erreur historique.
(Photo CC)
Notes
1 – Cour des comptes, « Enseignement scolaire ».
2 – Sénat, rapport PLF 2026 « Enseignement scolaire ».
3 – OCDE, Recherches sur la taille des classes.
4 – Observatoire des inégalités, « Les inégalités à l’école ».
5 – OCDE, Regards sur l’Education 2025.
6 – OCDE, Résultats PISA 2022.
7 – OCDE, « Equity in education and on the labour market », 2024.
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