Voitures électriques, éoliennes, batteries : vers une réouverture des mines en Europe
Pour sécuriser les ressources indispensables à la décarbonation, l’Union européenne encourage désormais l’exploitation de métaux critiques sur son territoire. Une stratégie qui pose une question simple : comment réussir la transition énergétique sans multiplier les pressions sur les ressources et les territoires ?
La transition énergétique est souvent résumée à une sortie du pétrole. Mais elle pourrait bien avoir un autre visage avec le retour des mines. Car derrière les voitures électriques, les éoliennes ou les batteries, il y a une réalité que le débat public aborde encore trop peu. Ces technologies reposent sur l’extraction de ressources en grande quantité. Lithium, cobalt, nickel, cuivre, terres rares. Autant de métaux devenus indispensables à la décarbonation. Ainsi, on ne remplace pas seulement une énergie par une autre. On change aussi de dépendance.
Les terres rares, souvent mises en avant, ne représentent d’ailleurs qu’une partie des métaux critiques, catégorie utilisée par les institutions européennes pour désigner des ressources à la fois essentielles et vulnérables sur le plan de l’approvisionnement. Derrière la promesse d’une économie décarbonée, une question s’impose alors : la transition énergétique consiste-t-elle simplement à remplacer le pétrole par des métaux ou oblige-t-elle à repenser plus profondément notre manière de produire, de consommer et de nous déplacer ?
Une demande de métaux en forte hausse
Ce changement de dépendance se mesure d’abord dans les quantités de ressources nécessaires à la transition. Les technologies bas carbone utilisent généralement davantage de matières premières que les systèmes énergétiques traditionnels. Selon l’Agence internationale de l’énergie, une voiture électrique nécessite environ six fois plus de ressources minérales qu’un véhicule thermique (1). Les infrastructures énergétiques reposant sur les renouvelables mobilisent également davantage de métaux que les centrales fonctionnant aux combustibles fossiles. La multiplication attendue des équipements électriques pourrait entraîner une hausse importante de la demande pour certains minerais. L’Agence internationale de l’énergie estime par exemple que la demande mondiale de lithium pourrait être multipliée par plus de quarante d’ici 2040 (1).
Or, les éléments de terres rares (ETR) jouent un rôle clé dans certaines technologies. Ce groupe de dix-sept métaux permet notamment de fabriquer des aimants très puissants utilisés dans certains moteurs électriques ou dans les éoliennes. Un moteur d’éolienne offshore peut ainsi contenir autant de terres rares que deux millions de téléphones portables.
Des ressources disponibles mais très concentrées
Contrairement à ce que leur nom pourrait laisser croire, les terres rares ne sont pas particulièrement rares dans la croûte terrestre. Elles sont relativement abondantes mais souvent présentes en faibles concentrations dans les minerais, ce qui rend leur extraction complexe. Le principal problème tient moins à leur présence qu’à la structure du marché mondial. Aujourd’hui, la Chine domine largement la chaîne de valeur. Elle assure une grande partie de l’extraction mondiale et environ 90 % des capacités de raffinage, selon plusieurs travaux scientifiques dont l’Expertise scientifique collective sur les terres rares menée par le CNRS (2).
Trois types de pénuries possibles
Il est utile de distinguer plusieurs formes de pénurie lorsqu’on parle des terres rares.
- La première correspond à une pénurie géologique, c’est-à-dire un manque physique de ressources dans la croûte terrestre. Ce n’est pas le cas aujourd’hui pour les terres rares.
- La deuxième correspond à une pénurie de marché. Elle apparaît lorsque la production et les capacités industrielles ne suivent pas la hausse de la demande.
- La troisième correspond à une pénurie géopolitique. Elle résulte de la concentration de la production ou du raffinage dans quelques pays.
Cette concentration confère à Pékin un rôle central dans l’approvisionnement de nombreuses industries. Certaines tensions apparaissent déjà sur des métaux utilisés dans les aimants à haute performance, comme le dysprosium ou le terbium. La demande liée aux véhicules électriques, aux éoliennes ou à l’électronique pourrait accentuer ces pressions dans les prochaines années.
Une compétition mondiale
Face à cette dépendance, la compétition s’intensifie à l’échelle mondiale. Les États-Unis développent une stratégie visant à relancer l’exploitation de minerais stratégiques et à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. L’Australie et le Canada investissent également dans de nouveaux projets miniers et dans des capacités de transformation.
Dans ce contexte, les alliances se multiplient. La France et l’Australie ont ainsi renforcé leur coopération autour des minerais critiques, notamment le lithium, le nickel et les terres rares. À une échelle plus large, l’Union européenne et l’Australie ont conclu le 24 mars 2026 un accord de libre-échange destiné à faciliter les échanges de matières premières stratégiques et à diversifier les sources d’approvisionnement.
Pour l’UE, la question est devenue stratégique. Le continent importe aujourd’hui la majorité des métaux nécessaires à son industrie. La guerre en Ukraine a renforcé ces inquiétudes en rappelant les risques liés à certaines dépendances. En réponse, l’Union européenne a adopté le Critical Raw Materials Act (3), qui vise à développer l’extraction, la transformation et le recyclage des matières premières critiques sur son territoire.
Des résistances face au retour des mines en Europe
Cette stratégie pourrait se traduire par le retour de projets miniers sur le continent. En Suède, un important gisement de terres rares a été identifié près de la ville de Kiruna. En Norvège, le projet Fen pourrait contenir l’un des plus grands gisements européens. Au Portugal et en Espagne, plusieurs projets d’extraction de lithium sont à l’étude pour alimenter l’industrie des batteries. La France participe également à cette dynamique. L’État a relancé l’exploration de son sous-sol et soutient notamment un projet d’exploitation de lithium dans l’Allier destiné à approvisionner la filière européenne des batteries. Ces projets ne restent pas théoriques. Partout où ils émergent, ils suscitent des réactions.
En France, les projets liés au lithium cristallisent particulièrement les tensions. Dans l’Allier, des collectifs citoyens et des associations contestent le projet de mine porté par le groupe Imerys. Les opposants évoquent les risques pour les ressources en eau, les atteintes aux écosystèmes et la transformation durable des paysages. D’autres inquiétudes apparaissent ailleurs sur le territoire. En Alsace, des habitants s’opposent à des projets liés à l’extraction de lithium à partir des ressources géothermiques profondes. Dans certains villages du Bas-Rhin, des secousses sismiques ressenties ces derniers mois ont ravivé les craintes liées à ces activités industrielles (4). Ces mobilisations traduisent une défiance croissante. Elles ne portent pas seulement sur les impacts environnementaux, mais aussi sur la manière dont ces projets sont décidés et imposés au nom de la transition.
L’enjeu ne se limite pas à l’ouverture de mines. L’Europe cherche également à renforcer ses capacités de raffinage, aujourd’hui largement insuffisantes. Plusieurs projets industriels sont en cours, notamment dans le traitement du lithium ou la transformation du nickel. En France, un projet d’usine de raffinage de lithium à Dunkerque illustre cette volonté de reconstruire une chaîne de valeur complète sur le sol européen. Car extraire sans raffiner revient à rester dépendant. Mais le raffinage n’est pas une activité neutre sur le plan environnemental. Il repose sur des procédés chimiques, consomme de grandes quantités d’eau et d’énergie et génère des déchets industriels parfois complexes à traiter. Relocaliser le raffinage permet de mieux encadrer ces impacts grâce à des normes environnementales plus strictes. Cela ne les fait toutefois pas disparaître.
Un nécessaire changement de logique
La transition énergétique est indispensable pour limiter le réchauffement climatique. Mais elle ne peut pas être pensée comme un simple remplacement technologique. Produire des véhicules électriques, construire des éoliennes ou développer les réseaux électriques suppose d’extraire des ressources minérales et de transformer des territoires. S’agit-il simplement de changer de carburant, en passant des hydrocarbures aux métaux critiques ou bien de transformer plus profondément notre modèle économique ?
Si la transition énergétique reproduit les mêmes logiques de production et de consommation, elle risque de déplacer les pressions environnementales plutôt que de les réduire. Extraire toujours plus de ressources pour maintenir les mêmes usages pourrait simplement remplacer une dépendance par une autre. La transition pourrait au contraire être l’occasion de repenser certaines priorités : réduire la place de la voiture individuelle, développer les transports collectifs, prolonger la durée de vie des équipements, renforcer la réparation et le recyclage. Autrement dit, sortir des énergies fossiles ne signifie pas seulement changer de technologie. Cela suppose aussi de décider collectivement quels usages doivent être encouragés, lesquels doivent être limités et comment organiser une économie moins dépendante de l’extraction permanente de nouvelles ressources.
La transition énergétique ne consiste peut-être pas seulement à changer de carburant. Elle pourrait surtout nous obliger à changer de modèle.
Notes
1 – Agence internationale de l’énergie, The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions.
2 – CNRS, Expertise scientifique collective « Vers une utilisation responsable des terres rares tout au long de leur cycle de vie », novembre 2025.
3 – Commission européenne, Critical Raw Materials Act.
4- Le Monde : « Tout n’est pas possible au nom du lithium » : dans des villages d’Alsace, des habitants inquiets de voir la terre trembler »
Photo : Sur le gisement de Beauvoir situé dans l’Allier, les résultats des campagnes de sondage menées par Imerys, confirment une concentration et une quantité économiquement attractives de lithium. (Guillaume Imerys)
Les terres rares peuvent-elles être recyclées ?

Le recyclage des terres rares reste aujourd’hui très limité. Moins de 1 % des volumes utilisés dans le monde sont recyclés. Pourtant, de nombreux équipements contiennent ces métaux. Les déchets électroniques, les batteries ou certains équipements industriels constituent une ressource potentielle appelée « mine urbaine ».
Le principal obstacle tient à la dispersion des métaux dans les objets du quotidien. Il faut par exemple collecter près de deux millions de téléphones portables pour récupérer autant de terres rares qu’une seule éolienne offshore. Malgré ces difficultés, plusieurs travaux scientifiques soulignent que le recyclage pourrait jouer un rôle important pour sécuriser une partie de l’approvisionnement en métaux critiques et réduire l’impact environnemental de leur extraction.
Notre site est accessible, sans abonnement, sans mur payant, sans publicité, parce que nous voulons que tous ceux qui le souhaitent puissent lire et partager nos articles.
Mais ce choix a une contrepartie : sans vos dons, déductibles des impôts,
Le Nouveau Paradigme ne peut pas exister.
Nous dépendons donc exclusivement du soutien de nos lectrices et lecteurs.
