Une gauche en quête de boussole… programmatique
Les élections municipales restent et resteront toujours un scrutin à part. La droite peut en témoigner. Elle continue à bien réussir localement alors qu’elle est à la peine sur le plan national. Pour la gauche, c’est un peu différent. Cette élection révèle plus que n’importe quelle autre son caractère protéiforme, la vérité d’une ville étant rarement la même que celle de la commune d’à côté. Un phénomène qui s’amplifie dans l’entre-deux tours où les alliances doivent se former à une telle vitesse, dépôt de liste du mardi oblige, que les états-majors parisiens ont parfois toutes les peines du monde à suivre. Ils en sont d’ailleurs souvent réduits à trouver quelque argument fallacieux pour essayer de ne pas trop se désavouer face aux choix du terrain. C’est l’un des effets bénéfiques de ce scrutin, il permet de prendre le pouls d’un peuple de gauche qui n’a pas toujours les mêmes aspirations que les têtes de pont.
Ici, c’est l’union totale depuis le NPA jusqu’aux socialistes sincères. Là, c’est un désaccord flagrant entre les écologistes et les sortants socialistes. Là encore, contrairement à leurs chefs de file, communistes et insoumis ont trouvé un terrain d’entente facilement. Il existe des dizaines de configurations qui dépendent de la réalité des territoires, des enjeux du moment ou tout simplement de bons ou de mauvais souvenirs de luttes en commun. Cette vitalité locale dit une chose essentielle : la gauche sait s’entendre quand elle part du réel. Mais elle échoue dès qu’elle doit se projeter collectivement.
Cette « vérité » militante mérite que l’on s’y attarde parce qu’elle ne prend réellement forme que tous les six ans, les autres scrutins étant beaucoup plus influencés par les appareils des partis. Elle est la preuve que l’on peut parfois s’entendre sur le fond sans s’allier. Ou l’inverse. Et quand la gauche réussit à se retrouver sur un minimum commun, cela ne l’empêche pas de déchirer si la victoire n’est pas au rendez-vous. Elle vit, s’engueule, se déchire, se réconcilie parfois… Bref, elle est toujours vivace mais ne semble pourtant pas en capacité de peser réellement sur la menace qui se profile.
Pire, depuis dimanche soir au sortir des urnes, les commentateurs s’en donnent à cœur joie : la gauche gagne quand elle roule sans LFI et perd dans le cas contraire. Analyse simpliste s’il en est — peut-être vraie à Toulouse ou Brest, mais Payan n’aurait pu gagner à Marseille sans les voix LFI, et Nantes et Grenoble ont été sauvées grâce à l’alliance —, elle va néanmoins faire son chemin dans les esprits dans le but de diaboliser toujours un peu plus les insoumis.
Il fut un temps où le grand méchant loup de gauche était communiste. Dans les années soixante-dix, le PCF était lui aussi la première force de gauche. Georges Marchais faisait aussi peur que Jean-Luc Mélenchon, la crainte des chars russes sur les Champs-Élysées en plus.
Pourtant, ces années ont aussi été celles de la parturition, certes difficile, mais essentielle du programme commun. Un texte qui reste à l’origine d’une victoire historique et pleine de promesses, même si une bonne part d’entre elles ont été déçues avec le tournant de la rigueur.
Et c’est bien cette boussole qui semble manquer à la gauche aujourd’hui. Elle dispose actuellement d’une multitude de courants de pensée, mais d’aucune base programmatique commune susceptible de les rassembler pour stopper ce qui semble être l’inéluctable marche vers le pouvoir de l’extrême droite.
Il y avait pourtant une chance historique, au sortir des législatives de 2024, de capitaliser (une fois n’est pas coutume) sur les quatre pages qui ont servi de base idéologique au Nouveau Front Populaire. Un petit livret que toutes les composantes de la gauche se sont dépêchées d’oublier pour pouvoir repartir au plus vite en guerre les unes avec les autres. Or, ce texte aurait pu, à condition que toutes se décident à réellement s’en saisir afin de le travailler encore et encore pour en faire un véritable outil de transformation sociale, être la base d’une grande espérance. Bien plus que le nom d’un candidat ou d’une candidate, il aurait été question d’offrir au pays et surtout à ceux qui l‘habitent un mode d’emploi pour réellement changer leur vie et leur environnement.
Pour se faire, il n’était même pas besoin d’exclure qui que ce soit, de faire des procès de vraie ou de fausse gauche. Il fallait juste l’impératif de ne plus essayer de croire que l’on peut améliorer le système sans le remettre en question.
L’économiste et philosophe Frédéric Lordon l’expliquait, à sa manière si particulière, pendant la présidence Hollande : « Il n’y a pas d’alternatives à partir du moment où l’on se met dans un certain cadre. Lorsque l’on s’est mis sur le dos la déréglementation financière internationale, le libre-échange sans aucun frein, le modèle européen de politique économique avec banque centrale indépendante et austérité imposée par les critères, les traités, les pactes… Il est bien vrai qu’à l’intérieur de cela, il n’y a plus beaucoup d’alternatives. En revanche, il y en a une qui demeure toujours, c’est celle de sortir du cadre et de le refaire. Et pour moi, la différence entre la gauche et la droite, elle est là ».
Une définition qui pourrait devenir une antienne pour l’ensemble de la gauche, quitte à ne définitivement plus compter sur ceux qui la refusent.
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