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Budget européen : ces économies qui vont nous coûter très cher

Temps de lecture : 6 minutes

Alors que l’Europe serait bien avisée de lancer un immense plan Marshall écologique pour faire face au changement climatique et à la destruction de l’environnement, elle cherche, comme en France, à tailler dans les budgets. La recherche, le climat, les transports propres, les interconnexions énergétiques figurent parmi les secteurs menacés par cette folie comptable.

Nos dirigeants sont sur certains points assez fascinants. Le climat se dérègle, le vivant recule, notre dépendance énergétique nous fragilise. Leur réflexe demeure pourtant toujours le même : sortir la calculatrice et chercher quelles dépenses d’avenir pourraient attendre.

La présidence irlandaise du Conseil de l’Union européenne propose ainsi de retrancher 141 milliards d’euros à la proposition de la Commission pour le budget européen 2028-2034, soit environ 8 %. L’enveloppe serait ramenée à quelque 1 620 milliards d’euros. Ces coupes  claires concernent plusieurs politiques européennes, et tout particulièrement celles qui devraient transformer notre économie et réduire nos dépendances (1).

La recherche, par exemple. À quoi bon ? Nous achèterons leurs découvertes aux pays qui auront eu la faiblesse d’investir. Notre dépendance aux géants américains du médicament et du numérique, de Google à OpenAI en passant par les entreprises d’Elon Musk, nous donne déjà un avant-goût délicieux de cette souveraineté par procuration.

La lutte contre le changement climatique ? Une dépense prématurée. Attendons que les dégâts soient suffisamment coûteux pour justifier une réunion de crise.

Les transports propres ? Un luxe. Notre dépendance au pétrole nous apporte chaque jour de nouvelles preuves de stabilité, de souveraineté et de pouvoir d’achat.

Les interconnexions énergétiques ? Relier les réseaux européens pour partager l’électricité et sécuriser l’approvisionnement : encore une idée d’ingénieurs. Nous avons déjà les sommets européens pour produire du courant d’air.

Voilà des économies prometteuses : moins de moyens pour chercher, prévenir et sortir de nos dépendances. Puis des discours pour déplorer notre retard. Les canicules patienteront. Les sécheresses prendront rendez-vous. Les écosystèmes sont priés de faire preuve de discipline budgétaire.

Précisons, par souci d’honnêteté, que cette réduction porte sur la proposition de budget 2028-2034 : même ainsi réduit, celui-ci resterait supérieur au budget actuel, avec notamment des financements préservés pour l’agriculture et la réduction des inégalités entre les territoires (2). Mais un budget peut augmenter tout en restant très largement insuffisant. Protéger les agriculteurs et les territoires suppose aussi de leur garantir autre chose qu’une ligne comptable sur une planète de moins en moins habitable.

Beaucoup l’ont compris (mais malheureusement pas ceux qui décident), nous devrions engager un immense plan Marshall écologique. Et ce, afin de rénover les logements, adapter les écoles et les hôpitaux aux chaleurs extrêmes, développer les transports collectifs, protéger l’eau, restaurer les sols, accompagner les agriculteurs. Une politique qui amènerait des commandes pour les entreprises, des emplois, des recettes pour l’État. Avec, à l’arrivée, des territoires moins vulnérables. Mais manifestement, cette perspective manque de sérieux. Elle présente le défaut de produire des résultats au-delà des prochains exercices comptables.

L’argument économique existe pourtant : une étude publiée par le FMI estime que les investissements dans les énergies renouvelables peuvent générer davantage d’activité que leur montant initial, avec des effets supérieurs à ceux des investissements énergétiques fossiles. Aucun miracle n’est garanti, mais la transformation écologique peut constituer un véritable moteur économique (3).

En France, nous préférons éprouver les vertus du coup de rabot. Les aides à la rénovation, à l’électrification des véhicules et aux investissements écologiques des collectivités ont subi des réductions depuis 2025 (4). Pour 2027, le gouvernement annonce une stabilité des dépenses favorables à l’environnement ou mixtes, à 48,9 milliards d’euros. Après les reculs, face aux besoins croissants, difficile d’y voir une mobilisation historique (5). Puis on s’étonne que la transition avance trop lentement. 

Arrive alors l’objection qui clôt les débats : « Où trouvez-vous l’argent ? ». Étrangement, la question devient plus intéressante lorsqu’on regarde du côté de ceux qui en disposent. Le gouvernement de Giorgia Meloni a inscrit une contribution des banques et des assurances dans son budget pour essayer d’obtenir 11 milliards d’euros de recettes supplémentaires. Tout un symbole. Quand même l’extrême droite italienne, pourtant fervente défenseuse du système inégalitaire actuel, se résout à faire davantage contribuer la finance, il devient difficile de trouver un tapis assez grand pour cacher la poussière accumulée par le néolibéralisme.

Pourtant, nous sommes bien dressés. On nous a tellement expliqué que solliciter le capital ferait s’effondrer l’économie que certains confondent politique fiscale et catastrophe naturelle. Les ménages, les collectivités et les services publics peuvent faire des efforts. Pour la finance, il faudra attendre.

À Bruxelles aussi, des pistes existent aussi. La Commission propose une contribution annuelle des grandes entreprises réalisant au moins 100 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec 6,8 milliards de recettes annuelles attendues (6). L’argent n’apparaîtra pas tout seul, il faut décider de le prélever.

Contribution accrue des grandes fortunes, fiscalité mieux coordonnée des profits, réorientation des aides dommageables à l’environnement, emprunt européen pour les investissements communs : ces choix méritent d’être organisés, avec des contrôles et des résultats vérifiables.

Cela demanderait évidemment un grand courage politique. Couper dans les dépenses permet surtout de transmettre le problème aux suivants. Voilà l’erreur historique de cette politique austéritaire qui sacrifie les moyens de transformer nos sociétés tout en appelant cela « préparer l’avenir ».

Nos dirigeants invoquent les générations futures lorsqu’ils parlent de dette. Qu’ils aillent alors au bout du raisonnement : elles hériteront aussi de nos infrastructures, de notre dépendance énergétique, de l’état des sols, de l’eau et du climat.

Il faudra leur expliquer que nous avions identifié les dangers, les travaux nécessaires et une partie des moyens de les financer. Mais que nous avions préféré faire des économies.

(Photo : Elke Wetzig / CC BY-SA 4.0)

Notes 
 (1) Reuters, 10 octobre 2026, « EU’s Irish presidency wants 8% cut to proposed 2028-2034 budget plan ».
 (2) Présidence irlandaise du Conseil de l’Union européenne, 10 octobre 2026, « Irish Presidency publishes its Proposal for the EU’s Long-term Budget ».
 (3) Nicoletta Batini, Mario di Serio, Matteo Fragetta et Giovanni Melina, document de travail publié par le FMI, 19 mars 2021, « Building Back Better: How Big Are Green Spending Multipliers? ».
 (4) Le Monde, 4 février 2025, « Budget : sous François Bayrou, de nouvelles économies sur la transition écologique ».
 (5) Ministère de l’Économie et des Finances, 13 octobre 2026, « La France poursuit la transition écologique dans un contexte budgétaire contraint ».
 (6) Commission européenne, proposition présentée le 16 juillet 2025, « EU budget 2028-2034 ».

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