Un sondage largement relayé avance que « 58 % » de Français estiment qu’un patron ferait un bon président. Une opération d’influence qui transforme un rapport de forces idéologique en apparente volonté populaire.
« Un patron ferait un bon président de la République pour 58 % des Français » : pendant trois jours, la même phrase a tourné en boucle sur les sites d’information, les réseaux sociaux et les plateaux télé. Présentée comme une photographie objective de l’opinion, elle est en réalité le produit d’un dispositif politique conçu pour produire ce type de conclusion.
Le sondage a été réalisé par OpinionWay pour le think tank Fondapol et le Cercle des entrepreneurs engagés. Ces structures n’ont rien de neutre. La Fondapol promeut depuis des années une économie centrée sur le marché et la réduction du rôle de l’État. Le Cercle des entrepreneurs engagés, fondé par Hervé Novelli, ancien ministre de Nicolas Sarkozy et figure de la droite libérale favorable à la dérégulation et à la baisse des impôts, défend une plus grande place des chefs d’entreprise dans la décision publique. Les commanditaires du sondage ont donc un intérêt direct à la promotion d’un « président-entrepreneur ». Think tanks libéraux, organisations patronales et médias économiques ou conservateurs partagent la même lecture : l’État serait trop présent, les entreprises trop contraintes et trop taxées. Le fait que ce sondage soit mis en avant par La Tribune Dimanche, puis repris par Valeurs actuelles et Le Figaro (1), montre la circulation fluide de ce point de vue dans un même espace politique et médiatique.
Quand un sondage sert un objectif politique
Le biais est fondamental. Ce sondage n’a pas été conçu pour mesurer l’opinion, mais pour fournir un appui chiffré à une ligne politique. Le questionnaire est construit comme un tunnel : il n’assemble pas des questions indépendantes, il aligne des affirmations orientées dans la même direction. 69 % estiment que les gouvernements ne comprennent pas les entrepreneurs. 75 % jugent que les entreprises sont plus taxées qu’ailleurs en Europe et 82 % que leur situation se dégrade à cause des impôts. 86 % dénoncent des lois trop nombreuses et trop complexes. 60 % estiment que les médias ne donnent pas assez la parole aux patrons. Enfin, 77 %pensent que la France irait mieux si l’on écoutait davantage les entrepreneurs.
Pris isolément, chaque chiffre peut se discuter. Mais leur accumulation produit un effet précis : elle installe l’idée que les chefs d’entreprise seraient incompris, pénalisés et empêchés d’agir. C’est ce cadre qui rend ensuite la réponse « un patron ferait un bon président » presque évidente.
Comment se fabrique l’adhésion
La question politique n’arrive qu’après cette séquence. On demande alors si un entrepreneur ferait un bon président. La réponse découle du cadre qui vient d’être imposé : si l’État est présenté comme incompétent et les patrons comme entravés, leur confier le pouvoir devient logique. Ce type de construction est classique dans les enquêtes orientées : on ne recueille pas une opinion, on la prépare.
Une fois le chiffre produit, les médias prennent le relais. En titrant « 58 % des Français veulent un patron président », La Tribune Dimanche ou Valeurs actuelles effacent les conditions de fabrication du résultat. Le lecteur ne voit plus ni les commanditaires ni le questionnaire, seulement un pourcentage présenté comme la volonté du pays.
La fiction d’un patronat maltraité
Cette mise en scène repose sur l’idée que les entreprises seraient victimes de l’État. Et pourtant. Dans un article de Challenges publié en décembre 2024 et intitulé « Roux de Bézieux encense cinq ans de politique pro-entreprises de Macron », l’ancien président du Medef déclarait : « C’est une période miraculeuse pour les entreprises. On a baissé l’impôt sur les sociétés, supprimé l’ISF, réformé le Code du travail, déployé un plan de compétitivité… Les entreprises n’ont jamais été autant soutenues. »
De fait, depuis 2017, les entreprises ont bénéficié de baisses massives d’impôts, de la suppression partielle de l’ISF, de la transformation du CICE en allègement durable de cotisations, d’un assouplissement du droit du travail et, depuis la crise sanitaire, de centaines de milliards d’euros de soutien public. Malgré cela, le patronat continue à se présenter comme pénalisé. Cette lecture est largement partagée dans la droite libérale et conservatrice, qui oppose l’État et les services publics à la « France qui travaille ».
Le PIB comme argument politique
Cette mise en scène s’appuie aussi sur une utilisation très sélective des indicateurs économiques. Le PIB par habitant est brandi par les dirigeants patronaux comme la preuve que la France irait mal à cause de ses politiques publiques. Or cet indicateur ne mesure ni la performance des entreprises ni l’efficacité du travail. Il rapporte la richesse produite à l’ensemble de la population, ce qui le rend très sensible à la démographie, à la part des retraités et à l’évolution de l’emploi.
En France, chaque heure travaillée produit une richesse comparable, et souvent supérieure, à celle de nombreux pays européens. La productivité n’est donc pas en cause. Le recul du PIB par habitant tient surtout à des facteurs structurels — organisation du temps de travail, composition de la population active, transformations sectorielles — que le patronat passe sous silence. Utiliser ce chiffre pour accuser une « politique anti-entreprises » n’est pas une analyse économique, mais un procédé rhétorique.
Une stratégie pour 2027
Ce sondage ne révèle pas un retournement spontané de l’opinion, mais une stratégie. En présentant l’État comme inefficace et les chefs d’entreprise comme les seuls capables d’agir, le patronat cherche à légitimer une prise de pouvoir politique. À un an et demi de la présidentielle, le chiffre de 58 % n’est pas une simple donnée. C’est un outil destiné à installer une idée : gouverner la France comme une entreprise.
La vigilance est d’autant plus requise que cette offensive s’inscrit dans un climat où une partie du grand patronat n’hésite plus à dialoguer avec des forces situées à l’extrême droite dès lors qu’elles promettent moins d’impôts, moins de règles et moins de contre-pouvoirs. Il ne s’agit pas d’un dérapage, mais d’une convergence d’intérêts.
Enfin, cette mécanique, qui consiste à produire des chiffres pour fabriquer du consentement, est la même que celle qui a permis à Donald Trump de transformer les intérêts des grandes entreprises en prétendue volonté populaire. La France en voit aujourd’hui une version plus policée, mais pas moins politique.
La vraie question n’est donc pas de savoir si un patron, ou un candidat compatible avec cette vision, comme Jordan Bardella, ferait un bon président, mais jusqu’où une démocratie peut accepter que ceux qui ont le plus d’intérêts économiques fabriquent aussi les chiffres censés dire ce que pense le pays.
Notes
(1) • La Tribune Dimanche est détenu par CMA Média, la branche médias de Rodolphe Saadé, milliardaire franco-libanais à la tête du groupe de transport CMA CGM, qui a acquis le journal en 2023 dans le cadre de son expansion dans les médias.
• Valeurs actuelles a été racheté fin 2025 par un trio d’investisseurs français composé d’Alexis Caude, Benjamin La Combe et du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, qui ont pris le contrôle de l’hebdomadaire après le départ de son précédent propriétaire.
• Le Figaro appartient au Groupe Figaro, la division médias du groupe Dassault, un conglomérat industriel et médiatique contrôlé par la famille Dassault depuis 2006.
Les entreprises sous Macron : l’ampleur des soutiens publics
- Aides publiques totales :
Selon une commission d’enquête sénatoriale, l’ensemble des aides publiques versées aux entreprises françaises (subventions, allègements et exemptions fiscales, exonérations de cotisations, etc.) atteignait au moins 211 milliards d’euros en 2023, dans une définition large qui regroupe l’essentiel des dispositifs. - Aides annuelles d’État :
Dans un périmètre plus conventionnel, l’État et la sécurité sociale ont versé environ 88 milliards d’euros d’aides fiscales et budgétaires en 2022 à travers près de 400 dispositifs. - Prêts garantis par l’État (crise Covid) :
Entre 2020 et 2022, l’État a garanti et facilité l’octroi de plus de 143 milliards d’euros de prêts aux entreprises pour soutenir leur trésorerie pendant la crise sanitaire. - Réductions de prélèvements et impôts :
Depuis 2017, le taux d’impôt sur les sociétés est passé d’environ 33 % à 25 %, une réduction qui a été estimée à plusieurs milliards d’euros de recettes fiscales non perçues chaque année. - Autres formes d’allègements :
En plus des aides directes, les entreprises bénéficient d’exonérations et de réductions de cotisations sociales et fiscales (par exemple le crédit d’impôt recherche), qui représentent des dizaines de milliards d’euros par an dans les comptes publics, mais ne sont pas toujours comptabilisées de manière transparente.
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