Trop nombreux, trop absents, trop payés ? Le procès des fonctionnaires à l’épreuve des faits
La vox populi adore s’en prendre aux agents de l’État ou des collectivités territoriales. Le rapport annuel sur l’état de la fonction publique, édition 2026, permet de confronter ces accusations aux faits. Et les chiffres résistent aux caricatures.

« J’aurais bien travaillé dans l’administration…
Mais toute la journée à rien foutre… c’est dur, hein.
Mais, c’est-à-dire que, vous savez, en France, l’administration, c’est très fertile :
On y plante des fonctionnaires, il y pousse des impôts.
Moi, je pouvais pas y travailler parce que je parle en dormant. »
Un guichet fermé, un service injoignable, des délais interminables : les difficultés des usagers sont réelles. Et même si Coluche nous a bien fait rire avec son sketch sur l’administration, les attribuer à la paresse supposée des fonctionnaires n’explique rien.
Le rapport de la Direction générale de l’administration et de la fonction publique rassemble des données sur les effectifs, les rémunérations et les conditions de travail, portant principalement sur 2024 et 2025 (1). Il ne prouve pas que tout fonctionne correctement. Il montre combien les discours sur « les fonctionnaires »confondent et caricaturent des statuts, des métiers et des situations souvent très différentes.
Les agents publics sont tous fonctionnaires
Verdict : faux
Fin 2024, la fonction publique compte 5,85 millions d’agents. Parmi eux, 64 % sont fonctionnaires, 24 % contractuels, 5 % militaires et 7 % relèvent d’autres catégories, notamment les médecins hospitaliers, les apprentis et les enseignants du privé sous contrat.
Les contractuels peuvent être employés en CDD ou en CDI. Leur situation ne se confond pas avec celle des titulaires.
Il faut aussi distinguer trois ensembles. La fonction publique de l’État comprend notamment l’enseignement, la police, la justice et les armées ; la territoriale rassemble les agents des collectivités ; l’hospitalière couvre les hôpitaux publics et différents établissements publics sociaux et médico-sociaux.
Une aide-soignante, un agent d’entretien communal et un cadre de ministère ne partagent ni les mêmes horaires, ni les mêmes rémunérations, ni les mêmes contraintes (1).

Le nombre de fonctionnaires augmente sans arrêt
Verdict : faux pour les titulaires ; les effectifs globaux augmentent surtout grâce aux contractuels
En 2024, le nombre d’agents publics progresse de 37 000, soit 0,6 %. Mais celui des fonctionnaires diminue légèrement, avec 5 600 de moins. À l’inverse, les contractuels sont 37 100 de plus. La hausse correspond aussi à des besoins identifiables. Le rapport relève notamment 7 500 accompagnants d’élèves en situation de handicap supplémentaires
Rapportée à la population, la progression reste modérée. La France comptait 74 agents publics civils en équivalent temps plein pour 1 000 habitants en 2011, contre 77 en 2024, hors Mayotte et contrats aidés. Trois de plus en treize ans. Une hausse réelle, mais qui peut difficilement être assimilée à une explosion bureaucratique.
Les effectifs augmentent donc légèrement plus vite que la population sur cette période. Cela ne suffit pas à déterminer s’ils sont excessifs : le vieillissement, les missions et les besoins des territoires comptent également. Par ailleurs, la fonction publique représente 19,8 % de l’emploi total en 2024, une proportion stabilisée après une baisse entre 2015 et 2022 (1).

Les agents publics travaillent moins que dans le privé
Verdict : trompeur
Pour les personnes à temps complet, hors enseignants, la durée hebdomadaire habituelle déclarée est presque identique : 39,1 heures dans le public, contre 39 heures dans le privé.
Sur l’année, un écart existe : 1 623 heures effectives dans le public, contre 1 680 dans le privé. Cela représente 57 heures, soit environ 3,4 %. Les temps partiels sont exclus de cette comparaison : leur fréquence plus élevée dans le public ne peut donc pas expliquer cet écart.
La différence tient notamment au nombre de jours de congés, de RTT et de jours pris sur un compte épargne-temps. Certaines contraintes, comme le travail de nuit, peuvent également ouvrir droit à une durée de référence réduite, tandis que certaines heures supplémentaires sont compensées par du repos. Ces mécanismes influencent la durée annuelle effective, sans que le rapport chiffre leur contribution exacte aux 57 heures d’écart. Cette durée intègre aussi l’effet des absences.
Enfin, les enseignants sont exclus de cette comparaison parce que leur temps de travail est complexe à mesurer. Ces chiffres ne permettent donc pas de juger leur activité (1).
La moyenne masque des différences : 1 660 heures dans l’État hors enseignants, 1 590 dans la territoriale et 1 626 dans l’hospitalière. Les rythmes varient également : dans l’hospitalière, 56 % des agents déclarent avoir travaillé au moins un dimanche sur quatre semaines, et 26 % au moins une nuit. Une heure de nuit est comptée comme une heure travaillée, sans pondération supplémentaire pour sa pénibilité.


Les agents publics sont beaucoup plus souvent en arrêt maladie
Verdict : faux à l’échelle de l’ensemble public-privé
En 2025, les absences pour raison de santé représentent en moyenne 11 jours par agent public, contre 10,6 dans le privé. Ces moyennes incluent les personnes qui n’ont eu aucune absence.
La comparaison par sexe est éclairante : 12 jours pour les femmes dans le public contre 12,1 dans le privé ; 9,3 jours pour les hommes dans les deux secteurs. La composition des effectifs pèse donc dans la moyenne générale, sans expliquer à elle seule toutes les différences.
Les écarts internes sont plus marqués : 8,1 jours chez les enseignants, 9 dans l’État hors enseignants, 12,7 dans la territoriale et 14,3 dans l’hospitalière. Ils invitent à examiner l’âge, les métiers et les conditions de travail plutôt qu’à invoquer une prétendue propension des agents publics à s’absenter (1).
Les agents publics bénéficient de conditions de travail privilégiées
Verdict : faux
Certains indicateurs sont plus favorables dans le public, d’autres plus dégradés. Ainsi, 69 % des agents déclarent être en contact avec des personnes en détresse, près de deux fois plus que dans le privé. Ils signalent aussi davantage de difficultés concernant la pression temporelle et les exigences émotionnelles.
Globalement, ils sont moins exposés au cumul d’au moins trois contraintes physiques : 36 %, contre 40 % dans le privé. Mais cette proportion atteint 56 % dans l’hospitalière.
Par ailleurs, 41 % des agents publics se considèrent mal payés au regard du travail réalisé, contre 31 % dans le privé. Cela n’empêche pas 86 % d’entre eux de se sentir utiles. L’attachement au métier peut coexister avec la fatigue et le manque de reconnaissance (1).
Les progressions de carrière ont empêché le décrochage salarial
Verdict : non, elles ne garantissent pas le maintien du pouvoir d’achat
Le point d’indice, qui sert au calcul du traitement des fonctionnaires, a décroché par rapport aux prix sur longue période. Les primes et les avancements peuvent compenser une partie de cette érosion, mais leur effet varie selon les agents (2).
C’est ici qu’intervient le « glissement vieillesse-technicité », ou GVT : la rémunération progresse avec l’ancienneté et les promotions. Cette évolution de carrière ne constitue pas une revalorisation générale. Un agent peut gagner davantage parce qu’il a changé d’échelon, tout en subissant l’érosion de la valeur réelle du point d’indice.
Le tassement des grilles est concret : au 1er juin 2026, environ 862 000 agents devaient bénéficier d’une indemnité différentielle parce que leur rémunération indiciaire, hors primes, était inférieure au SMIC (2).
La hausse moyenne du salaire net de 1,7 % après inflation en 2024 ne suffit donc pas à démontrer un rattrapage durable. Même parmi les agents restés chez le même employeur avec la même quotité de travail, dont la rémunération augmente en moyenne de 2,8 %, trois sur dix perdent du pouvoir d’achat salarial (1). Progresser dans sa carrière et préserver la valeur de son salaire sont deux choses différentes.

On peut avoir davantage d’agents et moins de services publics accessibles
Verdict : vrai
Le paradoxe tient d’abord aux organismes comparés. Les personnels des CAF et des CPAM sont des salariés de droit privé chargés d’une mission de service public. La Poste est également extérieure au périmètre des trois fonctions publiques, même si elle emploie encore des fonctionnaires (3).
Ces réseaux ont connu des évolutions importantes. Entre fin 2000 et août 2022, les effectifs de la maison mère de La Poste sont passés de 322 498 à 170 049 personnes, soit près de moitié moins. Cette baisse ne peut être intégralement assimilée à des emplois détruits, notamment en raison des transferts possibles vers les filiales.
Dans la branche maladie de la Sécurité sociale, les effectifs ont diminué de 14 250 équivalents temps plein moyens annuels entre 2004 et 2021, malgré des extensions de périmètre. La branche famille présente une baisse beaucoup plus limitée : 588 sur la même période (3). Une hausse globale de l’emploi public peut donc coexister avec une contraction importante de certains réseaux de service public.
Ensuite, les recrutements ne concernent pas nécessairement les services qui ferment. Un accompagnant supplémentaire auprès d’un élève handicapé ne rouvre pas un accueil de l’Assurance maladie.
Enfin, un service peut poursuivre son activité tout en devenant moins accessible : regroupement des implantations, horaires réduits, accueil sur rendez-vous ou démarches exclusivement numériques. Le traitement des dossiers continue, mais rencontrer quelqu’un devient plus difficile.
Une enquête du Défenseur des droits indique que 51 % des personnes interrogées ne parviennent pas à réaliser seules leurs démarches administratives en ligne ou évitent d’y recourir. Les espaces France services apportent un accompagnement de proximité, sans disposer des mêmes capacités de traitement qu’un guichet spécialisé (4). L’effectif national ne mesure donc ni la présence locale ni la facilité d’accès au service.
Moins de fonctionnaires et davantage de privé, c’est forcément moins cher et plus efficace
Verdict : faux
Supprimer des postes ne fait pas disparaître le travail. Si les besoins restent les mêmes, il faut le répartir entre les agents restants, réduire le service ou payer un prestataire.
En France, la Cour des comptes relevait déjà dans ses travaux sur les prisons que certaines prestations déléguées au privé coûtaient davantage que leur gestion publique. En Angleterre et au pays de Galles, la privatisation partielle du suivi des personnes condamnées a débouché sur un constat de sous-investissement et de qualité insuffisante. Ce suivi est revenu sous gestion publique en 2021 (5).
La santé fournit un autre exemple. En 2024, la Sécurité sociale et l’État financent près de 80 % des soins et biens médicaux, contre environ 13 % pour les complémentaires. Pourtant, les frais de gestion de ces dernières atteignent 8,7 milliards d’euros, contre 7 milliards pour les régimes de Sécurité sociale dans le champ de la santé. Les missions diffèrent, mais les complémentaires supportent notamment des dépenses commerciales et publicitaires qui ne financent aucun soin (5).
Le privé n’est donc pas une garantie d’efficacité ou d’économie. Et lorsqu’un service souffre d’un manque de personnel, supprimer encore des postes sans alléger sa charge ni améliorer concrètement son organisation risque surtout d’allonger les délais et d’épuiser les équipes.
A l’arrivée, l’« État obèse » ne l’est peut-être pas tant que ça
L’« État obèse » et la nécessité de « tailler dans le gras » constituent un refrain d’une partie de la droite et de l’extrême droite. La présidentielle de 2027 favorise la surenchère : Bruno Retailleau propose de ne pas remplacer 600 000 départs à la retraite en dix ans, dont 400 000 durant le prochain quinquennat (6).
Réduire les dépenses est un choix politique. Présenter les agents comme massivement plus absents ou largement désœuvrés relève, en revanche, d’affirmations fausses ou trompeuses. La campagne électorale ne transforme pas ces fake news en faits.
Les usagers ont raison d’exiger des services efficaces et accessibles. Ils ont aussi droit à des propositions précises sur les missions, les moyens et les conséquences des coupes annoncées. Car derrière le « gras »à supprimer se trouvent des métiers et du travail à accomplir. Faire porter aux fonctionnaires le poids de la dépense publique ne résout aucun problème. Et supprimer leurs postes ne fait pas disparaître les besoins auxquels ils répondent.
(Infographies DGAFP / SDessi – Datagora)
Notes
(1) DGAFP-SDessi, octobre 2026, Rapport annuel sur l’état de la fonction publique, édition 2026.
(2) CGT, août 2026, « Simulateur de perte de pouvoir d’achat »; Ministère de l’Économie et des Finances, mai 2026, « Revalorisation du SMIC : 862 000 agents publics bénéficieront de l’indemnité différentielle au 1er juin ».
(3) Sécurité sociale, avril 2026, « Les agents de la Sécurité sociale sont-ils fonctionnaires ? » ; DGAFP, janvier 2023, « Une fonction publique plurielle ».
(4) Défenseur des droits, octobre 2025, « Les démarches administratives : une épreuve pour 6 usagers sur 10 ».
(5) Cour des comptes, 2011, Les partenariats public-privé pénitentiaires ; Ministère britannique de la Justice, An annual release of performance statistics for the Probation Service. ; REES, données 2024, DDépenses de gestion du système de santé.
(6) Acteurs publics, octobre 2026, « Bruno Retailleau veu t faire travailler davantage les fonctionnaires ».
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