Alors que les modèles traditionnels minimisaient jusqu’ici l’impact financier du dérèglement climatique, les travaux de l’économiste Adrien Bilal font l’effet d’un électrochoc. Sa démonstration est sans appel : le coût de l’inaction est six fois plus élevé que prévu, transformant la transition écologique en une condition de survie pour notre prospérité.
Il arrive parfois qu’une découverte mathématique vienne percuter de plein fouet nos certitudes politiques. C’est sans doute ce qui est en train de se produire avec les recherches d’Adrien Bilal, lauréat du prestigieux Prix du meilleur jeune économiste 2026, une distinction décernée par Le Cercle des économistes (pourtant très libéral) et le journal Le Monde le 26 mars dernier. Ce prix vient couronner des travaux qui bousculent les fondations mêmes de la macroéconomie du climat (1) et qu’il a co-écrit avec l’économiste suisse Diego Känzig, chercheur à l’université de Northwestern.
Pendant des décennies, une certaine pensée orthodoxe nous a bercés d’une illusion dangereuse : celle qu’un arbitrage permanent existerait entre la protection de la planète et la santé de notre économie. Selon cette logique comptable à court terme, chaque euro investi dans la décarbonation était perçu comme un frein à la croissance. Bilal et Känzig viennent de briser ce dogme par une approche purement empirique.
L’erreur tragique des modèles traditionnels
Le constat de départ est d’une simplicité désarmante, mais ses conséquences sont gigantesques. Jusqu’à présent, les économistes utilisaient des variations de températures locales, par pays ou par région, pour estimer les dommages climatiques. On se disait peut-être, avec une pointe de cynisme, que si le Sud souffrait, le Nord pourrait compenser. Or, en isolant les pays, on oublie que le climat est un système global et interconnecté.

En basculant leur analyse sur la température moyenne mondiale, Adrien Bilal révèle une corrélation bien plus sombre. Les chocs thermiques globaux sont les véritables moteurs des catastrophes extrêmes qui grippent les chaînes de production, détruisent les infrastructures et déstabilisent les marchés financiers. En ignorant cette dimension systémique, les modèles précédents, comme le célèbre modèle DICE de William Nordhaus, ont sous-estimé l’ampleur du désastre qui pourrait six fois supérieur (2 et 3).
Le spectre d’une récession perpétuelle
Le chiffre avancé par les deux chercheurs donne le vertige. Si nous ne changeons pas radicalement de trajectoire, le produit intérieur brut mondial pourrait être amputé de 50 % d’ici à 2100. Pour donner un ordre de grandeur, cela correspond à une perte de richesse équivalente à celle subie lors d’un conflit armé permanent et généralisé, mais à l’échelle de la planète entière.
Chaque degré supplémentaire de réchauffement ne serait pas une simple gêne météorologique, mais une ponction de 12 % sur la production mondiale. Dès lors, le débat sur la croissance change de nature. La réalité physique s’impose et l’inaction n’est pas une option d’économie budgétaire, c’est un suicide collectif par l’appauvrissement. Dans ce scénario, ce n’est plus la croissance que l’on sacrifie pour le climat, c’est le climat qui dévore toute possibilité de prospérité.
1 000 dollars la tonne : le nouveau prix de la vérité
Cette analyse réhabilite l’urgence de l’intervention publique et donne des arguments massifs à ceux qui prônent une régulation stricte. En réévaluant le coût social du carbone à plus de 1 000 dollars la tonne, contre environ 190 dollars dans les estimations officielles actuelles (3), Bilal fournit aux gouvernements une arme redoutable contre les logiques de marché court-termistes.
À ce prix, polluer n’est plus seulement une faute morale, c’est une hérésie financière qui rend n’importe quel projet d’énergie fossile instantanément obsolète. Les investissements massifs dans les services publics de l’énergie, les transports ferroviaires ou la rénovation thermique ne doivent plus être vus comme des dépenses de confort ou des « coûts », mais comme des mesures de sauvegarde indispensables. C’est ici que la notion de croissance est redéfinie : elle devient l’activité nécessaire pour construire les digues, au sens propre comme au figuré, de notre survie économique.
Sortir de l’illusion du pillage rentable
Pourtant, une question demeure et elle est de taille : faut-il s’obstiner à sauver ce modèle de croissance qui a précisément causé notre perte ? La position d’Adrien Bilal est ici très didactique. Il ne plaide pas pour le maintien d’un système prédateur, mais il souligne que sans une transition rapide, nous n’aurons même plus les moyens de financer notre modèle social ni d’assurer les fonctions de base de l’État.
Sa vision impose de sortir de la naïveté : le pillage de la planète ne crée plus de valeur réelle, il détruit notre capital futur à une vitesse que nous n’avions pas imaginée. Ce que nous appelions croissance au XXe siècle était en réalité une consommation de notre patrimoine naturel non comptabilisée. En fin de compte, les travaux de ce duo d’économistes nous obligent à une forme de lucidité radicale. La lutte contre le réchauffement climatique est peut-être la plus grande opportunité de bâtir une économie de la résilience, à condition de comprendre que le coût de la transition est dérisoire face aux risques encourus.
Notes :
1 – Le Monde, 30 mars, « Adrien Bilal, Prix du meilleur jeune économiste 2026, s’est distingué par ses travaux sur l’impact économique du réchauffement climatique. ». Adrien Bilal, 34 ans, est ancien élève de l’École polytechnique (X2010) et titulaire d’un doctorat de l’université de Princeton. Il enseigne actuellement à l’université de Stanford. Diego Känzig, 32 ans, est un chercheur suisse formé à la London Business School, aujourd’hui professeur assistant à Northwestern University aux États-Unis.
2 – William Nordhaus cherche à déterminer un niveau optimal de politique climatique en équilibrant les coûts immédiats de réduction des émissions et les bénéfices futurs évitant les pertes de PIB dues au climat. DICE modélise cela via des équations reliant production économique, concentrations atmosphériques de CO2, élévation des températures et fonctions de dommages quadratiques. Ce modèle a popularisé le concept de coût social du carbone et influencé les politiques climatiques mondiales, notamment via des prix du carbone optimaux. Bien qu’influent, DICE est critiqué pour sous-estimer les risques extrêmes, les incertitudes et les effets non linéaires du réchauffement.
3 – NBER Working Paper, « The Macroeconomic Impact of Climate Change: Global vs. Local Temperature », Adrien Bilal et Diego Känzig, mai 2024 (actualisé 2026).
4 – Le Monde, 30 mars, « Le réchauffement climatique va coûter 50 % du PIB d’ici à 2100 ».
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