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Pourquoi 73 % des Français renoncent à se soigner

Délais d’attente qui explosent, urgences saturées, manque de médecins, coûts prohibitifs  : le troisième baromètre de la Fédération hospitalière de France–Ipsos BVA met en lumière une dégradation continue du système de santé français.

Il est un peu plus de 21 heures lorsque Julien arrive aux urgences. Depuis plusieurs jours, une douleur au ventre le préoccupe. Impossible pourtant d’obtenir un rendez-vous chez son médecin avant la semaine suivante. Alors, comme beaucoup d’autres patients ce soir-là, il a fini par venir ici. Ailleurs en France, Claire a appelé pour prendre rendez-vous chez un dermatologue, la secrétaire lui a proposé une date… quatre mois plus tard. Son médecin traitant lui avait pourtant conseillé de consulter rapidement pour vérifier si la lésion cutanée apparue récemment n’est pas cancéreuse. Devant l’attente, elle a finalement décidé de patienter. « Je vais surveiller », se dit-elle. C’est un fait, l’accès à un professionnel de santé devient plus difficile pour une partie croissante de la population. 

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Paru ce mardi matin, le troisième baromètre de l’accès aux soins publié par la Fédération hospitalière de France (FHF), qui représente les hôpitaux publics et  les établissements médico-sociaux publics, avec l’institut de sondage Ipsos BVA met des chiffres sur ce phénomène. Réalisée auprès de 2 500 personnes constituant un échantillon représentatif de la population française, l’enquête confirme une dégradation continue de l’accès aux soins dans le pays. 

Selon cette étude, au cours des cinq dernières années, un Français sur deux s’est déjà rendu aux urgences sans être en situation d’urgence médicale, souvent faute d’alternative. Dans le même temps, 73 % des Français déclarent avoir renoncé à au moins un acte de soin. C’est dix points de plus qu’en 2024. En deux ans seulement, près de sept millions de personnes supplémentaires ont été concernées. 

Des délais d’attente qui explosent

Dans plus de la moitié des cas, les gens se découragent devant les délais pour obtenir un rendez-vous.  Aujourd’hui, il faut en moyenne douze jours pour consulter un médecin généraliste, contre quatre jours en 2019. Pour certains spécialistes, on atteint des niveaux encore plus élevés : deux mois pour un gynécologue ou un psychiatre, environ trois mois pour un cardiologue ou un ophtalmologiste. La cas des dermatologues étant le plus prégnant avec quatre mois d’attente.

En parallèle, les déserts médicaux ne cessent de progresser. Selon les données du ministère de la Santé, près de six millions de Français vivent aujourd’hui dans un territoire où l’accès à un médecin généraliste est insuffisant. La France compte environ 3,4 médecins pour 1 000 habitants, mais leur répartition territoriale reste très inégale. Avec notamment une conséquence : plus de 11 % des Français n’ont pas de médecin traitant déclaré. Chez les personnes âgées de plus de 70 ans, cette situation concerne près d’un million de patients.
 Certaines régions concentrent encore une grande partie de l’offre de soins, tandis que d’autres territoires peinent à maintenir une présence médicale suffisante. Dans certains territoires, trouver un spécialiste suppose parfois de parcourir plusieurs dizaines de kilomètres, ce qu’il faut être en capacité, à la fois physique et financière, de faire. 

Baromètre d'accès aux soins

La question financière reste d’ailleurs un obstacle majeur puisque 40 % des Français qui renoncent à se soigner évoquent des raisons budgétaires. Le coût des consultations, le reste à charge après remboursement, certaines analyses médicales ou encore le prix des médicaments peuvent conduire une partie des patients à repousser ou à abandonner des soins pourtant nécessaires. Autre point saillant, les moins de 35 ans sont ceux qui renoncent le plus à se soigner. 85% d’entre d’eux déclarent l’avoir fait.

L’hôpital public devient le dernier recours

Face à ces obstacles, les patients se tournent de plus en plus vers l’hôpital public. Un Français sur deux s’est déjà rendu aux urgences sans être en situation d’urgence médicale. Dans la plupart des cas, ce choix n’en est pas un : impossibilité d’obtenir un rendez-vous, absence de médecin disponible ou refus de consultation sans rendez-vous. Les urgences deviennent alors la porte d’entrée du système de santé.

Cette situation accentue la pression sur les hôpitaux publics, déjà fragilisés par le manque de personnel et les contraintes budgétaires. Pourtant, ils continuent d’assumer une part essentielle de l’activité médicale la plus lourde en France : 100 % des greffes, 85 % des séjours de réanimation et 81 % des 21 millions de passages aux urgences chaque année. Malgré cet engagement, la situation financière des établissements reste fragile. En 2025, le déficit cumulé des hôpitaux publics atteint encore 2,7 milliards d’euros.

Comment en est-on arrivé là ? Le vieillissement de la population ou le manque de praticiens n’expliquent pas tout. La crise actuelle est aussi le résultat de choix politiques faits depuis plusieurs décennies. Instauré au début des années 1970 pour réguler les dépenses de santé, le numerus clausus a strictement limité le nombre de médecins formés. Pendant des années, il a réduit le nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine, parfois à moins de 4 000 par an. Résultat : toute une génération de médecins n’a pas été remplacée lorsque les départs à la retraite ont commencé à s’accélérer dans les années 2000.

Une crise politique avant tout

Dans le même temps, l’hôpital public a été soumis à une politique de maîtrise des dépenses de plus en plus stricte. Selon les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), le nombre de lits d’hospitalisation complète est passé d’environ 468 000 en 2000 à un peu plus de 380 000 aujourd’hui, soit près de 90 000 lits supprimés en un peu plus de vingt ans.

La gestion des hôpitaux s’est également transformée avec la mise en place de la tarification à l’activité (T2A) dans les années 2000. Ce mode de financement, fondé sur le nombre d’actes réalisés, visait à améliorer l’efficacité du système. Mais de nombreux professionnels dénoncent aujourd’hui ses effets : pression accrue sur les équipes et difficulté à financer certaines activités pourtant essentielles. Autrement dit, la crise de l’accès aux soins n’est pas seulement une crise médicale. Elle est aussi le résultat de choix politiques qui ont progressivement fragilisé l’organisation du système de santé. Le baromètre publié par la FHF et Ipsos BVA ne fait que rendre visible cette évolution.

Repenser l’organisation du système de santé

Sortir de cette situation suppose d’engager des réformes structurelles. La question de la répartition des médecins sur le territoire est devenue centrale. Aujourd’hui, la liberté d’installation conduit à de fortes inégalités entre régions. Plusieurs propositions visent à corriger ces déséquilibres, par exemple en conditionnant l’installation dans les zones déjà bien dotées à une période d’exercice dans les territoires sous-médicalisés.

Le développement des centres de santé publics ou municipaux constitue également une piste importante. Dans ces structures, les médecins sont salariés et travaillent en équipe avec d’autres professionnels de santé. Ce modèle permet souvent de proposer des consultations sans dépassements d’honoraires et d’améliorer l’accès aux soins dans les territoires où les praticiens libéraux se font rares.

L’hôpital public, qui reste le pilier du système de santé, nécessite aussi des investissements durables : recrutement de soignants, amélioration des conditions de travail et réforme du financement hospitalier. De nombreux professionnels plaident aujourd’hui pour réduire le poids de la tarification à l’activité afin de redonner aux établissements une organisation fondée sur les besoins de santé plutôt que sur la logique du volume d’actes.

Planifier plutôt que subir

Enfin, plusieurs acteurs du secteur hospitalier plaident pour l’adoption d’une loi de programmation en santé, qui permettrait de fixer sur plusieurs années les moyens financiers pour les infrastructures et le recrutement, afin de donner de la visibilité aux établissements, plutôt que de continuer à piloter l’hôpital au rythme des arbitrages budgétaires annuels. Cette approche existe déjà dans d’autres domaines stratégiques de l’action publique, comme la loi de programmation militaire ou celle pour la justice.

Les tensions politiques qui ont marqué les dernières années (dissolutions, majorités fragiles ou recours répétés à des procédures exceptionnelles) ont montré les limites d’un système dépendant chaque année de l’adoption de la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS), rendant plus difficile la planification des politiques de santé.
 Derrière les délais d’attente, les urgences saturées et les rendez-vous impossibles, c’est une question plus fondamentale qui apparaît. Depuis des décennies, le système de santé français repose sur une promesse simple : chacun doit pouvoir être soigné, quel que soit son lieu de vie ou son niveau de revenu. Mais lorsque 73 % des Français disent avoir déjà renoncé à un soin, le contrat n’est pas rempli.

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