Maires RN réélus au premier tour : ce que la gauche doit en apprendre
Dans plusieurs villes françaises, le Rassemblement national ne gagne plus seulement des élections : il s’installe. Comprendre pourquoi ces municipalités durent est devenu un enjeu politique majeur.
Depuis une dizaine d’années, certaines villes françaises sont devenues de véritables laboratoires politiques pour le Rassemblement national. À Hénin-Beaumont, Beaucaire, Fréjus ou Perpignan, les maires d’extrême droite ne se contentent plus d’emporter une élection. Ils se maintiennent et installent leur pouvoir local dans la durée.
Les résultats du premier tour des municipales, ce dimanche 15 mars, donnent la mesure du phénomène. Les scores sont impressionnants. À Hénin-Beaumont, Steeve Briois est réélu dès le premier tour avec 77,71 % des suffrages exprimés. À Beaucaire, la liste conduite par Nelson Chaudon l’emporte avec 60,37 % des exprimés. À Fréjus, David Rachline recueille 51,33 % des suffrages exprimés. À Perpignan enfin, Louis Aliot franchit lui aussi la barre des 50 %.
Ces résultats peuvent donner l’impression d’une adhésion massive des électeurs. Mais lorsqu’on les rapporte au nombre d’inscrits et à la participation réelle, la lecture devient plus nuancée. À Hénin-Beaumont, le maire RN rassemble en réalité 47,50 % des électeurs inscrits. À Beaucaire, la liste victorieuse représente 33,53 % des inscrits. À Fréjus, David Rachline obtient 26,70 % des inscrits dans un scrutin marqué par une participation de 53,46 % et une abstention de 46,54 %. À Perpignan, Louis Aliot va diriger la ville avec le soutien de seulement 23,52 % des électeurs inscrits.

Dans plusieurs de ces villes, et surtout dans certains quartiers populaires, la participation est encore plus faible et peut descendre largement sous les 40 %. Ce phénomène est bien documenté par les travaux de sociologie électorale qui montrent que l’abstention touche désormais beaucoup plus fortement les catégories populaires que les catégories aisées (1). Autrement dit, ces victoires reposent à la fois sur une base électorale solide et sur une forte démobilisation d’une partie de l’électorat.
Des territoires fragilisés par les transformations économiques
La première leçon que l’on peut tirer de ces villes concerne la géographie sociale du vote. Hénin-Beaumont reste profondément marquée par la désindustrialisation. Ancien cœur du bassin minier du Pas-de-Calais, la commune a subi de plein fouet la fermeture progressive des mines puis l’effacement d’une partie de l’industrie qui structurait l’économie locale. Le chômage y demeure supérieur à la moyenne nationale et les revenus médians y restent plus faibles que dans l’ensemble du pays (2).
Perpignan figure pour sa part parmi les grandes villes françaises les plus pauvres. Selon les données de l’Insee, plus d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, un niveau très supérieur à la moyenne nationale. Dans certains quartiers, le chômage dépasse régulièrement les 20 %, ce qui alimente un sentiment d’insécurité sociale durable.

À Beaucaire, dans le Gard, près d’un habitant sur quatre vit également sous le seuil de pauvreté et le revenu médian est inférieur d’environ 20 % à la moyenne nationale. Fréjus présente un profil un peu différent mais révèle lui aussi des tensions sociales importantes. La ville compte une proportion élevée de retraités et de travailleurs précaires. L’économie locale dépend en partie du tourisme et de l’économie résidentielle, des secteurs qui offrent souvent des emplois saisonniers ou faiblement rémunérés.
Dans ces territoires, les transformations économiques des dernières décennies ont nourri une insécurité sociale diffuse. Nombreux sont les habitants ont le sentiment que les perspectives d’amélioration se sont progressivement refermées.
Une coalition sociale inquiète
Les recherches menées sur la sociologie du vote RN montrent que cet électorat repose sur une coalition sociale relativement cohérente (3). Les ouvriers et les employés y occupent une place importante, notamment dans les territoires marqués par la désindustrialisation. Mais ils ne constituent pas l’unique base du vote. On y retrouve également des petits indépendants, des artisans ou des commerçants confrontés aux transformations économiques. Les classes moyennes inférieures jouent également un rôle central. Beaucoup d’entre elles se perçoivent comme fragilisées par l’évolution du marché du travail et par la hausse du coût de la vie.
Les retraités constituent aussi un groupe électoral influent. Leur participation électorale est souvent plus élevée que celle des jeunes générations, ce qui renforce leur poids dans les scrutins municipaux. Ces groupes sociaux partagent souvent une inquiétude commune face à l’avenir et une défiance croissante envers les institutions politiques.
Le rôle décisif de la gestion municipale
La durabilité de ces municipalités s’explique aussi par leur stratégie une fois au pouvoir. Les équipes municipales RN ont cherché à construire une image de gestionnaires pragmatiques. Les politiques locales mises en avant concernent souvent des thèmes très visibles dans la vie quotidienne : sécurité, propreté, rénovation urbaine ou fiscalité locale.
À Hénin-Beaumont, la municipalité communique régulièrement sur la réduction de la dette et sur les travaux réalisés dans la ville. Ces actions contribuent à construire l’image d’une gestion rigoureuse. À Perpignan, la communication municipale met largement l’accent sur la sécurité et l’ordre public, des thèmes qui occupent une place importante dans les préoccupations locales.
Ces politiques ne transforment pas nécessairement la structure économique des territoires, mais elles installent l’idée d’une municipalité active, visible et présente dans le quotidien des habitants. Pour une partie d’entre eux, cette gestion visible peut compter davantage que les débats politiques nationaux.
Le poids du sentiment d’abandon
Pour comprendre pleinement ces dynamiques électorales, il faut également prendre en compte le sentiment d’abandon territorial, régulièrement analysé par les chercheurs du Cevipof (notamment Luc Rouban) et d’autres laboratoires de sciences politiques.
Dans plusieurs de ces communes, les habitants ont le sentiment que les grandes institutions politiques ou économiques se sont progressivement éloignées de leurs réalités quotidiennes. Les fermetures de services publics, les difficultés d’accès aux transports ou la disparition de certains commerces alimentent cette perception.
Ce sentiment ne conduit pas automatiquement au vote RN. Mais il nourrit une défiance durable envers les partis traditionnels et ouvre un espace politique que l’extrême droite parvient parfois à occuper.
Une question politique pour l’ensemble du pays
Les villes de Perpignan, Beaucaire, Hénin-Beaumont ou Fréjus ne sont pas seulement des bastions électoraux. Elles constituent des terrains d’observation privilégiés pour comprendre les transformations du vote populaire et la recomposition du paysage politique français. À travers elles se lisent aussi les mutations sociales qui traversent aujourd’hui le pays.
Elles rappellent que les recompositions politiques actuelles s’enracinent dans des réalités territoriales très concrètes : l’évolution du travail, les inégalités économiques, la transformation des services publics ou la recomposition des classes sociales. Pour la gauche, ces villes posent une question simple mais essentielle : comment renouer avec des électeurs qui ont le sentiment de ne plus être entendus ?
Mais la question est désormais plus urgente encore. Continuer à commenter ces territoires de loin, en se contentant de dénoncer le vote RN, reviendrait à passer à côté de ce qui s’y joue réellement. Car derrière ces résultats se lit une réalité plus dérangeante : une partie de l’électorat populaire s’est éloignée durablement de la gauche et cherche ailleurs des réponses à ses inquiétudes sociales, économiques et territoriales.
Ces villes devraient donc être étudiées avec une attention presque obsessionnelle. Sociologues, élus locaux, responsables politiques… tous devraient aller y enquêter, écouter, comprendre ce qui s’y transforme. Non pour imiter ces municipalités, mais pour saisir ce que ces électeurs disent du pays.
Car si la gauche ne prend pas au sérieux ce qui se joue à Perpignan, Beaucaire, Hénin‑Beaumont ou Fréjus, d’autres continueront de le faire. Et à force de ne pas regarder ces territoires en face, ce ne sont plus seulement quelques villes qui pourraient basculer, mais le pays lui‑même. En imaginant bien sûr que cela ne soit pas déjà trop tard.
(Photo Jorge Franganillo – CC)
Notes
1 – Insee, « Vingt ans de participation électorale : en 2022, les écarts selon l’âge et le diplôme continuent de se creuser. »
2 – Insee, Comparateur des territoires.
3 – Lire Félicien Faury, « Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite », Le Seuil, 2024
Notre site est accessible, sans abonnement, sans mur payant, sans publicité, parce que nous voulons que tous ceux qui le souhaitent puissent lire et partager nos articles.
Mais ce choix a une contrepartie : sans vos dons, déductibles des impôts,
Le Nouveau Paradigme ne peut pas exister.
Nous dépendons donc exclusivement du soutien de nos lectrices et lecteurs.
