Qui contrôle désormais les livres que nous lisons ?
À chaque rentrée, des centaines de romans arrivent en librairie. Quelques-uns seront partout, beaucoup resteront invisibles. Derrière cette sélection se joue une bataille économique, médiatique et désormais politique.
Ils sont 461. Romans français, traductions, premiers livres, écrivains consacrés : depuis la mi-août et jusqu’en octobre, ils vont se disputer les tables des librairies. C’est un peu moins que l’an dernier, mais suffisamment pour rendre le choix vertigineux. Parmi eux, 344 sont des romans francophones et 68 des premiers romans. Amélie Nothomb arrive avec un tirage annoncé de 150 000 exemplaires quand d’autres auteurs devront se contenter de quelques milliers. Tous participent à la même rentrée littéraire. Tous ne partent pas avec les mêmes chances d’être lus (1).
Dans quelques semaines, une poignée de titres aura émergé. Leurs auteurs seront passés à la radio et à la télévision, auront été interrogés dans les journaux, leurs couvertures auront occupé les vitrines et les présentoirs des gares. Certains entreront dans les listes des grands prix d’automne. Beaucoup d’autres auront déjà disparu. La qualité des livres compte, évidemment, tout comme le travail des libraires, les critiques, le bouche-à-oreille et cette part imprévisible qui transforme parfois un roman discret en succès. Mais bien avant l’arrivée du lecteur, les maisons ont sélectionné leurs manuscrits, déterminé les tirages et choisi les titres qu’elles défendraient en priorité. Les diffuseurs les ont ensuite présentés aux libraires, tandis que les services de presse les faisaient découvrir aux journalistes. La rentrée littéraire est aussi une bataille pour la visibilité, menée plusieurs mois avant que les livres arrivent dans les librairies.
Des dizaines de maisons, beaucoup moins de propriétaires
En librairie, le lecteur a le sentiment de choisir entre une multitude de maisons d’édition. Grasset, Stock, Calmann-Lévy, JC Lattès ou Fayard ont chacune leur histoire, leurs auteurs et leur ligne éditoriale. Pourtant, toutes appartiennent aujourd’hui au même groupe : Hachette Livre. Premier éditeur français, Hachette appartient à Lagardère, lui-même contrôlé par Louis Hachette Group, dont le groupe Bolloré est l’actionnaire de référence. Le poids de Vincent Bolloré dépasse largement le livre : son groupe est également présent dans la télévision, la presse, la radio et la publicité. Ses médias ont pris ces dernières années une place croissante dans la diffusion d’idées conservatrices et dans le rapprochement entre la droite et l’extrême droite, même si l’industriel récuse tout « projet idéologique ». Le contrôle d’Hachette ajoute ainsi le premier éditeur français à un ensemble déjà puissant dans les médias et engagé dans la bataille des idées (2).
Hachette n’est pas un cas isolé. Une grande partie de l’édition française s’organise autour de quelques grands ensembles. Editis, contrôlé par le milliardaire tchèque Daniel Křetínský, possède notamment Robert Laffont, Plon, Julliard, 10/18, Nathan et Bordas. Madrigall réunit Gallimard, Flammarion et Casterman ; Média-Participations, Dargaud, Dupuis et Le Lombard.

De nombreuses maisons indépendantes continuent bien sûr d’exister et jouent un rôle essentiel dans la diversité éditoriale. Mais derrière la profusion de noms que découvre le lecteur en librairie, la propriété du secteur est beaucoup plus concentrée qu’il n’y paraît. Cette concentration prend un relief particulier dans un marché qui se resserre. En 2025, le chiffre d’affaires des éditeurs français a reculé de 0,6 % et le nombre d’exemplaires vendus de 1,5 %. Surtout, le nombre de nouveautés est passé de 44 660 en 2019 à 36 119 en 2025, soit près d’un cinquième de moins en six ans (3). Moins de titres publiés, des ventes en baisse : la question de savoir qui dispose des moyens de financer, de diffuser et de rendre visibles les livres devient d’autant plus importante.
L’appartenance à un grand groupe n’empêche pas une maison de conserver sa personnalité. Hachette comme ses concurrents mettent d’ailleurs en avant l’autonomie éditoriale de leurs différentes marques, qui continuent de publier des auteurs et des textes parfois très éloignés les uns des autres. Cet équilibre repose cependant en partie sur la liberté laissée aux éditeurs qui les dirigent.
Le choc Grasset
Le 14 avril dernier, Olivier Nora quitte brutalement la présidence de Grasset, après vingt-six ans à la tête de l’une des maisons les plus prestigieuses de l’édition française. Hachette annonce officiellement son « départ ». Plusieurs médias parlent aussitôt de licenciement ou d’éviction. Son successeur, Jean-Christophe Thiery, vient d’un autre univers. PDG de Louis Hachette Group et directeur général délégué d’Hachette Livre, il travaille depuis longtemps aux côtés de Vincent Bolloré. La réaction des auteurs est immédiate. Plus de 200 auteurs de Grasset et de Fayard protestent contre ce qu’ils considèrent comme des ingérences de l’actionnaire dans leurs maisons. Chez Grasset, plus de 130 annoncent leur départ. D’autres demandent que la loi leur permette de récupérer plus facilement leurs droits lorsque la relation de confiance avec leur éditeur disparaît (4).
Une maison d’édition appartient juridiquement à ses actionnaires. Mais elle repose aussi sur un catalogue constitué pendant des décennies, des éditeurs qui choisissent et accompagnent les textes, des auteurs qui leur confient leurs œuvres et une réputation qui survit aux changements de capital. Le propriétaire détient l’entreprise ; il n’a pas construit seul ce qui fait l’identité de la maison. L’affaire remonte jusqu’au Parlement. Le 29 avril, la sénatrice socialiste Sylvie Robert dénonce au Sénat les « ingérences brutales de Vincent Bolloré » chez Grasset et Fayard. Le 10 juin, le sénateur communiste Pierre Ouzoulias évoque à son tour le « dossier Bolloré-Grasset » et estime que l’industriel « porte un projet politique ». Le gouvernement soutient alors un amendement destiné à permettre, dans certaines circonstances, à un auteur de rompre son contrat lorsque le départ de son éditeur menace ses intérêts. L’amendement sera finalement rejeté (5).
Grasset n’est pas un cas isolé. L’arrivée de Lise Boëll à la tête de Fayard, en 2024, avait déjà provoqué de fortes tensions. Connue notamment pour avoir publié Éric Zemmour et Philippe de Villiers, l’éditrice avait suscité l’inquiétude d’une partie des auteurs de cette autre maison historique d’Hachette, et certains avaient choisi de partir.
Ces deux épisodes donnent une réalité concrète aux interrogations suscitées par la concentration du secteur. Ils ne permettent évidemment pas de conclure que les livres publiés chez Fayard ou Grasset suivent la ligne des médias liés à Bolloré. Mais ils montrent pourquoi l’indépendance éditoriale de ces maisons est devenue un sujet de débat.
Olivier Nora, indépendant avec l’appui d’Editis
Quatre mois après son départ de Grasset, Olivier Nora a annoncé la création de sa propre maison. Les deux premiers titres paraîtront en octobre 2026, en coédition avec Plon, avant une montée en puissance à partir de 2027. Nora conserve le contrôle de sa société, tandis qu’Editis, numéro deux français de l’édition, prend une participation minoritaire (6). Surtout, Interforum, filiale d’Editis, assurera la diffusion et la distribution de ses livres. Le paradoxe résume bien le poids pris par les grands groupes : Nora retrouve son indépendance éditoriale, mais s’appuie sur l’un d’eux pour amener ses livres jusque dans les librairies.
En 2023, Pierre-Édouard Stérin avait participé, aux côtés de Daniel Křetínský et Stéphane Courbit, à une offre de rachat d’Editis. C’est finalement Křetínský qui a acquis le groupe. Trois ans plus tard, cette tentative prend un autre relief. Avec son projet Périclès, Stérin assume désormais son ambition de peser sur le débat politique et finance des initiatives destinées à diffuser ses idées. Le 4 juin dernier, il a été auditionné à ce sujet par une commission d’enquête du Sénat consacrée aux financements privés et aux risques d’influence sur la démocratie (7).
Stérin ne possède pas Editis. Mais qu’un entrepreneur engagé dans une stratégie d’influence politique ait voulu entrer au capital du deuxième éditeur français rappelle que la maîtrise d’un catalogue de livres peut aussi représenter un enjeu de pouvoir.
Les libraires, un contre-pouvoir fragile
Les grands groupes ne maîtrisent cependant pas tout le parcours d’un livre. Plus de 3 300 librairies indépendantes sont encore implantées en France. Elles forment l’un des réseaux les plus denses au monde et conservent une liberté essentielle : celle de choisir ce qu’elles mettent sur leurs tables et dans leurs vitrines. Un libraire peut décider de défendre pendant plusieurs semaines le premier roman d’une petite maison plutôt que le titre sur lequel un grand éditeur a concentré son budget de promotion. Le bouche-à-oreille qui part d’une librairie peut encore bouleverser les prévisions d’un service commercial.
Le prix unique du livre contribue à préserver cette liberté. Depuis 1981, la loi Lang encadre fortement les remises sur le prix fixé par l’éditeur. Elle vise notamment à maintenir un réseau de librairies sur l’ensemble du territoire et à préserver la diversité de la création et de l’édition. Ce réseau montre pourtant des signes de fragilité. Pour la première fois depuis que le Centre national du livre suit leur démographie, les librairies ont enregistré en 2025 davantage de fermetures que d’ouvertures : 85 contre 83. Au premier trimestre 2026, leurs ventes ont reculé de 6 % (8). Chaque fermeture réduit aussi le nombre de lieux où le choix des livres exposés reste entre les mains d’un libraire.
La bataille du dernier mètre
Dans une gare ou un aéroport, le choix se resserre. Relay y occupe une place importante. L’enseigne appartient à Lagardère Travel Retail ; Hachette Livre relève du même groupe Lagardère. Cette proximité ne permet évidemment pas d’affirmer que Relay favorise les livres publiés par Hachette. Ses magasins proposent les ouvrages de nombreux éditeurs et l’enseigne organise ses propres prix littéraires. Elle illustre en revanche le degré d’intégration atteint par le secteur : un même groupe peut publier des livres et disposer d’un important réseau pour les vendre aux voyageurs.
Dans ces points de vente, l’espace est compté. Là où une grande librairie peut proposer plusieurs milliers de références et les conseils d’un libraire, quelques présentoirs doivent ici capter l’attention d’un voyageur souvent pressé. Être exposé de face, bien placé ou simplement présent devient alors décisif. Après le choix du manuscrit, le tirage, la diffusion et la promotion, la visibilité d’un livre se joue donc aussi dans ces derniers mètres qui le séparent du lecteur.
Les lecteurs continuent bien sûr de déjouer les plans. Des romans publiés par de petites maisons deviennent des succès, des premiers livres s’imposent par le bouche-à-oreille et certains ouvrages soutenus à grands frais disparaissent sans laisser de trace. Les libraires, les critiques et désormais les lecteurs eux-mêmes sur les réseaux sociaux multiplient les chemins par lesquels un livre peut trouver son public.
Quelques milliardaires ne choisissent donc pas les livres que lisent les Français. Ils peuvent en revanche posséder une part croissante des structures qui interviennent avant ce choix : les maisons qui sélectionnent les manuscrits, les groupes capables de financer de gros tirages, les réseaux qui diffusent et distribuent les ouvrages et, pour certains, des médias qui participent à la notoriété de leurs auteurs. L’affaire Grasset a rappelé que la propriété d’une maison n’est pas toujours sans conséquence sur ce qu’elle devient.
Quatre cent soixante et un romans paraissent pour cette rentrée littéraire. Nous sommes libres d’en choisir un, plusieurs ou aucun. Mais avant nous, beaucoup d’autres ont déjà contribué à décider lesquels nous verrions.
(Photo C.C.)
Notes
(1) Livres Hebdo, 22 juin 2026, « Une rentrée littéraire 2026 en légère baisse avec 461 romans ».
(2) Louis Hachette Group, mars 2026, Rapport annuel 2025 ; Le Monde, 16 avril 2026, « La méthode Bolloré : comment l’industriel breton s’est créé un empire médiatique en vingt ans ».
(3) Syndicat national de l’édition, 25 juin 2026, « Les chiffres de l’édition en 2025 : baisse en valeur et en volume ».
(4) Sénat, 29 avril 2026, « Contrats d’édition et protection des auteurs »; Hachette Livre, 14 avril 2026, « Le groupe Hachette Livre annonce le départ d’Olivier Nora des Éditions Grasset ».
(5) Sénat, 29 avril 2026, « Contrats d’édition et protection des auteurs »; Sénat, 10 juin 2026,Contrats d’édition : séance du 10 juin 2026.
(6) Le Monde, 17 août 2026,« Olivier Nora crée sa propre maison d’édition, quatre mois après son éviction de la présidence de Grasset ».
(7) Sénat, 4 juin 2026, Audition de Pierre-Édouard Stérin .
(8) Centre national du livre, 4 juin 2026, Librairies : créations, fermetures, reprises – Chiffres 2025 .
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