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Etudiants dans un amphithéâtre
Éducation Social

Et si une réforme de l’héritage garantissait un revenu universel étudiant ?

Temps de lecture : 11 minutes

Plusieurs syndicats étudiants ou partis politiques de gauche avancent l’idée d’un revenu étudiant garanti, avec pour objectif une meilleure formation et davantage de réussite. Une idée simple qui pourrait être financée par une réforme de l’héritage et une contribution accrue des revenus du capital.

Le temps consacré aux études n’est pas le même pour tout le monde. À emploi du temps universitaire identique, la vie est parfois très différente. Quand certains peuvent passer leur temps libre à la bibliothèque, d’autres doivent rejoindre la cuisine d’un McDo, prendre leur poste dans une boutique de prêt-à-porter ou dans les rayons d’un hypermarché. Puis replonger dans leurs cours quand ils rentrent. Le loyer, les courses et les factures décident du temps qu’ils peuvent accorder à leurs révisions.

Les bourses corrigent une partie de ces inégalités. Mais l’autonomie des étudiants demeure largement dépendante de leurs parents. Ce sont les revenus de ces derniers qui déterminent l’aide publique, même lorsqu’ils ne se traduisent pas par un soutien suffisant. Et les dépenses continuent pendant l’été, alors que les bourses sont le plus souvent versées sur dix mois.

Un revenu étudiant universel permettrait de partir d’un principe plus simple : chacun doit pouvoir poursuivre ses études sans être obligé d’avoir un emploi pour vivre. Ce droit appartiendrait à l’étudiant, indépendamment de la famille dans laquelle il est né.

Une autonomie qui ne dépendrait plus des parents

Le dernier seuil de pauvreté publié par l’Insee est de 1 337 euros mensuels pour une personne seule en 2024. Mais il porte sur les ressources disponibles, prestations sociales comprises. Il ne suffit donc pas d’y ajouter quelques dizaines d’euros pour établir le montant d’une allocation qui se cumulerait ensuite avec les APL (1). Le véritable objectif serait de couvrir les dépenses nécessaires pour vivre et étudier, avec une marge permettant de faire face aux imprévus. Une somme avoisinant les 1 400 euros nets par mois, versée toute l’année, pourrait ainsi servir de référence, à confronter aux dépenses réelles de la vie étudiante.

Le logement appelle une réponse particulière. Les APL pourraient être maintenues et des compléments territoriaux envisagés lorsque les dépenses de logement ou de déplacement sont plus élevées qu’ailleurs. Les deux devraient être coordonnés pour tenir compte de ce qu’un étudiant paie effectivement.

Les enfants des familles aisées recevraient eux aussi ce revenu. C’est le choix de l’universalité : un droit commun, visible pour tous, financé selon les moyens de chacun. Les familles les plus fortunées contribueraient davantage par l’impôt. En contrepartie de l’autonomie financière de leur enfant, les parents perdraient les avantages fiscaux liés à son rattachement. Cette indépendance aurait aussi une portée personnelle. Elle permettrait de choisir une formation ou une orientation sans devoir obtenir l’accord financier de sa famille. La dépendance financière peut en effet donner aux parents une influence importante sur le choix de la formation.

Il faudrait naturellement adapter le dispositif aux études déjà rémunérées. Pour les alternants et les doctorants salariés, le versement pourrait prendre la forme d’un complément. Les personnes reprenant leurs études auraient accès au droit selon leur situation. Les dépenses liées au handicap continueraient à être compensées.

En retour, la participation effective aux études pourrait être exigée, tout en tenant compte des situations particulières liées à la santé, à la parentalité ou à l’enseignement à distance. Cette exigence ne devrait toutefois pas être appliquée de manière rigide : un échec à un examen, une interruption temporaire ou une réorientation ne devraient pas entraîner la suppression des moyens de subsistance. La sécurité matérielle doit permettre à chacun de poursuivre son parcours, de surmonter les difficultés et de rebondir, plutôt que de rendre ces moments encore plus précaires.

Une proposition qui a déjà une histoire

Les organisations étudiantes portent depuis longtemps cette revendication. L’UNEF défend une allocation d’autonomie universelle, y compris pour les jeunes dont les parents auraient les moyens de les aider. L’Union étudiante propose un revenu versé sur douze mois, organisé dans une nouvelle branche de Sécurité sociale. La FAGE demande de partir des ressources réelles de l’étudiant, plutôt que d’une aide familiale supposée. Solidaires étudiant·e·s défend un salaire étudiant socialisé (2).

Leurs propositions ne sont pas identiques. Elles divergent sur le financement, les conditions de versement et le montant. Elles partagent cependant une ambition : donner aux étudiants une existence sociale et matérielle qui ne soit pas suspendue aux ressources de leurs parents.

Des économistes ont également travaillé cette question. Dans une note publiée en 2018 sur le site des Économistes atterrés, Éric Berr et Léonard Moulin défendent une université gratuite, mieux financée, accompagnée d’une allocation d’études pour tous. Ils présentent notamment les travaux du collectif ACIDES, qui envisageait un versement différent selon que l’étudiant habitait ou non chez ses parents (3). Leur apport dépasse le simple mécanisme de l’allocation. Ils rappellent que l’enseignement supérieur bénéficie à l’ensemble de la société. Les études permettent d’acquérir un métier, mais aussi des savoirs, une culture et les moyens de comprendre le monde dans lequel on vit.

À gauche, LFI, le PCF, les Écologistes et le Parti socialiste proposent, sous des formes différentes, une garantie de ressources ou une allocation d’autonomie. Il existe donc des points d’appui politiques, sans accord complet sur le dispositif.

Ce que le pays gagnerait à mieux laisser étudier

Quand un étudiant renonce à poursuivre une formation pour des raisons financières, la perte ne concerne pas uniquement son avenir. Des compétences qui auraient pu servir à une entreprise, à un hôpital, à une école ou à un laboratoire ne seront peut-être jamais acquises. Les effets des aides financières sur les parcours sont documentés. Une étude de Gabrielle Fack et Julien Grenet, publiée en 2015 à partir du système français de bourses, montre qu’elles favorisent l’inscription, la poursuite de la formation et l’obtention de diplômes chez les étudiants modestes.

Les qualifications comptent ensuite dans la vie professionnelle. Une étude de l’Insee publiée en juin 2026 constate que, parmi les jeunes ayant atteint l’année terminale d’un master, ceux qui ont obtenu leur diplôme ont une probabilité d’occuper un emploi de cadre supérieure de 15 points à celle des jeunes qui ne l’ont pas obtenu (4). Ces travaux ne permettent pas de prédire exactement les résultats d’un revenu universel. Ils donnent néanmoins des raisons solides de penser que sécuriser les ressources peut améliorer les parcours et l’accès aux emplois qualifiés.

À l’échelle du pays, mieux former peut renforcer la recherche, les services publics et les compétences nécessaires aux transformations industrielles et écologiques. Une meilleure insertion professionnelle et des revenus plus élevés peuvent aussi apporter davantage de recettes fiscales et sociales. Ces bénéfices doivent entrer dans l’évaluation du projet. Ils prennent du temps et ne constituent pas un remboursement automatique de la dépense. Ils dépendront aussi des moyens donnés aux établissements et des emplois disponibles. Le revenu étudiant devrait donc aller de pair avec des places, des enseignants, des logements et un accompagnement suffisant.

Sa valeur ne se limiterait d’ailleurs pas à ce qui peut être converti en recettes. Pouvoir apprendre, choisir sa voie et participer à la vie collective constitue aussi un bénéfice pour la société.

Faire contribuer les plus gros héritages à l’avenir commun

Le coût serait important. Sur la base des premières hypothèses (un socle de 1 400 euros sur douze mois, des adaptations pour les formations rémunérées et le remplacement d’une partie des aides et avantages fiscaux), la dépense supplémentaire se situerait autour de 40 milliards d’euros par an.

Notons qu’il s’agit d’une simulation de travail élaborée pour cet article (5), et non d’un chiffrage administratif. Elle devra évoluer avec le montant retenu, les bénéficiaires et l’articulation avec les autres aides. Les économies réalisées sur les bourses remplacées et le rattachement fiscal parental couvriraient quelques milliards, pas l’ensemble.

Une réforme des grandes transmissions patrimoniales aurait ici une logique particulière, car elle toucherait directement au nécessaire rééquilibrage d’une société dans laquelle les « bien-nés » sont très fortement favorisés, jusque dans les études. Faire davantage contribuer les transmissions les plus importantes permettrait de donner les moyens d’étudier à ceux qui ont reçu moins à la naissance.

Selon une simulation publiée en 2021 par le Conseil d’analyse économique, il serait possible de diminuer l’impôt sur les héritages et les donations pour 99 % de la population, tout en rapportant environ 12 milliards d’euros supplémentaires aux finances publiques. Comment ? En faisant davantage contribuer les bénéficiaires des plus grandes fortunes transmises, notamment en réduisant les avantages fiscaux dont ils profitent, à l’instar du pacte Dutreil sur la transmission d’entreprises. Ce chiffrage doit être actualisé, mais il montre qu’une réforme pourrait protéger les héritages ordinaires tout en augmentant la contribution des plus fortunés (6).

La taxe Zucman, impôt plancher de 2 % pour les patrimoines dépassant 100 millions d’euros, constituerait une autre piste majeure. Les estimations avancées dans les travaux parlementaires se situent entre 15 et 25 milliards d’euros annuels.

Une contribution supplémentaire sur les dividendes pourrait compléter ce financement. Les bénéfices distribués aux actionnaires proviennent d’une activité qui repose sur le travail des salariés, mais aussi sur leurs qualifications, les infrastructures et les connaissances financées par la collectivité. En consacrer une part à la formation des travailleurs de demain serait une manière de faire contribuer cette richesse à son renouvellement. Une taxe de solidarité de 10 % sur les dividendes a déjà été proposée, avec un rendement estimé à 6 milliards d’euros annuels. Son assiette et son articulation avec les prélèvements existants devraient être précisées, notamment pour éviter de taxer plusieurs fois une même distribution au fil des sociétés d’un groupe.

Le rendement de ces réformes devrait être étudié ensemble, sans additionner mécaniquement tous les chiffres. Une hausse de l’imposition des dividendes pourrait réduire le complément dû par certains contribuables au titre de la taxe Zucman. Le financement complet reste donc à établir. Mais ces pistes permettent de soutenir une orientation claire : faire davantage contribuer les grandes transmissions, les très grandes fortunes et les revenus du capital à la formation des générations suivantes.

Bien sûr, de telles dispositions ne supprimeraient pas toutes les inégalités. Elles commencent bien avant l’université, et l’égalité des chances demande aussi d’agir à l’école, dans le logement et dans l’accès aux soins. Il faudrait également permettre aux jeunes qui ne poursuivent pas immédiatement des études de bénéficier de possibilités de formation.

Mais ce projet donnerait à chacun un appui décisif au moment de choisir son avenir. Une partie de la richesse transmise au sein des familles ou créée par le travail serviraient à ouvrir des possibilités pour l’avenir. Ceux qui ont reçu moins à la naissance auraient davantage de moyens pour apprendre, se qualifier et construire leur vie. Quant aux autres, ils auraient tout simplement le choix de l’indépendance

(Photo du haut : David Baillot — CC BY-NC-SA 4.0)

Notes 
 (1) Insee, 9 juillet 2026, « Seuils de pauvreté mensuels » et Insee, « Revenu disponible ».
 (2) UNEF, août 2025, « Enquête UNEF 2025 » ; Union étudiante, 2026, « Dossier de l’été 2026 » ; FAGE,  « Le plaidoyer social de la FAGE ». ; Solidaires étudiant·e·s,  « Textes fondamentaux ».
 (3) Les Économistes atterrés — Éric Berr et Léonard Moulin, mars 2018, « “En marche” vers la destruction de l’université ».
 (4) Insee — Erwan Pouliquen, juin 2026, « Obtenir son diplôme améliore les chances d’accéder aux postes les plus qualifiés ».
 (5) Calcul de travail pour cet article. Sur une base de 3,05 millions d’étudiants, la simulation suppose 2,315 millions de bénéficiaires du socle intégral à 1 400 euros sur douze mois, soit 38,9 milliards d’euros ; 650 000 alternants recevant un complément moyen de 400 euros, soit 3,1 milliards ; 35 000 doctorants rémunérés et 50 000 personnes en reprise d’études dont les revenus atteindraient déjà le montant garanti ; 1,1 milliard de compléments territoriaux ; et une provision hypothétique de 600 millions pour la gestion et les adaptations. Le total atteint environ 43,7 milliards, avant déduction de 2,32 milliards de bourses, de 43 millions d’aides au mérite et de 1,5 milliard d’économies fiscales supposées, soit environ 39,8 milliards d’euros supplémentaires. Les APL sont maintenues et aucun bénéfice économique futur n’est déduit. Ministère de l’Enseignement supérieur, 2026, « Les effectifs étudiants dans l’enseignement supérieur en 2025-2026 » ; Sénat, 2025, « Projet de loi de finances pour 2026 : Recherche et enseignement supérieur ».
 (6) Conseil d’analyse économique, décembre 2021, « Repenser l’héritage ».

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