Quand la colère sociale se trompe d’ennemi
Les injustices existent toujours, mais elles ne sont plus racontées comme avant. C’est ce que révèle une enquête fondée sur 4 000 témoignages qui montre comment la colère sociale se tourne aujourd’hui vers des responsables proches, collègues, voisins ou bénéficiaires d’aides, plutôt que vers le système.
« Pourriez-vous citer des exemples d’injustice que vous avez personnellement ressentis dans votre vie ? ». C’est la question simple posée à 4000 personnes par les chercheurs d’une enquête publiée par la Fondation Jean-Jaurès (1). On aurait pu s’attendre à une charge contre la machine économique, les grandes entreprises ou l’État. Mais la lecture de ce vaste thermomètre social révèle un phénomène bien plus troublant : le sentiment d’injustice s’est privatisé.
Les témoignages regorgent de souffrances bien réelles ( humiliations au travail, conflits familiaux, déclassement) mais ils visent presque toujours des responsables de proximité. Comme si le problème avait quitté les sommets de l’économie pour se nicher dans les relations du quotidien. Privée des mots pour désigner les mécanismes collectifs qui la produisent, cette colère sociale opère un glissement redoutable. Faute de pouvoir attaquer un « système » devenu trop abstrait, le ressentiment se retourne contre le semblable. L’ennemi n’est plus le grand capital, mais le collègue jugé moins compétent qui obtient une promotion, le voisin accusé de percevoir des aides ou l’étranger soupçonné de capter les ressources. Cette évolution apparaît clairement dans l’analyse détaillée des témoignages recueillis par l’enquête.
Le système disparaît du récit des injustices
Si la colère gronde dans les témoignages recueillis, le vocabulaire de la critique sociale semble s’être largement effacé. Le chercheur Jacques Lévy (2), auteur du rapport, parle d’une « extinction spectaculaire d’imaginaires politiques ». Les chiffres sont frappants. Dans les milliers de récits analysés, les mots « capital », « capitalisme », « libéralisme » ou « néolibéral » n’apparaissent tout simplement pas. Le terme « domination » n’est mentionné qu’une seule fois dans tout le corpus.
Même face à la pauvreté la plus concrète, la logique systémique peine à émerger. L’enquête regorge pourtant de témoignages poignants : la difficulté à se nourrir correctement, l’impossibilité de payer le dentiste ou d’offrir des vacances aux enfants. Mais cette détresse est rarement décrite comme le produit d’une organisation économique injuste. Elle apparaît plutôt comme une fatalité, un sentiment d’être « à la mauvaise place ».
Au travail, la transformation est similaire. On ne réclame plus d’arracher une part plus grande de la richesse produite ; on dénonce un petit chef toxique, un manque de respect ou une mise au placard. L’injustice apparaît moins comme un problème économique que comme une blessure relationnelle.
Un mot revient d’ailleurs souvent dans les témoignages : le respect. Nombreuses sont les situations décrites comme des expériences de mépris, d’humiliation ou de non-reconnaissance. Autrement dit, l’injustice ne se mesure pas seulement à l’argent perdu ou aux droits bafoués, elle se ressent dans la manière dont on est traité.
La guerre des voisins
Lorsque le « système » disparaît du récit, la rancœur cherche un visage. L’enquête met en lumière un déplacement de la colère vers des cibles horizontales. Le philosophe René Girard (3) parlait de « désir mimétique » pour décrire ces rivalités entre individus qui se disputent les mêmes positions ou les mêmes ressources. Les témoignages recueillis illustrent souvent ce mécanisme. L’injustice, c’est ce cousin qui travaille dans une entreprise publique et bénéficiera d’une meilleure retraite. Ce collègue moins diplômé qui obtient une promotion. Ce voisin qui fait des travaux sans les déclarer alors que l’on s’efforce de respecter les règles.
À chaque fois, la personne lésée se voit comme la victime méritante d’un jeu pipé dont profite un pair. À l’échelle du pays, cette rivalité peut se transformer en dénonciation virulente de la « prime à la paresse ». Les bénéficiaires d’aides sociales deviennent des boucs émissaires commodes. Le refrain est désormais bien connu, le système pénaliserait ceux qui travaillent pour favoriser les « fainéants », incarné, par exemple dans le désormais fameux « C’est Nicolas, qui paie ». Une autre cible apparaît régulièrement : l’étranger. Pour certains répondants, l’immigré n’est plus perçu comme une victime des inégalités, mais comme quelqu’un qui capterait indûment les ressources publiques. La colère sociale quitte alors les sommets de l’économie pour se transformer en conflit entre catégories populaires.
Une aubaine pour les populistes
Ce déplacement de la colère constitue une aubaine pour les populismes, et particulièrement pour l’extrême droite. En transformant des frustrations individuelles en accusations contre des groupes désignés (immigrés, « assistés », élites) ces discours proposent des explications simples à des problèmes complexes. Le mécanisme est redoutablement efficace : une expérience personnelle douloureuse devient la preuve d’une injustice générale et un responsable immédiat est désigné. Face à cela, la gauche insiste souvent sur les mécanismes économiques que sont la concentration des richesses, les inégalités de patrimoine, les logiques du capitalisme. Mais ces analyses peinent à entrer en résonance avec des injustices vécues dans le quotidien. Le défi est donc immense : comment relier ces souffrances concrètes aux structures économiques et sociales qui les produisent ?
Injustices territoriales, ultra-riches…
Un autre résultat de l’enquête mérite l’attention. Lorsque les chercheurs croisent les témoignages avec les profils des répondants, le facteur qui distingue le plus les perceptions d’injustice n’est ni le revenu ni la catégorie sociale, mais le lieu de résidence. Métropoles, villes moyennes, zones rurales… Les écarts apparaissent plus marqués entre territoires qu’entre catégories de revenus. L’accès aux services publics, aux soins, aux transports ou à l’emploi façonnent profondément les expériences quotidiennes et creuse ces inégalités ressenties. Cette dimension territoriale contribue à produire des colères très différentes selon l’endroit où l’on vit.
Un dernier élément frappe dans l’enquête : l’extrême discrétion des grandes fortunes dans les récits d’injustice. Alors même que les inégalités de patrimoine se creusent en France et que les milliardaires ont vu leurs fortunes exploser ces dernières années, les grandes fortunes apparaissent très rarement dans les témoignages. Comme si les mécanismes économiques les plus puissants étaient devenus trop abstraits pour être perçus dans l’expérience quotidienne. L’injustice se vit à hauteur d’individu, là où les responsables sont visibles.
Retrouver le sens collectif de la justice sociale
Il serait pourtant dangereux de mépriser ces témoignages ou de les balayer d’un revers de main. Les injustices racontées dans l’enquête sont souvent profondes. Elles expriment un sentiment de déclassement et de vulnérabilité largement partagé. La question n’est donc pas de nier ces expériences, mais de les relier à leurs causes réelles. Car une promotion injuste ne relève pas seulement d’une rivalité personnelle. Elle peut être le symptôme d’organisations du travail opaques, de hiérarchies arbitraires ou d’inégalités économiques plus profondes. Pour les forces progressistes, l’enjeu est clair. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer les inégalités ou de proposer des politiques de redistribution même si elles restent indispensables. Il faut aussi reconstruire des outils pour comprendre collectivement les injustices vécues. Car une colère sociale qui se trompe d’ennemi ne disparaît jamais vraiment. Elle se retourne simplement contre les plus proches. Et c’est dans ces moments que les sociétés deviennent les plus vulnérables aux simplifications politiques.
( Illustration de l’article : Ce dessin satirique de l’artiste australien Denis Lushch a été publié aux environ de décembre 2019. Il montre un patron face à un ouvrier : « Fais gaffe, l’étranger veut ton cookie ! » Tandis que l’assiette de l’immigrant est vide, le riche détourne la colère sociale vers le plus faible, masquant son propre accaparement des richesses. Devenu viral, ce dessin est le parfait symbole de la peur de l’« autre » manipulée par les élites.)
Notes
1 – L’enquête citée dans cet article repose sur près de 4 000 témoignages recueillis par l’Ifop à partir d’une question ouverte sur les injustices vécues par les Français. Les réponses ont été analysées par des chercheurs associés au cabinet Acadie et au collectif Chôros. Les résultats ont été publiés en 2026 par la Fondation Jean-Jaurès dans le rapport Le sentiment d’injustice dans la société française. La Fondation Jean-Jaurès est un laboratoire d’idées (think tank) français proche de la social-démocratie et historiquement lié au Parti socialiste.
2 – Jacques Lévy est un géographe et urbaniste français, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne et spécialiste de géographie politique. Il est l’un des auteurs du rapport publié par la Fondation Jean-Jaurès sur le sentiment d’injustice en France.
3- Le philosophe français René Girard (1923-2015) a développé la théorie du « désir mimétique », selon laquelle les individus désirent souvent ce que désirent les autres. Cette rivalité pour les mêmes biens, positions ou reconnaissances peut nourrir des tensions sociales et conduire à la désignation de boucs émissaires.
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Merci
Cordialement
Merci pour cet article. La question qui se pose cependant concerne les raisons de ce glissement de perception, des systèmes vers les personnes. Alors que l’information et l’analyse n’a jamais été aussi disponible, comment se fait-il que les visions systémiques soient en recul ? N’est-ce pas justement un effet de l’efficacité des propagandes populistes, qui s’en nourrissent à leur tour ?